Depuis de nombreuses années, je suis le témoin indigné de la casse du service public hospitalier en général et de celui de psychiatrie en particulier.

Depuis le début de la pandémie, je suis le témoin indigné de la démonstration par la situation réelle des effets de la casse en question sur l’hôpital.

Depuis que la pandémie fait moins parler d’elle, je suis le témoin indigné des effets cumulés de la pandémie et de la déconstruction du service public hospitalier.

En effet, les soignants de tous les statuts professionnels fuient en masse le service public et, soit changent de métier, soit vont dans le privé à but lucratif avec l’idée de « gagner plus » sans être « emm… » par une bureaucratie « new manageriale » qui continue de monter en puissance dans tous les établissements du sanitaire et du médico-social.

Ceux qui choisissent de rester, et désormais il s’agit véritablement d’un choix, racontent à n’en plus finir l’état de catastrophe dans lequel ils vivent chaque jour, individuellement et en équipes, entre les heures supplémentaires qui ne seront jamais remboursées et les consultations auprès du médecin du travail pour des signes de burn out qui sont maintenant connus de tous les soignants.

Des milliers de lits sont fermés en raison d’une pénurie incroyable des soignants, sans doute à la plus grande satisfaction des concepteurs des plans successifs de dégraissage du mammouth hospitalier.

Des milliers de patients attendent des consultations avec leurs médecins généralistes et leurs spécialistes, au point parfois de se décourager et de ne plus consulter faute de réponses concrètes.

Des milliers de soignants se rendent au travail avec la rage au cœur et le découragement en bandoulière et constatent tous les jours que de nouveaux collègues viennent d’annoncer leur départ pour d’autres cieux, ou de prolonger une fois encore leur arrêt de maladie, ou de manifester leur dépression masquée par divers symptômes difficiles à supporter.

Les mesurettes (les « ségurettes ») annoncées par le gouvernement ressemblent à s’y méprendre à des cataplasmes sur des jambes de bois. Les discours des politiques sur le dévouement des soignants, leur abnégation et leur générosité, apparaît pour ce qu’il est vraiment, une basse manipulation des sentiments humains. Les promesses faites pendant la pandémie, notamment par le président à propos de la nécessité absolue de revaloriser les professions les plus mal reconnues en termes de salaires, sont vaines et s’avèrent d’un cynisme consommé. Les projets de privatisation du service public se concrétisent chaque jour davantage et pourtant aucun des candidats à la présidence n’évoque la question du service public hospitalier avec le sérieux qui conviendrait à l’ampleur du désastre.

Bref, nous sommes dans une république post-démocratique dans laquelle la notion de service public se dissout progressivement au profit d’une médecine à deux vitesses, dans laquelle les discours politiques ne sont plus en adéquation avec la réalité du pays, dans laquelle les problématiques de santé publique passent après la relance de la consommation. Après les questions climatiques qui devraient être réglées en urgence absolue, celles qui concernent la santé de nos concitoyens apparaissent prioritaires et ne peuvent être déléguées à des organismes qui visent essentiellement à en tirer profit. Elles doivent rester dans le domaine du service public, sous peine de déclencher une partition entre riches et moins riches, voire pauvres, qui remettrait en cause le pacte démocratique qui nous lie.

Alors, soignants de tous les statuts, cessons de nous indigner de cet état de fait scandaleux, révoltons-nous, pour que tous les citoyens français réalisent vraiment ce qui se passe dans nos métiers, pour que les politiques cessent de se moquer des patients et de ceux qui les accompagnent, pour les prochaines échéances électorales tiennent compte de cet enjeu majeur, et donnent lieu à de véritables débats démocratiques en y associant tous les partenaires de notre société.


photo de Pierre DELION

Pierre Delion, professeur émérite à la faculté de médecine de Lille, est pédopsychiatre, psychanalyste.


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