Je ne m'appelle pas Philippe Dayan mais...

PATRICK BEN SOUSSAN    MARDI 9 FÉVRIER 2021
Blog La psychanalyse en série

« Il y a une sacrée différence entre jouer un psy et faire ce métier. Sur le plan de l’engagement, c’est autre chose… » Frédéric Pierrot, La Bande Originale, France Inter, Mercredi 27 janvier 2021.

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais je suis né à Rabat, au Maroc, comme lui dans la série En thérapie, dont il est l’emblématique psychanalyste et comme lui, ma mère cuisine les boulettes. Les boulettes de Mamie sont une institution familiale.

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais mes séances durent à peu près 26 minutes, comme les siennes, enfin parfois, elles débordent, 35 ou 55 minutes. Je ne consulte pas à Paris, dans un cabinet très cosy qui communique avec mon appartement, mais je reçois mes patients dans un hôpital, à Marseille, dans un bureau tout blanc, au rez-de-chaussée d’un bâtiment très blanc lui aussi. Trop de blanc dans ce lieu, trop de souffrance, trop de morts, trop de corps, trop d’angoisses, trop de silences, trop de violences, trop de vie quoi.

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais j’ai reçu comme lui, dans mon bureau trop blanc, des jeunes chirurgiennes, des nageuses, des flics, des couples - bon, ma contrôleuse n’était pas exactement la Carole Bouquet de la série, c’était une petite grande dame avec des lunettes droites et un sourire lumineux. Je me souviens qu’elle répétait que la psychanalyse, si elle demande « une rigueur de pensée conceptuelle », en appelle aussi à une grande « souplesse d’adaptation », d’autant dans les conditions inédites de nos vies actuelles.

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais comme lui, j’entre dans la danse, à chaque séance, que me propose ma patiente ou mon patient. Impossible, comme lui, d’être un analyste impassible, silencieux, réfugié dans une neutralité qui, de fait, serait « malveillante » - il y a de la religiosité à certains concepts psychanalytiques et il faut voir avec quel zèle on a évoqué cette sempiternelle et étouffante neutralité bienveillante, le silence fonctionnant comme l’insigne d’une posture dégradée de la psychanalyse. Comme lui, je pense que celui qui s’avance au côté de sa patiente, son patient, ne peut que rentrer dans la tourmente, supporter les secousses sismiques qui affectent tout le dispositif, et tous ceux qui y participent - la femme et les enfants du psy, les collègues, les amis...

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais comme lui, je fais des tas de choses pour mes patientes et mes patients, bon je ne leur commande pas un taxi, à la fin de leur séance et je ne leur offre pas ma moquette pour répandre leur vomi. Comme lui, enfin comme Winnicott, célèbre psychanalyste anglais, je pense que l’analyste doit être l’objet de sa patiente, de son patient, qu’il doit se laisser utiliser, manipuler, voire maltraiter par elle ou lui[1].

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, et, pas du tout comme lui, je pense que l’analyste doit être quelqu’un qui parle peu et qui attend. Il attend parce qu’il doit laisser à sa patiente, son patient, le temps de comprendre, enfin encore et toujours. Comme le dit encore Winnicott, je pense que l’analyste ne doit donc pas être trop intelligent. Pour être un good enough psychanalyste, point trop n’en faut, de paroles et d’actions. Ne serait-ce pas rejoindre ce que Freud énonçait, dès 1913, comme tâche de l’analyste : quitter une « position intellectualiste de savoir », pour « osciller d’une position psychique à l’autre, selon les besoins du patient.[2]»

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan, mais comme lui, j’oscille, je vacille souvent dans les séances. Entre le fracas de mes patientes, de mes patients, le fracas du monde et mon fracas interne. Quel tremblement ! Et quelle délicate façon ont Toledano et Nakache, les réalisateurs et pour part scénaristes de cette adaptation française de la série israélienne BeTipul, de nous le restituer.

Je ne m’appelle pas Philippe Dayan ni Woody Allen d’ailleurs mais j’espère que mes patientes et patients, au décours de nos séances, ne diront pas comme lui : « Je vois mon psy depuis 15 ans. Je lui donne encore un an et je pars à Lourdes. »

Dis, Lourdes, c’est loin de Rabat ? Et, est-ce qu’ils mangent des boulettes là-bas ?

 

[1] D. W. Winnicott, « L’usage de l’objet et le mode de relation à l’objet au travers des identifications » (1968), in : La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000.

[2] S. Freud, La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 65.


photo de Patrick BEN SOUSSAN

Patrick Ben Soussan est pédopsychiatre. Il exerce à l'institut Paoli-Calmettes, Centre régional de lutte contre le cancer Provence-Alpes-Côte-d'Azur à Marseille, où il est responsable du département de psychologie clinique. Auteur de nombreux ouvrages sur la petite enfance, la parentalité, les livres et la culture, il a présidé l’Agence « Quand les livres relient » de 2010 à 2012. Aux éditions érès, il est également directeur de trois collections : « 1001BB », « 1001 et + » et « L'ailleurs du corps », ainsi que de deux revues Spirale, la grande aventure de Monsieur Bébé et Cancers & psys.


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Commentaires (1)

Schmitt jean
14/02/2021 - 19:42

je je je , le probleme de lz série televisée est que lé position du psychznzlyste en therzpie (lire "le contre transfert" de Searles)est sans attente , l autre étant definitivement autre , le regard de l acteur est dans la saisie , l intéressant est cela , pzs les silences et parler que n importe qui peut "faire" , non , l ingteriorite d "être" sans attente dans la presence , cela "on" ne peut le jouer...mais azpres plus de 20 ans de psychznzlyse personnelle "on" je le vois ,

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