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29/03/2024
Torahiko TERADA
Blog PO&PSY

L'esprit du haïku

"Contrairement aux Occidentaux qui adoptent le point de vue du positivisme scientifique en faisant de l'homme et de la nature deux entités radicalement séparées qui s'inscrivent dans un face à face, il semble que les Japonais, eux, aient une forte tendance à les percevoir comme un seul et même corps qui fonctionne comme un tout indissociable.

Pour formuler les choses autrement, les Occidentaux voient dans la nature autant d'instruments ou de produits à leur disposition, alors que la perception qu'en a un Japonais fait d'elle plutôt comme une présence fraternelle, ou encore il la considère comme étant, pour reprendre une expression établie, une partie de son propre corps. Il n'est pas impossible d'ajouter que si les Occidentaux cherchent à dominer la nature, les Japonais, eux, depuis toujours se sont identifiés à elle et se sont appliqués à se conformer à tous ses mouvements. (...)

Cette différence dans la manière de concevoir la nature a conduit d'une part au développement des sciences et de l'autre à celui de cette forme absolument unique qu'est le haïku."

 

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Stéphane Mallarmé a banni "l'éloquence" qui parasite la poésie lyrique française. Pour lui, seul ce qui ne saurait s'exprimer dans la prose peut constituer la matière du poème. Et il aurait déclaré qu'"avec Homère la poésie s'était égarée et que le vrai chemin de la poésie était l'orphisme, qui lui est antérieur".

Je laisserai de côté le bien-fondé de ces jugements mais je dirai que la forme que, selon ce poète, la poésie doit prendre pour être conforme à son essence est le waka ou le haïku japonais. (...)

Poème de forme brève, au nombre de mots limités, d'où la teneur sensitive d'autant plus élevée des mots qu'il contient. Le contenu de chacun de ces mots obéit à des déterminations et des spécifications particulières. Que ces contenus déterminés et spécifiés aient tendance à s'articuler selon une forme poétique, à se figer et à s'établir en tant que tradition répond donc à une dynamique toute naturelle. Ce qui permet justement de comprendre aussi que les mots utilisés dans le Recueil des dix mille feuilles et dans le Recueil des poèmes de jadis et de maintenant apparaissent tels quels dans des haïku ou des tankas de nos aires actuelles sans rien perdre du pouvoir d'évocation qu'ils avaient jadis. Ces mots sont doués en effet du pouvoir de mettre le feu à l'imagination et à son réseau d'associations, en ranimant toutes les traditions dont nous sommes héréditairement porteurs.

Mais ces mots et le sens qu'ils portent en eux n'en ont pas moins aussi la flexibilité qui leur permet de s'adapter à une nouvelle époque en pleine évolution et qui connaît toujours de nouveaux progrès. "Fine pluie de printemps" qui enveloppe de brumes un quartier de buildings, "vent d'automne" qui balais les ailes d'un avion, ici comme là, ces expressions ne perdent rien de leur pouvoir évocatoire.

 

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Le haïku étant la forme de poésie la plus brève qui soit, les expressions contenues dans le poème doivent porter en elles un pouvoir d'associations et de suggestions sensibles sous une forme extrêmement compacte. Et ce qui, à la base, a rendu possible cette compression extrême du sens ne pouvait être que le rapport très particulier des Japonais avec la nature. Ce à quoi il faut ajouter des conditions telles que la pratique depuis les temps anciens d'une forme de poésie brève qui a permis de porter à son plus haut degré cette compression du sens, ainsi que le pouvoir symbolique de ces expressions qui s'est constitué en fonction de toutes sortes de déterminations et de spécifications. Ce sont ces conditions une fois établies qui ont rendu possible pour la première fois ce monde poétique absolument unique qu'est le haïku.

 

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La position propre au soi d'un haïkiste fait qu'un haïku comporte nécessairement, d'une manière ou d'une autre, une réflexion, une distance critique de soi vis-à-vis de soi, ou encore quelque chose comme une coloration philosophique. Ce qu'on appelle fûryû ou encore sabi revient en dernière instance à la "liberté d'esprit" qui ne peut s'obtenir que par cette distance de soi avec soi - et le sens critique qu'elle implique - qui est la condition sine qua non pour y avoir accès.

 

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Je dirai donc que la pratique du haïku n'est ni une fuite, empreinte de décadence, dans cette forme d'abandon que représente la conception de la vie qui fait tout revenir à l'impermanence des choses, ni un exercice de philosophie passive dont l'autre nom serait la résignation, ni non plus une mise en scène pleine de complaisance de soi. Bien loin de cela, il n'est pas impossible de penser que cette pratique a aussi pour effet d'exercer l'acuité de l'œil de notre esprit à faire en sorte que nous veillions à maintenir sa liberté, liberté que le pauvre petit moi qui est en nous risquerait bien de nous faire perdre.

Considéré dans son processus, la pratique du haïku exige d'abord un raffinement du sens de l'observation de la nature. Une fois que l'on se met à composer des haïku, les beautés de la nature dont on ne s'était jusque-là pas aperçu semblent comme surgir d'un seul coup de l'obscurité et se déployer sous nos yeux. Au point de se demander comment il a été possible de ne pas les avoir vues jusque-là. C'est le premier stade de cette pratique. Pourtant cette observation et cette prise de conscience des beautés de la nature ne donneront pas à elles seules un poème. Il est nécessaire ensuite de sélectionner et d'extraire de ce paysage qui se présente à nous l'élément qui sera le point focal et qui pourra avoir valeur de symbole. C'est déjà là une opération qui va au-delà de ce que peuvent faire des yeux tournés vers le monde extérieur. Elle ne devient possible qu'à partir du moment où se réalise l'unité organique du soi et du monde extérieur.

 

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De façon générale, je pense pouvoir dire que le style de ceux que la composition de haïku a mis à l'épreuve a tendance à s'alléger de tout ce qui est inutile. Ce qui s'expliquerait, pense-t-on souvent, par un sens de la concision et par une efficacité dans le choix des expressions. Pour ma part je dirai plutôt que ce résultat tient plus fondamentalement à la maîtrise acquise dans l'élaboration du contenu de ce qu'ils écrivent. Le travail essentiel pour la composition de haïku réside en effet dans l'élimination de ce qui est inutile pour arriver à une forme brève.

 

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TERADA Torahiko

Extraits de L'esprit du haiku, ed. Picquier 2016

 

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photo de Danièle FAUGERAS

Danièle Faugeras vit dans le Midi de la France. Poète, traductrice, elle se consacre depuis 2008 exclusivement à la poésie, partageant son activité entre écriture, traduction, édition et lectures publiques. Elle a publié une douzaine de recueils de poésie, le plus souvent en dialogue avec des artistes. Son œuvre poétique complète est parue en 2021 aux éditions ERES, collection PO&PSY in extenso, sous le titre Opus incertum (1975-2020). Parmi ses traductions de poésie : Patrizia Cavalli, Paolo Universo, Issa, Cid Corman ; ainsi que les œuvres poétiques complètes d'Antonio Porchia, Federico García Lorca, Symeon de la Jara.

 


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