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30/04/2024
Danièle Faugeras
Blog PO&PSY

"Le monde nu" de Jean-Baptiste Née

" Devant moi, la terre est redressée presque à la verticale. La montagne m’expose frontalement son dessin. Elle se refuse à le faire fuir vers le lointain – comme le feraient une plaine ou une mer étales que la perspective écrase jusqu’à les contenir pudiquement dans la fine bande d’un horizon. Ici, nul besoin de voir la terre « du ciel » pour en saisir les lignes graphiques. Elle se tient debout et se laisse embrasser du regard.

           Je découvre le monde nu, débarrassé des affects, des visages, des mots, des villes, des routes. Nu, et pourtant encore voilé dans une brume ou l’épaisseur de la nuit. Corps préhumain, corps sauvage, corps étrange, qu’il s’agit d’apprivoiser – à moins que ce ne soit moi qui m’ensauvage.

           Les éléments sont entremêlés si intimement au sein du relief que les registres habituels auxquels on les cantonne parfois – l’air en haut, l’eau en bas – doivent être défaits et tissés en un motif unifié, où lithosphère, atmosphère et hydrosphère sont entrelacées. Monde nu, monde un. L’eau ruisselle des glaciers et jaillit depuis la roche ; les nuages naissent directement du flanc de la vallée ; l’air qu’elle contient donne aux massifs lointains leur teinte bleue. Ici le ciel n’est pas un ailleurs : c’est directement autour de nous qu’il prend sa naissance ou vient crever en averses. Ce n’est plus le ciel rêvé, le nuage cotonneux d’un songe allongé dans l’herbe, où les formes imaginaires se découperaient sur un fond lointain et abstrait comme sur la page blanche – ou plutôt bleue – d’un test de Rorschach. Loin de convoquer à ma mémoire des objets ou des êtres absents, des animaux fantastiques, les formes de la nature me renvoient à leur simple existence. Elles ne sont pas dans le régime de la représentation – de la chose manquante – mais dans celui de la présentation de l’être : actuelles, pleines et autonomes. Elles sont plus audacieuses que celles que mon esprit pourrait concevoir. Dans ce nuage presque rectangulaire, nulle intentionnalité, nul volontarisme qui le « dénature ». Il est ainsi.

           En peignant in situ les éléments fondamentaux qui composent ce monde, je fais l’expérience de leur intrication. Face à moi, un nuage blanc se forme sur la paroi noire de la pente opposée. Je l’inclus dans la composition, lorsqu’un second nuage – mais n’émane‑t‑il pas de la même eau pourtant ? – m’enveloppe l’instant d’après et dépose sur le papier une légère bruine, qui nourrit la matière de mon aquarelle d’une infinité de gouttelettes, laissant autant d’impacts sur la couleur encore humide. La pluie semble maintenant tomber du nuage peint et refermer la boucle entre l’espace vécu et l’espace peint, attestant de leur propre intrication.

           Le multiple et l’un se trouvent là. Terre, air, eau : voici une trinité incarnée à laquelle je ne cesse de puiser du sens. Être dans le ciel, les deux pieds sur le sol, ne pas lever la tête vers un autre monde, mais regarder droit celui‑ci.

 

Jean‑Baptiste Née, août 2020

(crédit photo : © Marion Moutafis)

 

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Voir la vidéo réalisée par Arte

(Journal du 12 octobre 2025) :

https://www.arte.tv/fr/videos/129221-000-A/l-artiste-jean-baptiste-nee-face-a-la-meije/


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Extrait du catalogue de l'exposition

"Contre l'écorce"

du 13 juin au 30 août 2026,

dans le cadre du Festival Vent d'été, Hangar Y, Meudon


"La matière du support et les contraintes du site m’opposent parfois une résistance, comme un vent contraire ; ou bien elles vont dans mon sens, et deviennent une force motrice. Souvent, l’adversité me pousse – paradoxalement – à un dépassement imprévu. En cela je ne peins pas seul, mais dans un corps-à-corps engagé depuis plus de dix ans avec mes motifs, qui prend tantôt la forme d’une lutte, tantôt celle d’un accord. C’est toute l’ambivalence et la richesse d’une relation.


Épouser les plis que forment l’écorce terrestre et celle de grands chênes couchés, c’est prendre appui sur une forme solide avant d’y projeter ma vision. Alors que la virtualité gagne du terrain sur l’expérience, que les opinions érodent les faits, et que l’écart se creuse entre le monde « où nous vivons » et celui « dont nous vivons » (Latour) ; ma pratique cherche un ancrage. Peindre un amont des sociétés et du langage, pour déjà mieux comprendre où nous sommes et ce qui nous constitue : des atomes en mouvement, des masses, des flux.

En confrontant ma subjectivité de peintre à quelque chose du monde objectif qui lui résiste et s’affirme directement dans les œuvres, je tente de garder un lien avec le sol ferme, une amarre contre la dérive fantasmatique.


Je veux saisir un réel qui déborde les capacités mêmes de ma perception. Une vague de phénomènes m’engloutit : millions de roches amoncelées, nuages changeant à chaque instant, teintes indistinctes du versant dans l’ombre colorée.


Tâche paradoxale que de vouloir saisir ce que je sais devoir m’échapper. C’est à cela que m’invite le travail

in situ.

En me plaçant à découvert, en exposant les œuvres aux accidents, je suis contraint à lâcher prise. Plutôt que d’adopter une position de surplomb sur les motifs que je peins, j’accepte qu’ils me submergent, et que s’estompe dans le même temps la distinction entre le sujet et l’objet.

Les textures de la roche, d’un tronc, de la pluie s’incorporent à la peinture et y font rayonner leur présence.


Certaines pièces sont travaillées au sol et restent en place pendant plusieurs jours, gardant l’empreinte du relief, la trace de l’érosion ; d’autres sont peintes sur papier, sous la pluie, dans le mouvement des brumes. Elles procèdent de deux forces agissantes : d’un côté l’acte volontaire de la figuration ; de l’autre la défiguration ou la reconfiguration que le site leur impose.

Session après session, ce cadre de travail s’est transformé en une sorte de protocole. Les formes qu’il engendre varient d’un terrain à l’autre, portées par un même élan : tresser ensemble ma peinture et l’empreinte du monde lui-même, comme pour réparer un lien déchiré. "


Jean-Baptiste Née, mai 2026


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Entretien publié dans poesibao (2026) :

 

www.poesibao.fr/jean-baptiste-nee-entretien-avec-guillaume-dreidemie-iii-12-entretien/




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