Personne n’est dupe, même s’il doit l’oublier pour que la série fonctionne : il n’y a pas d’analyse entre Philippe Dayan et ses analysants, mais une simulation. Mise en scène aidant, ils miment la cure. Seulement les processus inconscients, qui échappent à la parole même s’ils sont structurés par et comme le langage, ne sont pas plus « filmables » que la faute aux jeux d’échec. Aussi les réalisateurs ont confié au psychanalyste, Philippe Dayan, de traduire en discours ce qui est supposé s’effectuer en silence entre les mots de chacun sur le divan. De sorte que le seul « écouteur » est le téléspectateur-analyste. Toledano et Nakache ont néanmoins invité les acteurs candidats pour le rôle de l’analyste, à auditionner à leur tour les acteurs susceptibles d’être leurs partenaires analysants. Leur écoute a été déterminante dans l’attribution du rôle : les réalisateurs ne se sont pas trompés, elle ajoute au réalisme. Néanmoins, l’analyse ici filmée procède à l’inverse d’une cure. Elle fournit en effet, pour le spectateur, un  sens qui permet d’ordonner tel que cela apparaîtrait dans une psychanalyse, les phénomènes observés dans les cures fictives. C’est bienvenu pour faire exister l’inconscient, rendre crédible l’analyse, dans une société où elle est discréditée, déclarée obsolète, et mesurée à l’aune d’une science expérimentale incompatible avec la logique de la parole.

Les scènes montrant que le psychanalyste est un « homme comme les autres », partage les mêmes problèmes que tout un chacun, jusqu’à se confier à telle analysante énamourée, sont problématiques, mais posent une vraie question. Problématiques non pas parce que de telles situations ne pourraient pas se produire (à considérer comme une sortie de la psychanalyse), mais parce que cela suggère que la cure du psychanalyste devrait permettre au psychanalyste de maîtriser ses affects, de « contrôler » son contre-transfert, comme d’aucuns le disent, ou bien parvenir à une analyse exhaustive qui le laisserait guéri de pareille tentation.

Ce que louperait celui qui cèderait à une pareille suggestion, c’est le changement réel auquel conduit la cure psychanalytique : précisément à la découverte de la raison qui fait, pour le sujet engagé, qu’une telle analyse exhaustive est impossible. À terme, l’analysant découvre le seul bout de réel (de ce qu’il est) auquel il peut avoir accès et qu’aucun mot n’est capable de saisir : seul le symptôme, réduit à ce qu’il a d’inanalysable, où ce réel se loge, sait. Dès lors, l’analysant n’attend plus aucune interprétation de son psychanalyste : « liquidation du transfert ». Il consent à ce que son analyse soit « définitivement inachevée » (Pierre Bruno), parce qu’aucun sens, jamais, n’épuisera le réel, et il en sait la raison. S’il décide de faire servir cette découverte et de faire profiter d’autres de l’allègement qui en résulte, il devient analyste à son tour. Il n’est plus tenté de mettre du sens partout puisqu’il en sait la vanité. Son interprétation consiste à défaire les innombrables interprétations dont ceux qui lui feront confiance pour diriger leur cure, nourrissent leur symptôme, jusqu’à le dénuder et révéler sa fonction (formule à déployer). Toute autre option est psychothérapeutique. Elle a ses lettres de noblesse, mais ne relève pas de la psychanalyse.


photo de Marie-Jean SAURET

Marie-Jean SAURET est psychanalyste à Toulouse, membre du Pari de Lacan, professeur émérite des universités, chercheur au pôle clinique psychanalytique du sujet et du lien social (LCPI) à l’université Jean-Jaurès.


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