Le photographe italien, Luca Gilli, a accompagné, en 2021, l'édition en volume princeps des poèmes de Cid Corman sous le titre Lueurs.
Il participe régulièrement aux manifestations "Arts en poésie", organisées par PO&PSY pour faire connaître les travaux de ses collaborateurs artistes.
Il nous communique, depuis le printemps 2026, les liens d'une série de vidéos qui analysent une à une des photos choisies
Nous reproduirons ici ces liens au fur et à mesure de la parution des vidéos, que nous accompagnerons autant que possible de la traduction en français des commentaires.
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épisode #01 :
https://youtu.be/4YEcoMYPjZ8?si=9qOON5xox4trRpmw
Cette image fait partie du projet « Raw state » ; elle a été réalisée en 2016 à la Chartreuse de San Lorenzo, site classé au patrimoine mondial de l’humanité, dans la province de Salerne.
Elle révèle un sujet et une composition minimalistes que l’on retrouve, toujours renouvelés, dans d’autres photographies de l’auteur.
Dans ce cas précis, nous sommes plongés dans une frontalité discrète, mais rigoureuse, soustraite aux excès d’interprétation et au lyrisme des ombres pour laisser une large place au silence et au vide constitutifs du sujet, à leur liberté d’interaction avec l’observateur.
La photo semble presque absorber le temps pour nous transporter dans la dimension suspendue de l’attente et d’une révélation imminente. Comme assis au seuil de la pensée, nous nous retrouvons dans l’intimité de l’écoute, de l’introspection.
Désormais, même le bavardage des couleurs est lointain et la dernière teinte qui subsiste nous invite dans la blancheur de l’inconnu, au-delà du mur, dans ce qui pourrait même avoir été un ancien passage. Le mythe des Colonnes d’Hercule se présente à nouveau, incontournable.
Il semble que les zones translucides du sol aient également joué un rôle déterminant, au point d’inciter l’auteur à prendre ce cliché : une allusion légère, mais fondamentale, à l’eau en tant qu’origine et transformation, à sa portée symbolique et dynamique.
Il va sans dire que, dans la poétique du photographe, la lumière, le blanc et le silence occupent une place centrale, sur laquelle nous reviendrons dans les prochains épisodes.
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épisode #02 :
Il s’agit de l’une des premières « chambres blanches » représentées par l’auteur, comme les a si bien définies Quentin Bajac lorsqu’il était directeur du département de photographie du Centre Pompidou à Paris, le premier à avoir souligné leur valeur photographique. Séduits par un profond calme chromo-géométrique, nous nous retrouvons dans une atmosphère oxydée par le vide et par une lumière enveloppante. Une lumière intérieure qui écoute le silence des choses et des signes, leurs horizons de sens, qui semble accorder du temps et de l’espace aux relations du regard, comme pour nous rappeler que tout veut être vu afin qu’on l’aide, et qu’il nous aide, à être. Et ce n’est que lorsque nous avons déjà été interpellés par la chaise bleue et la géométrie en couleur que la fenêtre émerge elle aussi comme passage physique et symbolique entre l’intérieur et l’extérieur, comme paradigme photographique et, surtout, comme échappatoire pour l’esprit.
Là-bas, dans la lueur du soleil, on entrevoit une faible trace du monde que nous connaissons bien ; ici, en revanche, nous prenons part à un ailleurs suspendu, fait des mêmes choses ordinaires, mais animé par un métabolisme différent. Ainsi, sur la photo, tout tient sans forcer, continue d’agir et d’osciller entre nature et artifice, comme c’est le cas dans toute bonne photographie et dans notre propre vie. Et c’est dans ces pièces, il y a plus de quinze ans, lors de leur transformation de résidence privée d’un ophtalmologue en centre culturel, que l’auteur a entamé cette nouvelle orientation poétique, devenue par la suite fondamentale pour l’ensemble de sa recherche photographique. Il est curieux, et peut-être pas tout à fait fortuit, que dans ce même bâtiment, situé à quelques pas de son domicile, le photographe se soit également rendu, alors qu’il était encore adolescent, pour soigner une pathologie grave qui affectait périodiquement ses yeux, les mêmes qui sont à l’origine de cette sorte de vision.
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épisode #03 :
https://www.youtube.com/watch?v=TZL2nXqEiCM&pp=0gcJCSgLAYcqIYzv
Nous nous trouvons sans doute dans un bâtiment historique de prestige. Cependant, le contexte passe
au second plan face à la grande forme blanche centrale, pure et légère, étrangère et aliénante. Sommes-
nous face à un totem, à un monolithe mystérieux, à un dessin ou à quoi d’autre ? Quoi qu’il en soit, il
semble transpercer la photographie pour la faire respirer et capte immédiatement l’attention et, presque
certainement, la pensée. Le vide vaste et palpable, le calme tonal à la perspective Renaissance et la
symétrie évidente, mais imparfaite, diffusent un subtil sentiment de suspension et de désorientation.
Pourquoi ce blanc est-il là ? Sommes-nous dans le réel ou dans l’onirique ? S’agit-il de photographie ou de
peinture, ou des deux ? Le photographe laisse place à plusieurs niveaux d’ambiguïté pour prolonger
notre expérience et nous donner le temps de la dérive. L’auteur écrit qu’à l’été 2013, alors qu’il se trouvait
depuis quelques heures en totale solitude dans le complexe architectural des Chiostri di San Pietro à
Reggio Emilia, il a été attiré par le grand potentiel d’un mur d’exposition situé au centre d’une salle.
L’interaction de son blanc, vaste, uniforme et géométrique, avec le volume de la pièce et les fresques
environnantes lui semblait si irrésistible qu’elle l’a incité à réaliser deux prises de vue frontales à partir de
points de vue orthogonaux l’un par rapport à l’autre. Le photographe se souvient qu’il lui a fallu plusieurs
essais et une fois encore, une longue contemplation pour trouver les positions de prise de vue avec la
précision nécessaire. »
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épisode #04 :
https://www.youtube.com/watch?v=33th2CAy0V4
En observant la photographie, on comprend immédiatement qu’il s’agit d’un mur fissuré. Cependant, le
rendu hyperréaliste de cette longue fissure et le fait qu’elle soit plongée dans un blanc éblouissant et quasi
uniforme, ce qui la prive de contexte et la suspend dans le temps, font de ce sujet une sorte d’absolu qui
retient longtemps notre attention.
Cette matière ordinaire, mise à nu dans sa déchirure, semble trouver précisément dans le blanc environnant
la force de se révéler, à elle-même et aux autres, telle qu’elle est, dévoilant une beauté surprenante, qui
séduit et interroge à la fois.
Nous nous retrouvons désormais seuls et dispersés, un peu comme si nous nous agrippions aux aspérités
de cet alignement improbable de rochers, seul point d’ancrage incertain au sein d’une mer blanche infinie
où chaque regard fait naufrage et où tout discours s’enfonce, là où l’on fait l’expérience de la perte. Une
blancheur qui, d’abord, nous fascine de manière presque sacrée, avant de devenir de plus en plus troublante.
Peu à peu, la blessure devient paysage, elle en fait partie, au cœur de nouveaux territoires de la pensée et,
peut-être, de l’existence.
Melville écrit dans son célèbre roman Moby Dick : « Bien que le blanc rehausse la beauté de nombreuses
choses dans la nature, comme s’il possédait une vertu qui lui est propre… pourtant, dans l’idée même de
cette couleur, il y a quelque chose d’impalpable qui suscite dans l’âme une panique plus profonde encore
que le rouge du sang ».
Nous reviendrons encore sur le blanc, car il s’agit d’une pierre angulaire de la poétique du photographe.
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