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03/10/2026
Alessandro Sarti

Chimères n°111: Hétérogenèse et immanence / Appel à contributions

Dans Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari proposent, en plus du plan d’organisation, le plan d’immanence. Le plan d’organisation est celui de la loi et des dynamiques structurelles, tandis que le plan d’immanence est le plan de composition des dynamiques différentielles dont l’espace de possibilité n’est pas donné a priori mais est inventé au cas par cas. On appelle hétérogenèse différentielle l’ensemble de ces dynamiques d’agencement hétérogène qui donnent lieu à de nouveaux possibles. On pourrait presque définir l’hétérogenèse comme l’ensemble des dynamiques d’une écologie de l’immanence, immanence en ce sens que l’on sort de l’automatisme de la loi physique et du contrôle du structuralisme lorsque l’on accède à l’axe de la composition. Il s’agit des dynamiques de la Natura naturans et de la substance spinozienne, substance générative où causalité et composition sont complémentaires et non mutuellement exclusives. Mais elles sont aussi les dynamiques de la pensée dans la composition des concepts. Et finalement elles incarnent les dynamiques de la multitude, hétérogène et irréductible à toute unité.

Toute une épistémologie politique se manifeste qui vise à transmuter les formes contemporaines de la pensée abstraite et à les intégrer dans la boîte à outils d’une pensée inventive au-delà et en deçà de la critique.

La question à laquelle on est intéressé concerne les formes, ou mieux, le devenir des formes, c’est à dire les flux. On la traite dans l’esprit d’une certaine philosophie française du XXᵉ siècle, de Gilbert Simondon à Gilles Deleuze et Deleuze et Guattari. Dans ce contexte, le devenir de formes est le passage d’une dimension intensive à son expression dans les formes étendues dans l’espace et le temps. Pour Simondon, il s’agit du passage d’une dimension pré-individuelle à l’individuation des formes comme processus jamais complètement achevé. L’individu n’est jamais complètement déterminé et est au contraire perpétuellement en « formation ». Deleuze, de manière analogue, entend le devenir comme le passage d’une dimension virtuelle à son actualisation. Toutefois, il considère ce passage comme la solution d’un problème, pour lequel il reprend le calcul différentiel de Leibniz, et construit la morphogenèse comme actualisation d’un problème différentiel. Dans le Deleuze de Différence et Répétition, le différentiel est encore celui de la physique mathématique ou du structuralisme dynamique thomien, à savoir un différentiel défini de manière uniforme dans un espace. Seulement plus tard, dans sa forme la plus aboutie avec Felix Guattari, on parvient à une définition d’« hétérogenèse » dans le sens d’un virtuel hétérogène, dans lequel les éléments génératifs des dynamiques sont hétérogènes et s’assemblent par « agencements ». Il s’agit d’une transformation d’une ampleur philosophique énorme. À la différence de la physique mathématique et du structuralisme où le devenir des formes découle de générateurs homogènes dans l’espace et le temps, donnant lieu à des lois omniprésentes et éternelles, l’hétérogenèse introduit la possibilité de modifier les lois de manière spatiale et temporelle. L’hétérogenèse est précisément la dynamique qui permet de générer des nouveaux flux et des formes nouvelles.

Nous avons donc deux axes, un axe de composition des différentielles et un axe d’organisation dans lequel s’intègrent les formes. Et Deleuze nous le dit explicitement.

Je cite les Dialogues avec Claire Parnet :

« Il faudrait distinguer deux plans, deux types de plans. D’une part un plan qu’on pourrait nommer d’organisation. Il concerne à la fois le développement des formes et la formation des sujets. Aussi est-il, autant qu’on veut, structural et génétique… C’est donc un plan de transcendance, une sorte de dessein, dans l’esprit de l’homme ou dans l’esprit d’un dieu… Un tel plan est celui de la Loi, en tant qu’il organise et développe des formes, genres, thèmes, motifs, et qu’il assigne et fait évoluer des sujets, personnages, caractères et sentiments : harmonie des formes, éducation des sujets.

Et puis il y a un tout autre plan qui ne s’occupe pas de ces choses-là. Plan de consistance.

Cet autre plan ne connaît que des rapports de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur, entre éléments non formés, relativement non formés, molécules ou particules emportées par des flux. Il ne connaît pas davantage des sujets, mais plutôt ce qu'on appelle des heccéités. »

L’axe du Cronos est l’axe de la Loi, de l’intégration de la loi différentielle. Par exemple, de la loi physique. En physique, le virtuel ne change pas car la loi différentielle est invariante et éternelle (par exemple l’équation de Schrödinger ou d'Einstein). Ainsi, de cet axe vont sortir les formes de l’individualisation physique, comme les vagues de la mer ou les flammes du feu. Ces formes de la physique mathématique changent tout le temps, mais leur virtuel ne change pas : les formes changent car les conditions initiales et les conditions aux limites changent, mais le virtuel ne change pas. Les rapports entre les forces sont fixés a priori. Dans la physique mathématique il n’y a donc pas d’historicité, qui est précisément la variation des rapports de force.

Mais c’est aussi l’axe, nous disent Deleuze et Guattari, de l’actualisation des structures qui sont des dynamiques contrôlées par des paramètres qui peuvent faire dévier la solution vers un attracteur stable à l’intérieur d’un espace de possibilités. L’espace de possibilités est donc divisé en bassins d’attraction et en faisant varier les paramètres, nous pouvons choisir le bassin de la solution.

Là, on est dans la morpho-dynamique structurelle de René Thom et Jean Petitot des années 80 avec laquelle Petitot en particulier a modélisé les structures fondamentales comme le signe saussurien, le carré sémiotique de Greimas ou la formule canonique du mythe de Lévi-Strauss. Là, les dynamiques peuvent changer, mais toujours dans un espace de possibilités donné a priori, qui devient le nouvel invariant.

Cronos est donc l’axe de la Bildung de Goethe, où l’on assiste à la constitution de formes harmoniques et organisées en tant qu’actualisations de différentiels.

Tandis que l’Aion est plutôt l’axe de la composition et concerne le plan d'immanence ou de consistance, le deuxième plan annoncé par Deleuze.

Le plan d’immanence ou de consistance, est habité par des multiplicités différentielles qui se composent. Ces mêmes intensités différentielles qui, sur le plan de Cronos, étaient bloquées et s’actualisaient sous des formes organisées, se composent sur le plan d’immanence et donnent lieu à de nouveaux espaces de possibilité et à de nouvelles dynamiques.

Si le plan différentiel en physique est bloqué et dans le structuralisme dynamique il est un plan de contrôle, il devient ici un plan de composition.

Je cite :

« Plan de consistance, plan d’immanence, c’est déjà ainsi que Spinoza concevait le plan contre les tenants de l’Ordre et de la Loi, philosophes ou théologiens. C’est déjà ainsi que la trinité Hôlderlin - Kleist - Nietzsche concevait l’écriture, l’art, et même une nouvelle politique : non plus un développement harmonieux de la forme et une formation bien réglée du sujet, comme le voulaient Goethe ou Schiller, ou Hegel, mais des successions de catatonies et de précipitations, de suspens et de flèches, des coexistences de vitesses variables, des blocs de devenir. »

Ici, le plan virtuel ne s’actualise pas en entier, mais il y a une prise de consistance du virtuel. Donner de la consistance au différentiel signifie ne pas l’actualiser pleinement, comme dans la Bildung de Goethe, mais mettre en œuvre une première intégration partielle pour voir si la configuration du virtuel est puissante, c’est-à-dire capable de générer des flux. C’est pourquoi Deleuze dit d’abord qu’il s'agit d’ « éléments non formés » lorsqu’il parle d’hecceité, mais il se corrige tout de suite en disant « relativement non formés », car il s’agit d’éléments où l’actualisation est à peine exprimée pour voir si les virtuels résonnent entre eux, si les forces se correspondent. Les hecceités sont les dynamiques du sensible les plus proches du virtuel et rendent compte de leur consistance.

Donc sur le plan d’immanence on a des agencements d’opérateurs différentiels qui sont composés précisément dans la recherche d’une consistance.

Ici, le concept d’agencement introduit dans Mille Plateaux est fondamental :

« Un agencement est précisément cette croissance des dimensions dans une multiplicité qui change nécessairement de nature à mesure qu’elle augmente ses connexions. »

Ce qui signifie qu’un agencement nécessite une multiplicité qui est assemblée avec l’espace des possibilités de la dynamique et en augmente la dimension. Il y a une extériorité qui modifie l’espace des possibilités de la dynamique. Quelque chose de jamais vu ni en physique mathématique ni dans le structuralisme dynamique de Thom/Petitot, où l’espace des possibilités est donné a priori.

On pourrait essayer d’exprimer cet agencement entre espaces différentiels hétérogènes à la lumière des mathématiques contemporaines en utilisant les géométries sous-riemanniennes (A. Sarti, G. Citti, D. Piotrowski 2018,2022).

Il s’agit précisément de géométries différentielles qui peuvent changer point par point, des géométries qui s’assemblent et dont les générateurs changent morceau par morceau. Des géométries différentes par leur qualité et leur dimension.

Dans la figure on voit deux espaces de possibilités agencés. En rouge, nous avons les plans sur lesquels se propage l’activité d’une dynamique et qui constituent précisément un espace de possibilités, en bleu, nous avons l’espace de possibilités d’une autre dynamique, et à l’intersection se trouvent les plans de l’une et de l’autre, plus en vert les commutateurs qui sont des nouveaux champs qui naissent et dépendent des deux géométries. C’est la naissance d’un nouvel espace de possibilités.

Ici, l’idée kantienne de l’a priori de l’espace est complètement renversée. Ce n’est plus l’espace qui est donné a priori, mais le processus d’agencement : un processus qui invente les espaces et les dynamiques.

Outre une hétérogénéité géométrique, on a une hétérogénéité dynamique qui peut s’installer à l’intérieur des géométries.

Autrement dit, on peut directement envisager des assemblages d’opérateurs. Il s’agit d’un continuum intensif hétérogène où les opérateurs changent par assemblage.

Donc, sur le plan d’immanence on a une hétérogenèse différentielle générée par une substance opérationnelle. C’est une substance qui n’est pas une substance, une consistance plus qu’une substance.

Guattari écrit (je cite ses Écrits pour L'Anti-Œdipe)

« La substance est potentialité, infini de la puissance, ouverture du code. Mais pas une substance du néant ou du manque. Sinon, c’est le vide qui se réalise ».

C’est cette substance opérationnelle, différentielle qui permet, selon Spinoza, à la Nature de se naturer , c’est-à-dire de produire non seulement les formes, mais aussi les lois mêmes du devenir. Natura naturans signifie que la nature produit ses formes et ses lois.

Donc c’est en même temps une matérialité causale et compositionnelle : causale comme les différentielles s’expriment, s’intègrent sur l’axe du Cronos dans une façon causale mais au même temps les différentiels se recomposent sur le plan d’immanence, sur l’axe de l’Aion pour réinventer les lois.

C’est pour cela que Deleuze dit : « Spinoza a libéré Dieu », il a libéré Dieu de ses propres lois, des lois de la nature comme on la connaissait.

Après, cette hétérogenèse n’est pas seulement de l’ontologie ou de l’épistémologie. L’hétérogenèse n’est pas neutre (ce n’est pas l’individuation de Duns Scott), mais concerne les passions, les affects, les actions, le corps.

« C’est le champ d’immanence du désir, le plan de consistance propre au désir. »

Il s’agit de composés de rapports de forces qui sont hétérogènes et mutantes.

Et ces forces sont précisément les forces du différentiel qui se compose : continuum intensif génératif hétérogène, multiplicité de fusion, qui ouvre à un matérialisme sauvage, à un matérialisme imaginatif.

Une matérialité génératrice, capable de créer des singularités à toutes les échelles et qui est liée à une « chair vibrante » en perpétuelle recomposition. Une matérialité qui a su non seulement inventer la vie (et la réinventer radicalement une seconde fois sur la base de la photosynthèse des cyanobactéries) mais a aussi continué à la réinventer au cours de l’évolution en générant des millions d’espèces animales et végétales. C’est la multiplicité et la diversité des formes qui témoigne d’une recherche continue, une ré-imagination continue, s’opposant à une vision de la nature statique et dépositaire d’un système de lois immuables.

Donc il faut avant toute chose abandonner la perspective réductionniste selon laquelle la création de sens serait exclusivement rattachée aux aspects sémio-linguistiques de la production culturelle humaine. Il est au contraire nécessaire de se tourner vers des sémioses bien plus riches, vers une idée de formes signifiantes en tant qu’agencement collectif d’énonciation à toutes les échelles, qui comprennent les végétaux, les animaux non-humains et toutes sortes de machines.

Mais la constellation virtuelle pourrait être impuissante, inconsistante. Et c’est le cas du chaos. Le chaos est un processus à vitesse infinie qui reste inconsistant. Ici, le chaos est de type intensif, il ne faut pas penser à des formes actualisées qui bougent à toute vitesse. Non, il s’agit d'un chaos virtuel, un intensif différentiel dans lequel les contraintes différentielles changent dans l’espace et dans le temps, sans jamais prendre consistance. C’est le dernier chapitre de Qu’est-ce que la philosophie qui traite de la vieillesse et de l’inconsistance des idées qui s’effacent. Franco Berardi Bifo ne cesse de réfléchir sur ce devenir inconsistant qu’il appelle « le devenir néant » et qui caractérise l’époque terminale, ou l’immanence se transforme en chaos.

Ce numéro de Chimères est consacré donc aux régimes dynamiques qui ne sont ni structures, ni chaos : entre les dynamiques chaotiques et les structures, il existe quelque chose au milieu. Entre les structures (symboliques, biologiques, physiques, politiques) et l’absence totale de forme, il y a quelque chose d’autre qui nous intéresse. Il y a un devenir de formes très riche qui casse les structures, modifie les lois, réorganise les dynamiques existantes.

Il s’agit de donner de la consistance aux agencements hétérogènes pour échapper à la vitesse infinie du chaos sans retomber dans les lois et les structures connues.

Ce numéro est consacré à l’invention, à la composition et à la prise de consistance des agencements immanents dans divers contextes existentiels et culturels contemporains.

Comme nous le suggère Félix Guattari dans sa conclusion de Les Trois écologies : il faut devenir « de plus en plus différents, de plus en plus solidaires ».

Alessandro Sarti


Contributions : 25 000 signes espaces compris maximum, times 12, pas de mise en page ni tabulation, seuls italiques et gras autorisés.



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