Nous avons tous et de tout temps au moins une bonne raison de nous considérer être la victime du seul malheur véritablement exogène que nous subissons : la vie ! Or, lorsque nous manquons de prétexte à nous plaindre, les médias ne manquent pas de nous en fournir autant que de besoin. Il est où le bonheur ? Pas là ! La planète Terre représente désormais tout sauf le lieu où quelque chose d’heureux arrive ! Jadis peut-être ? Demain vraisemblablement pas ! Quand la nostalgie du paradis perdu l’emporte sur l’espoir de jours meilleurs, l’humeur est à la mélancolie dont tous les médias, sauf au moins un, laissent entendre qu’aucun remède n’y peut rien !

La série « En thérapie », rappelant avec finesse le message freudien que « tant que l’homme souffre, il peut encore faire un chemin dans le monde »[1], nous propose, fidèle en cela au message véhiculée par la psychanalyse, d’envisager la condition du sujet contemporain sous un autre angle. La tragédie de l’existence est de structure et le seul traumatisme dont il y ait à se plaindre est, tel l’adolescent qui reproche à ses parents de l’avoir mis au monde, celui de la naissance. Ensuite, il s’agit de vivre, chacun à sa manière, sachant que l’on va mourir ! En vertu de quoi l’évènement, possiblement traumatique, importe moins que la manière singulière dont le sujet y fait face, armé des seules ressources que, d’avoir été suffisamment bien accueilli, son fantasme et quelques signifiants communs lui offrent. Autant dire qu’il y a autant de manières de « faire avec » les attentats de 2015 ou la pandémie de 2019 qu’il y a de sujets à en faire l’expérience !

Nous ne souscrivons bien sûr pas à « l’happyness business » (et à la « positive attitude » qu’il prescrit pour mieux se vendre) ! Et loin de nous l’idée de nier la souffrance, toujours possible, des étudiants esseulés ou des vieilles personnes isolées, des parents confinés ou des petits enfants masqués. De ceux-là, il en existe certes plus d’un ! Nous les avons rencontrés ! Et éventuellement soignés. Et nous continuerons. Mais non seulement aucune souffrance n’est comparable, superposable ou réductible à une autre, mais il y a des étudiants, des vieilles personnes, des parents et des petits enfants qui souffrent de biens d’autres maux que ceux liés à la crise sanitaire. Et il en existe même certains qui, non seulement n’en souffrent pas, mais encore qui y ont trouvé leur compte !

« En thérapie » est une fiction qui se donne des airs de réalité crédible. C’est donc une fiction réussie ! Mais quoiqu’il en soit des caméras introduites dans l’espace et le temps de la cure, personne ne saura jamais rien de ce qui se passe entre le psy et son patient si ce n’est, et encore, le psy et son patient ! Et une fois mis de côté les effets imaginaires, donc illusoires, d’identification du téléspectateur au patient ou au psy dont le processus cinématographique et télévisuel se nourrit en l’alimentant, il reste que la série dont il est question a ceci d’intéressant qu’elle bat en brèche toute tentative de généralisation d’un vécu collectif : si le choc du Bataclan est commun, ses effets sur les personnes ont été singuliers. « Chacun sa route » chantait l’oncle David. Il n’est donc pas interdit d’envisager, avec Camus, que Sisyphe puisse être un tant soit peu heureux... quand bien même il ne serait pas « en thérapie » !

Et si l’on peut à juste titre s’inquiéter de ce que « les lieux où l’on s’intéresse à la parole du Sujet, à la singularité de son expérience, soient de plus en plus rares »[2] Toledano et Nakache nous aident à soutenir, non sans une certaine joie, qu’il reste encore, parfois contre vents et marées, quelques-uns de ces lieux-là sur notre bonne vieille terre.

 

[1] Freud S. (1927), L’avenir d’une illusion, P.U.F., 1971, p. 77.

[2] De Neuter P., « L'Autre guérir. La subversion du concept de guérison », in Le Bulletin freudien, 2004, nº 43-44, pp. 75-91.


photo de Daniel COUM

Daniel Coum est psychologue clinicien et psychanalyste, directeur de l’association Parentel, maître de conférences associé en psychologie clinique et psychopathologie, université de Brest. Il compte trente années de pratique clinique en institutions auprès des parents et des professionnels dans les champs du travail social, du soin et de l’éducation spécialisée. Il exerce également comme psychanalyste en libéral.


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