Le temps de ce moment de grâce, les grincheux pourraient cesser de s’en prendre à la série d’Eric Toledano et Olivier Nakache. Camille arrive à sa séance, une minerve autour du cou. Elle lance à Dayan qu’un médecin lui a prescrite pour compenser un déséquilibre vertébral, et commente avec malice : « vous voyez, il suffisait d’une radio pour le voir… ». Le psy, qui accepte l’équivoque, interroge : « Quoi ? », et s’entend répondre par l’adolescente : « Ben, mon déséquilibre ! ».
Dès les premiers épisodes, les téléspectateurs avertis ont vu en Camille comme une descendante de Dora, la toute première adolescente engagée dans un travail psychanalytique.
Mais contrairement à Camille, Dora n’a jamais osé demander à Freud d’intervertir leurs places, divan-fauteuil, « pour voir ce que ça fait ». Peu importe que les scénaristes se soient inspiré ou non de Françoise Dolto, la seule psychanalyste à s’être risquée dans une telle permutation transférentielle. Ce qui compte ici, c’est l’inventivité mobilisée par l’analyste à l’écoute de paroles qui, en réalité, s’adressent à quelqu’un qui n’est pas lui. Sans cette inventivité, impossible à Dayan de saisir ce qui, pour Camille, se joue à son insu dans l’expertise qu’elle lui demande, ou quand elle veut reprendre « sa » place sur « son » canapé. Dans la demande agressive de Camille, le psychanalyste a entendu autre chose qui ne se disait pas, pourtant bel et bien présent. Dans ses paroles, le récit de la mésentente de ses parents, la description du couple de ses entraîneurs, son investissement de leur fille Zoé, jusqu’à l’évocation de l’érection de Nico qui la serre contre lui après sa victoire, des éléments de l’analyse de Dora ne sont pas loin. Mais l’adolescence du début du 21ème siècle n’est pas celle du 20ème. Camille, qui a suivi une actualité dont personne ne parlait à l’époque de Freud, interprète l’attitude de son analyste : « Je sais ce que vous pensez : « il a abusé d’elle », mais vous avez tout faux ». En revanche, les mécanismes de défense, inconscients, ne se laissent pas influencer par l’actualité. Dans le récit qu’elle en fait à son analyste, Camille se décrit en séductrice et Nico en victime de sa séduction. Son plâtre devenu palimpseste évoque une tentative pour retrouver le jeu de son propre désir et blanchir celui qui a saccagé son adolescence. Faute de pouvoir désigner l’adulte coupable de ce saccage, elle l’en exonère et endosse sa responsabilité. Camille, blessée psychiquement et agressée en public par son entraîneur, va se blesser elle-même dans l’accident de vélo qui suit l’agression, se reprochant ensuite de « tout détruire autour d’elle ».
Ce mécanisme psychique inconscient s’installe chez une personne qui, face à un danger venu de quelqu’un d’extérieur et d’important pour lui, réagit en l’imitant, physiquement et moralement. Nommé par Anna Freud « identification à l’agresseur », ce mode de défense consiste bel et bien à inverser les rôles, l’agressé se voulant être l’agresseur et le séduit, le séducteur.


photo de Pascal-Henri KELLER

Pascal-Henri Keller est professeur émérite, université de Poitiers. Il est psychanalyste, membre de la SPP.


Voir ses ouvrages

Commentaires (0)

Vous devez vous connecter pour poster un message !