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26/04/2026
Guilhem FABRE
Blog PO&PSY

Trahison fidèle / 忠实的背叛

 

 TRAHISON FIDÈLE / 忠实的背叛

 

Sur les méthodes de traduction utilisées dans Instants Eternels : Cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine, Guilhem Fabre, éd. Po&Psy, 2025

 

Intervention à l’Université Normale de Changchun

29 septembre 2025

 

*

 

Umberto Ecco, le linguiste et romancier italien a écrit que « traduire c’est dire presque la même chose »[1]. Mais ce « presque » devient quelque chose de central quand nous traduisons de la poésie.

 

D’abord parce que la poésie n’est pas semblable au reste de la littérature. Pour Antonio Gamoneda, le poète espagnol le plus connu après Federico Garcia Lorca et Miguel Hernandez, « la poésie n’est pas de la littérature. La poésie est révélation ». Dans une confidence à Gerardo Diego, Federico Garcia Lorca lui-même avoue ne pas savoir ce qu’est la poésie : « Mais que vais-je te dire, moi, de la poésie ? Que vais-je te dire de ces nuages, de ce ciel ? Regarder, regarder : les regarder, le regarder, c’est tout. Tu comprendras qu’un poète ne peut rien dire de la poésie. Laisse cela aux critiques et aux professeurs. Mais ni toi ni moi ni aucun poète, nous ne savons ce qu’est la poésie. »

 

Jean Amrouche explique cette absence de définition : « Il n’y a pas de connaissance notionnelle de la poésie. Il est nécessaire que chacun remonte à la source en lui-même cachée. Tout homme peut recevoir la grâce de l’écouter, il s’y abreuve sans qu’il s’en doute ». Pour Zéno Bianu, un poète contemporain français, « la poésie est le cœur de la planète, le contraire de l’inhumanité croissante ». George Emmanuel Clancier définit, lui, la poésie comme « cette chance, insuffisante mais splendide, qui renoue l’être avec la communion cosmique de l’enfance ». D’autres utilisent des paradoxes, des oxymores, pour révéler les surprises de la poésie. Pour Roberto Juarroz, elle consiste à « dire l’indicible ». Pour Jean Bastaire, elle est « un silence qui parle » et pour André Velter « une voix qui écoute ».[2]

 

En vérité, chaque poète comme chaque amateur de poésie a sa propre définition de la poésie, car la poésie est le produit d’une expérience. Cette expérience est faite de la rencontre entre une intensité de vie et l’émotion qu’elle dégage. L’état poétique est très difficile à définir, car c’est une expérience un peu comme l’illumination dans le bouddhisme chan. Chaque grand maitre du bouddhisme chan utilise des images différentes pour parler de l’illumination, et renvoie ses disciples à leur propre expérience. Il en est de même avec la poésie, qui peut se trouver non seulement dans les mots, mais dans des visions, des tableaux, des scènes, des visages rencontrés.

 

Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle a un rapport avec une certaine forme de découverte ou de « révélation » comme dirait Gamoneda, elle a un rapport avec les découvertes ou les sensations de l’enfance. Baudelaire a pu écrire : « Le génie, c’est l’enfance retrouvée ».

 

Qu’est ce qu’un poème ? Paul Valéry a écrit fort justement qu’un poème « était une machine à créer un état poétique ». Un poème crée donc un état. Comment le crée-t’il ? Le sens des mots, la musique des mots et les images contribuent à mobiliser les cinq sens.

 

Pour cette raison, traduire un poème ne consiste pas seulement à traduire son sens. Le travail le plus important, le plus fondamental, consiste à traduire l’impression qu’il laisse, l’état poétique qu’il « fabrique ».

 

Si la musique de la langue, la syntaxe et la grammaire de la langue sont totalement différentes, il faut trouver des solutions radicales. On ne peut pas seulement faire une « transposition » au sens musical du terme, jouer au piano un air de violon. Il faut changer intégralement l’air, changer de musique, et parvenir à recréer l’effet qu’a produit le poème original, ou le poème source, sur le lecteur.

 

Ce processus contradictoire est une sorte de « trahison fidèle ». La trahison est nécessaire : nous changeons de pays, nous changeons de culture, nous changeons de « codes ». Mais en même temps cette trahison doit être fidèle, dans le sens où il nous faut respecter l’expérience du poète, les images du poète, les émotions du poète, il faut en somme respecter la qualité intrinsèque du poème, l’effet qu’il produit, sa beauté, son émotion, sa profondeur.

 

Bien sûr, tous les poèmes anciens connus n’ont pas nécessairement ces trois qualités. Mais les meilleurs, ceux qui nous laissent une impression au-delà du temps, une impression d’éternité, ont ces trois qualités.

 

Pour les textes en prose, le meilleur moyen de vérifier la fidélité d’une traduction est, selon Umberto Ecco, le critère de « réversibilité » : on part de la traduction, que l’on retraduit vers la langue source, sans référence au texte original. Si la traduction obtenue est très proche de l’original, on a atteint le critère de réversibilité, on atteint une traduction fiable et fidèle. Cette idée est tout à fait fondée. Mais Umberto Ecco dit aussi justement que ce critère de réversibilité ne peut s’appliquer à la poésie. Il y a plusieurs raisons à cela.

 

La première raison tient à l’interprétation du poème. L’interprétation est un travail préliminaire à la traduction. On peut comparer un poème à une pièce de théâtre. Un metteur en scène va concevoir son spectacle en fonction de son interprétation des personnages d’une pièce et du sens qu’il lui donne.

 

La traduction d’un poème est du même ordre, surtout pour les poèmes des Tang (618-907), où l’on est souvent amené à faire des choix d’interprétation, à privilégier telle interprétation par rapport à telle autre dans un texte. Un exemple suffit à comprendre ce point. Le poème de Zhang Jiuling, 望月怀远, peut être adressé à un ami ou à une personne aimée. Nous savons que les poèmes des Tang valorisent souvent l’amitié virile. Mais selon le sentiment que l’on privilégie en matière d’interprétation, le poème apparait comme un poème d’amour et non d’amitié, comme dans la traduction suivante :

 

wang yue huai yuan

望月怀远张

regarder / lune / pensées / lointain

 

 

hai shang sheng ming yue

海上生明月

mer / dessus / naître / clair / lune

 

tian ya gong ci shi

天涯共此时

ciel / extrémité / en commun / ce / temps

 

qing ren yuan yao ye

情人怨遥夜

amour / homme / en vouloir / lointain / nuit

 

jing xi qi xiang si

竟夕起相思

fin / nuit / avoir / réciproques / pensées

 

mie zhu lian guang man

灭烛怜光满

s'éteindre / chandelle / chérir / lumière / plein

 

pi yi jue lu zi

披衣觉露滋

porter sur ses épaules / vêtement / sentir / rosée / mouiller

 

bu kan ying shou zeng

不堪盈手赠

ne...pas / supportable / plein / mains / offrir

 

huan qin meng jia qi

还寝梦佳期

encore / dormir / rêve / beau / période

 

Rêveries au clair de lune

Zhang Jiuling

 

Le clair de lune se lève sur la mer

Ce moment partagé à l’autre bout du monde

Quand les amants en veulent à cette longue nuit

Qui soulève sans fin leurs pensées l’un pour l’autre

La chandelle s’éteint une clarté aimante envahit l’air

Je couvre mes épaules ressentant la rosée

Et n’osant vous offrir ces mains pleines de lumière

Je vais me rendormir pour des rêves de beauté

 

 

Cette interprétation, ce travail préliminaire, va bien sûr influencer le choix de certains mots et la « couleur » du poème. Ce choix est le mien, mais il peut et il doit y en avoir d’autres. Il faut multiplier les interprétations, multiplier les choix, donc les traductions, la traduction est un peu comme le jeu d’un instrument de musique.

 

La deuxième phase n’est pas contradictoire avec le critère de réversibilité. Cette phase est celle de la compréhension et de la visualisation de toutes les images. Si nous pouvons visualiser exactement les images, nous revivons l’expérience du poète, et nous pouvons ainsi recomposer son poème dans une autre langue. Quand nous visualisons les images, nous sommes un peu comme un comédien qui vit les personnages qu’il incarne au théâtre. Cette visualisation des images doit être la plus fidèle possible, sinon nous ignorons l’expérience du poète et l’impression que laisse le poème.

 

Nous devons être particulièrement attentif à ce point, surtout pour les images fortes, les images dynamiques, par exemple le poème de Zhang Jiuling dont nous avons parlé, et aussi les deux derniers vers du poème de Wang Wei, 鹿柴 :

 

 

lu chaï

鹿柴

cerf / palissade

 

 

kong shan bu jian ren

空山不见人

vide / montagne / ne...pas / voir / homme

 

dan wen ren yu xiang

但闻人语响

mais / entendre / homme / parler / son

 

fan jing ru shen lin

返景入深林

réflexion / lumière du soleil / entrer / profond / forêt

 

fu zhao qing tai shang

复照青苔上

de nouveau / illuminer / vert / mousse / sur

 

 

Le clos aux cerfs

Wang Wei

 

Nul homme en vue dans la montagne vide

Seul on entend le son de voix

Un rayon du couchant pénètre au fond des bois

Illuminant encore la mousse verte 

 

 

0u encore les deux derniers vers du poème de LI Bai, 望庐山瀑布 :

 

wang Lu Shan pubu

望庐山瀑布

regarder / Cabanes / Montagne / cascade

 

 

ri zhao Xiang Lu sheng zi yan

日照香炉生紫烟

soleil / illuminer / Encens / Brûle / pousser / pourpre / fumées

 

yao kan pubu gua qian chuan

遥看瀑布挂前川

lointain / regarder / cascade / suspendre / devant / fleuve

 

fei liu zhi xia san qian chi

飞流直下三千尺

vite / courant / droit / descendre / trois / mille / pied chinois = 32cm

 

yi shi yin he luo jiu tian

疑是银河落九天

doute / être / argent / fleuve / tomber / neuf / ciel

 

 

Vue sur une cascade du Mont des Cabanes

Li Bai

 

Le soleil illumine le Pic du Brûle-encens levant des nuées pourpres

Au loin la cascade, fleuve suspendu

Se jette en bas de trois mille pieds

Comme si la Voie lactée s'effondrait des neuf cieux

 

 

Il faut aussi essayer autant que possible de traduire les parallélismes, de rendre aussi exactement que possible leur symétrie. Si le texte original est simple et dépouillé, nous devons le rendre par les mots les plus simples, c’est le cas par exemple chez Wang Wei,  山居秋瞑 :

 

shan ju qiu ming

山居秋暝

montagne / demeurer / automne / soir

 

kong shan xin yu hou

空山新雨后

vide / montagne / nouveau / pluie / après

 

tian qi wan lai qiu

天气晚来秋

temps / air / soir / venir / automne

 

ming yue song jian zhao

明月松间照

brillant / lune / pin / parmi / illuminer

 

qing quan shi shang liu

清泉石上流

pur / source / pierre / sur / couler

 

zhu xuan gui huan nu

竹喧归浣女

bambous / cris / rentrer / laver / femme

 

lian dong xia yu zhou

莲动下渔舟

lotus / bouger / descendre / pêche / bateaux

 

sui yi chun fang xie

随意春芳歇

suivre / souhait / printemps / parfum / cesser

 

wangsun zi ke liu

王孙自可留

noble / naturellement / pouvoir / rester

 

 

Soir d'automne sur la montagne

Wang Wei

 

Dans la montagne déserte après la nouvelle pluie

Le temps du soir tourne à l'automne

Le clair de lune brille parmi les pins

Une source pure s'écoule sur les pierres

Des cris dans les bambous : retour des lavandières

Des froissements de lotus : les barques des pêcheurs

Les parfums du printemps se sont évaporés

Mais en nobles nous pouvons en ce lieu demeurer

 

 

La plupart des parallélismes sont impossibles à traduire en français parce qu’il y a des contradictions syntaxiques : par exemple dans Wang Wei终南别业 :

 

Zhong Nan bieye

终南别业

Villa/ Zhong Nan

 

 

zhong sui po hao dao

中岁颇好道

milieu / année / plutôt / aimer / voie

 

wan jia nan shan chui

晚家南山陲

soir / habiter / sud / montagne / frontière

 

xing lai mei du wang

兴来每独往

envie / venir / souvent / seul / aller

 

sheng shi kong zi zhi

胜事空自知

remarquable / chose / seulement / soi-même / savoir

 

xing dao shui qiong chu

行到水穷处

marcher / arriver / eau / limite / lieu

 

zuo kan yun qi shi

坐看云起时

s'asseoir / voir / nuage / s'élever / temps

 

ouran zhi lin sou

偶然值林叟

par hasard / rencontrer / forêt / vieillard

 

tan xiao wu huan qi

谈笑无还期

discuter / rire / sans / rentrer / temps

 

 

Le parallélisme 行到水穷处 / 坐看云起时 est très difficile à rendre. Je me suis contenté de traduire : "Mes pas m’amènent jusqu’aux limites des eaux / Où assis je contemple l’ascension des nuages."

 

La villa des Monts Zhongnan

Wang Wei

 

Au milieu des années j'ai pris goût à la voie

Et au soir de ma vie j'habite les Fronts du sud

Souvent l'envie me prend de partir solitaire

Vers des merveilles dont j'ai seul le secret

Mes pas m'amènent jusqu'aux limites des eaux

Où assis je contemple l'ascension des nuages

Dans la forêt je tombe sur un vieillard

Et devise gaiement sans songer au retour

 

 

Un autre parallélisme difficile à traduire est dans le poème de Du Fu, 春望 :

 

chun wang

春望

printemps / regarder au loin

 

guo po shan he zai

国破山河在

pays / brisé / montagne / fleuve / existe

 

cheng chun cao mu shen

城春草木深

ville / printemps / air / arbres / profond

 

gan shi hua jian lei

感时花溅泪

émouvoir / temps / fleurs / jaillir / larmes

 

hen bie niao jing xin

恨别鸟惊心

déplorer / séparation / oiseaux / effrayer / cœur

 

feng huo lian san yue

烽火连三月

alarme / feux / successivement / trois / mois

 

jia shu di wan jin

家书抵万金

famille / lettre / valoir / dix mille / or

 

bai tou sao geng duan

白头搔更短

blancs / cheveux / gratter / encore plus / court

 

hun yu bu sheng zan

浑欲不胜簪

pratiquement / sur le point / ne...pas / pouvoir / épingle à cheveux

 

 

Le premier vers , 感时花溅泪 恨别鸟惊心, marche : "Émues des temps les fleurs fondent en larmes" ;

Mais le second vers, si l’on veut le traduire exactement, est beaucoup trop long et casse la musique du poème : "Regrettant la séparation les oiseaux ont le cœur serré".

Aussi ai-je choisi de traduire : "Émues des temps les fleurs fondent en larmes / Des séparés les oiseaux serrent le cœur".

 

 

Vue sur le printemps

Du Fu

 

Pays brisé monts et fleuves demeurent

Ville au printemps envahie d'arbres et d'herbes

Temps éprouvants arrachent aux fleurs des larmes

Des séparés des oiseaux serrent le cœur

Les feux d'alarme brûlent depuis trois lunes

Une lettre de famille atteint mille onces d'or

Je gratte mes chevaux blancs qui deviennent épars

Bientôt l'épingle ne pourra les coiffer

 

 

Dans certains cas la grammaire du français permet de transposer plus facilement. Ainsi dans ce poème de Chang Jian,  题破山寺后禅院 :

 

ti Po shan si hou chan yuan

题破山寺后禅院

inscrire / Brisé / mont / temple bouddhique / derrière / méditation chan (zen) / cour

 

 

qing chen ru gu si

清晨入古寺

pur / aube / rentrer / ancien / temple

 

chu ri zhao gao lin

初日照高林

début / soleil / illuminer / haut / forêt

 

zhu jing tong you chu

竹径通幽处

bambou / sentier / mener / solitaire / endroit

 

chan fang hua mu shen

禅房花木深

méditation zen / cellule / fleur / bois / profond

 

shan guang yue niao xing

山光悦鸟性

montagne / lumière / plaire à / oiseaux / nature

 

tan ying kong ren xin

潭影空人心

étang / image / vide / homme / cœur

 

wan lai ci ju ji

万籁此俱寂

dix mille / son / ici / tout / silencieux

 

dan yu zhong qing yin

但馀钟磬音

seulement / reste / cloche / gong / son

 

山光悦鸟性 潭影空人心 : La lumière du mont réjouit les oiseaux / Le reflet de l’étang vide le cœur de l’homme

 

 

Inscrit au temple du Mont Brisé dans l’arrière-cour de la Méditation

 

Chang Jian

 

À l'aube j'entre dans l'ancien temps

Le soleil resplendit sur la haute forêt

Le sentier de bambou mène à la solitude

Des cellules de zen dans l'abondance des fleurs

La lumière du mont réjouit les oiseaux

Le reflet de l'étang vide le cœur de l'homme

Le vacarme ici cède place au silence

Seuls demeurent les sons de la cloche et du gong

 

 

On voit donc l’importance de la musique ou de la musicalité du poème qui peut stimuler ou au contraire détruire tout l’effet qu’il produit, si elle n’est pas adaptée. C’est précisément la troisième étape de la traduction, la musique du poème. Il faut être attentif à l’effet musical d’un poème, au sentiment qui peut être produit par une musique. La musique du texte original ne peut bien sûr pas se traduire, mais on peut, à partir d’une autre langue, recréer l’effet qu’elle produit.

 

Mozart, en expliquant sa composition musicale, a pu dire : « Je cherche les notes qui s’aiment ». Nous allons donc suivre ce principe pour chercher les mots qui s’aiment. Nous allons d’abord respecter les vers dans la traduction (ce n’est pas du tout une obligation mais c’est un choix : par exemple, deux poètes comme Baudelaire et Mallarmé ont choisi de traduire en prose le poème d'Edgar Poe,

Le Corbeau.

 

Si nous respectons l’ordre et la division des vers, nous ne recréons pas avec une contrainte de rimes. Un poème a besoin de musicalité, c’est certain, mais la musique peut être interne au vers (avec les allitérations ou autres touches répétitives) La rime n’est qu’une possibilité parmi d’autres.

 

Depuis un siècle et demi, il s’écrit de la poésie française sans rime, ou des poèmes en prose. Les lecteurs y sont habitués et trop de traducteurs considèrent que la rime est une obligation, et que sans rime, il n’y a pas de poème. Vous savez tous que ce genre de position est simpliste. Nous allons plutôt traduire et recréer librement les poèmes anciens, pour qu’ils soient adaptés aux formes et à la sensibilité de notre époque. Le but le plus important est de traduire l’effet du poème original, et les rimes peuvent parfois détruire ou nier cet effet. 

 

Il suffit de regarder les traductions de poésie chinoise classique qu’ont données les plus grands poètes américains au début du 20ème siècle : Ezra Pound, William Carlos Williams, Kenneth Rexroth, qui a influencé la « Beat Generation » et Gary Snyder). Aucun d’entre eux n’introduit la rime comme une obligation structurant la forme de la traduction.[3]

 

Ainsi la musique est produite par les mots, les relations entre les mots, c’est le produit de leur relation d’amour. Mais il faut en même temps tenir compte d’une certaine métrique des vers, les vers peuvent être longs ou courts, en tout cas dans les relations entre eux, dans leur agencement, il peut y avoir des combinaisons très diverses de métrique. Dans la poésie classique chinoise, on sait que la métrique était une contrainte importante, la plupart du temps (vers de 5 ou 7 pieds le plus souvent dans la poésie des Tang).

 

Dans le français contemporain, les vers qui « passent le mieux » sont des vers de 6 pieds, de 8 pieds, de 10 pieds, de 12 pieds (alexandrin), de 14 pieds, de 16 pieds, voire de 18 pieds. Mais une traduction peut très bien tenir, comme un poème à part entière, sans tenir compte de cette métrique à la quelle l’oreille est habituée. Je vais citer plusieurs exemples en mettant face à face le vers chinois et la métrique de la traduction en français pour plusieurs poèmes, pour illustrer la grande diversité des métriques qu’on obtient :

 

1 - Cui Hao, 黄鹤楼

 

huang he lou

黄 鹤 楼

jaune / grue / pavillon

 

 

xi ren yi cheng huang he qu

昔 人 已 乘 黄 鹤 去

passé / personne / déjà / monter sur / jaune / grue / partie

 

ci di kong yu huang he lou

此 地 空 馀 黄 鹤 楼

ici / lieu / vide / reste / jaune / grue / pavillon

 

huang he yi qu bu fu fan

黄 鹤 一 去 不 复 返

jaune / grue / une fois / partir / ne...pas / a nouveau / revenir

 

bai yu qian zai kong youyou

白 云 千 载 空 悠悠

blanc / nuage / mille / année / vide / lointain

 

qing chuan lili hanyang shu

晴 川 历历 汉阳 树

éclaircie / fleuve / distinctement / HanYang / arbre

 

fang cao qiqi Yingwu zhou

芳 草 萋萋 鹦鹉 洲

parfumé / herbe / luxuriant / Perroquet / îlot

 

ri mu xiangguan he chu shi

日 暮 乡关 何 处 是

jour / crépuscule / pays natal / où / endroit / être

 

yan bo jiang shang shi ren chou

烟 波 江 上 使 人 愁

brume / vagues / fleuve / sur / rendre / homme / triste

 

 

Le pavillon de la grue jaune

Cui Hao

 

Jadis un homme a disparu en chevauchant la grue jaune (15 pieds)

Seul reste en ce lieu désert le Pavillon de la Grue Jaune (15)

La grue jaune s’est envolée sans nul espoir de retour (14)

Mille années de nuages blancs ont filé dans le lointain (14)

Une éclaircie sur le fleuve se détachent les arbres à Hanyang (15)

Les herbes odorantes envahissent l’île des Perroquets (15)

Dans les lueurs du crépuscule en vain je cherche mon pays (16)

Les vagues de brumes sur le fleuve plongent l’homme dans la mélancolie (16)

 

 

 

2 - Wang Bo, 送杜少府之任蜀川

 

song Du shaofu zhi ren Shu Chuan

送杜少府之任蜀川

dire au revoir / Du / administrateur / aller à / poste / Shu / Fleuve

 

 

cheng que fu san qin

城阙辅三秦

ville / tour de guet / aider / trois / pays de Qin

 

feng yan wang wu jin

风烟望五津

vent / brume / regarder au loin / cinq / enbarcadère

 

yu jun li bie yi

与君离别意

avec / vous / quitter / se séparer / sens

 

tong shi huan you ren

同是宦游人

ensemble / être / fonctionnaire / voyage / homme

 

hai nei cun zhi ji

海内存知己

mers / à l'intérieur / exister / intime / soi-même

 

tian ya ruo bi lin

天涯若比邻

ciel / extrémité / comme / près de / voisin

 

wu wei zai qi lu

无为在歧路

ne...pas / agir / se trouver / bifurquer / chemin

 

er nu gong zhan jin

儿女共沾巾

enfant / femme / ensemble / mouiller / serviette

 

 

Adieu à l'dministrateur DU, qui part en poste au Shuchuan

Wang Bo

 

Les tours de guet veillent sur la ville les trois pays de Qin (14 pieds)

Par vents et brumes se découvrent les cinq pontons (12)

Se quitter voyager (6)

Est inscrit dans nos vies d’officiels (9)

Un intime existant entre nos quatre mers (12)

Est comme un voisin proche à l’autre bout du monde (12)

N’agissons pas quand nos voies se séparent (10)

En femmes ou en enfants qui mouillent leurs mouchoirs (12)

 

 

Certaines fois, les vers trouvés manquent peut être de musicalité, comme dans le fameux poème de Chen Zi’ang, aussi simple et émouvant que difficile à traduire :

 

3 - Chen Zi’ang, 登 幽 州 台 歌

 

deng You Zhou tai ge

登幽州台歌

monter / Solitaire / Département / terrasse / chant

 

 

qian bu jian gu ren

前不见古人

avant / ne...pas / voir / ancien / homme

 

hou bu jian lai zhe

后不见来者

après / ne...pas / voir / venir / celui

 

nian tian di zhi youyou

念天地之悠悠

pensée / ciel / terre / de / lointain

 

du chaunguan er ti xia

独怆然而涕下

seul / mélancolique / et / larmes / tomber

 

 

Chant du haut de la terrasse du pays solitaire

Chen Zi’ang

 

Avant nous je ne vois pas les hommes anciens (11 pieds)

Après nous je ne vois pas ceux de l’avenir (11/12)

Songeant aux infinis du ciel et de la terre (12)

Seul et sombre je fonds en larmes (8)

 

 

 

D’autres fois, les mots s’enchainent naturellement, par exemple pour le poème suivant :

 

4- Du Fu, 春夜喜雨

 

chun ye xi yu

春夜喜雨

printemps / nuit / joie / pluie

 

 

hao yu zhi shijie

好雨知时节

bon / pluie / savoir / saison

 

dang chun nai fa sheng

当春乃发生

quand / printemps / alors / arriver / naître

 

sui feng qian ru ye

随风潜入夜

accompagner / vent / se cacher / entrer / nuit

 

run wu xi wu sheng

润物细无声

mouiller / choses / fin / sans / bruit

 

ye jing yun ju hei

野径云俱黑

sauvage / sentier / nuage / tout / noir

 

jiang chuan huo du ming

江船火独明

rivière / bateau / feux / seul / clair

 

xiao kan hong shi chu

晓看红湿处

aube / voir / rouge / mouiller / endroit

 

hua zhong Jin Guan Cheng

花重锦官城

fleur / redoubler / Brocart / Fonctionnaire / Ville

 

 

Pluie de joie dans la nuit printanière

Du Fu

 

La bonne pluie sait la saison (8 pieds)

Elle arrive avec le printemps (8)

Suivant le vent elle se glisse dans la nuit (10)

Mouillant sans bruit en douceur toutes choses (10)

Les sentes sauvages se perdent dans le noir des nuages (14)

Seule lumière les feux d’un bateau sur le fleuve (12)

L’aube verra ces lieux baignés de rouge (10)

Les fleurs qui renaîtront par la Cité des soies (12)

 

 

Un point important à propos de la musicalité des vers est de traduire en français tous les noms de lieux qui peuvent l’être, sinon les noms en chinois ont tendance à casser la musique du vers. En Chine, on a tendance à siniser tous les noms de lieu étranger, à l’étranger, il nous faut aussi occidentaliser tous les noms de lieux qui peuvent l’être, cela permet aussi au public occidental de comprendre de l’intérieur le sens des noms de lieu. Je donne quelques exemples :

 

王湾  次北固山下 En arrivant au pied du Mont Solide-au-Nord

陈子昂 登幽州台歌 Chant du haut de la terrasse du Pays Solitaire

李白 峨眉山月歌 Chant de la lune au Mont des Hauts Sourcils

杜甫 石壕史   Le recruteur de Pierre-Fosse

 

Certaines fois, ont est aussi obligé de donner une traduction explicative si l’on veut éviter une note sur un nom de lieu, ce qui n’est jamais souhaitable dans une traduction poétique, par exemple pour le poème de Zhang Ji, 张继 枫桥夜泊 :

 

Feng qiao ye bo

枫桥夜泊

érable / pont / nuit / accoster

 

yue luo wu ti shuang man tian

月落乌啼霜满天

lune / tomber / corbeau / crier / givre / plein / ciel

 

jiang feng yu huo dui chou mian

江枫渔火对愁眠

fleuve / érable / pêcheur / feux / accompagne / mélancolie / sommeil

 

Gusu cheng wai Han Shan si

姑苏城外寒山寺

ancien nom de Suzhou / ville / extérieur / Froid / mont / temple

 

ye ban zhong sheng dao ke chuan

夜半钟声到客船

nuit / milieu / cloche / son / parvenir / hôte / bateaux

 

Escale de nuit au Pont des Érables

Zhang Ji

 

La lune descend les corbeaux crient le givre envahit l’air

Les érables du fleuve et les feux des pêcheurs bercent mon sommeil triste

Loin des remparts de Suzhou ( 故苏城外) du temple de Montfroid

La cloche de minuit parvient à nos bateaux

 

 

 

En dernier lieu, je vais citer quelques exemples de traductions où j’ai tenté, à partir d’une interprétation personnelle, de restituer les images et la musique du poème original, donc son effet.

 

1 - Li Shangyin, 嫦娥   

 

Chang’e

嫦娥

déesse de la lune

 

 

yunmu pingfeng zhu ying shen

云母 屏风 烛 影 深

mica / paravent / chandelle / ombre / obscurcir

 

changhe jian luo xiao xing chen

长河渐落晓星沉

Voie lactée / peu à peu / tomber / aube / étoile / sombrer

 

Change ying hui tou lingyao

嫦娥应悔偷灵药

Déeese de la lune / devoir / regretter / voler / élixir d'immortalité

 

bi hai qing tian yeye xin

碧海青天夜夜心

émeraude / mer / bleu / ciel / chaque nuit / cœur

 

 

La déesse de la lune

Li Shangyin

 

Sous le paravent de mica la chandelle obscurcit les ombres

La voie lactée s’estompe l’étoile de l’aube sombre

La déesse de la lune doit se morfondre d’avoir volé l’élixir d’immortalité

Cœur souffrant chaque nuit sur la mer émeraude et les bleutés du ciel

 

 

 

2 - Li Yu, 虞美人

 

Yu Mei Ren

虞美人

Yu / Belle / Madame

 

 

chun hua qiu yue he shi liao

春花秋月何时了

printemps / fleur / automne / lune / suel / temps / finir

 

wang shi zhi duoshao

往事知多少

passées / choses / savoir / combien

 

xiao lou zuo ye you dong feng

小楼昨夜又东风

petit / pavillon / hierc / nuit / de nouveau / est / vent

 

gu guo bukan huishou yue ming zhong

故国不堪回首月明中

ancien / pays / ne...pas capable / tourner tête / lune / brillant / dans

 

diao lan yu qi ying you zai

雕栏玉砌应犹在

sculpter / balustrade / jade / marches / devoir / comme / existe

 

zhi shi zhu yan gai

只是朱颜改

seulement / être / vermillon / mine / changer

 

wen jun neng you ji duo chou

问君能有几多愁

demander / monsieur / pouvoir / avoir / combien / beaucoup / tristesse

 

qia si yi jiang chun shui xiangdongliu

恰似一江春水向东流

juste / comme / un / fleuve / printemps / eau / vers est couler

 

 

Sur l'air de "La belle dame de Yu"

Li Yu

 

Fleurs de printemps lunes d’automne combien de temps encore ?

Tant de choses passées !

La nuit dernière au pavillon le vent de l’est a réveillé

La vue insoutenable de mon pays natal sous l’éclat de la lune

Les escaliers de jade et leurs rampes sculptées semblent encore là

Seul mon teint a changé

Vous me demandez combien l’on peut souffrir ?

Juste autant que les eaux d’un fleuve au printemps coulant vers l’est 

 

 

 

 

3- Su Dongpo, 江城子

 

jiang cheng zi

江城子

fleuve / ville / (particule après nom)

 

 

yimao zhengyue ershi ri ye ji meng

乙卯正月二十日夜记梦

année yimao / premier mois lunaire / vingtième / jour / nuit / souvenir de / rêve

 

shi nian sheng si liang mangmang

十年生死两茫茫

dix / année / vie / mort / les deux côtés + immensité obscure

 

bu siliang zi nan wang

不思量自难忘

ne...pas / réfléchir / certainement / difficile / oublier

 

qian li gu fen

千里孤坟

mille / 0,5 km / solitaire / tombe

 

wu chu hua qiliang

无处话凄凉

sans / endroit / parler / affliction

 

zongshi xiangfeng ying bu shi

纵使相逢应不识

même si / se rencontrer / devoir / ne...pas / connaître

 

chen man mian bin ru shuang

尘满面鬓如霜

poussière / plein / visage / cheveux / comme / givre

 

ye lai you meng hu huan xiang

夜来幽梦忽还乡

nuit / passée / solitaire / rêve / soudain / rentrer / pays natal

 

xiao xuan chuang zheng shu zhuang

小轩窗正梳妆

petit / pavillon / fenêtre / en train de + peigner / maquiller

 

xianggu wu yan

相顾无言

se regarder dans les yeux / sans / mot

 

weiyou lei qian hang

惟有泪千行

il n'y a que / larmes / mille / rangées

 

liaode niannian changduan chu

料得年年肠断处

prévoir / année après année / cœur brisé / endroit

 

ming yue ye duan song gang

明月夜短松冈

clair / lune / nuit / court / pin / hauteur

 

 

Sur l'air de "La ville au bord du fleuve"

Souvenir d’un rêve, dans la nuit du 20ème jour du premier mois de l’année « yi mao » (1075)

Su Dongpo

 

Dix ans déjà que la mort nous sépare une immensité noire

Je n’ai pas réfléchi mais n’ai pu oublier

Ta tombe solitaire à mille lieux d’ici

Et nulle part où parler de ma peine

A présent si nous nous retrouvions nous ne saurions nous reconnaître

Ton visage s’est couvert de poussière et mes cheveux de givre

Cette nuit j’ai révé que j’étais de retour au pays

A la fenêtre de ta chambrette tu te peignais te maquillais

Nous nous regardions sans un mot

Seuls coulaient des flots de larmes

Je vois déjà le lieu année après année où se brise mon cœur

Ta tombe au clair de lune le tertre de jeunes pins

 

 

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 [1] Dire presque la même chose , Expériences de traduction , Ed Le Livre de Poche, 2003.

[2] Ces définitions sont tirées de l’ouvrage de Gérard Pfister (Dir.) « La poésie c’est autre chose » 1001 définitions de la poésie, Ed Arfuyen, 2008.

[3] Eliot Weinberger (Editor) The New Directions Anthology of Classical Chinese Poetry , Translations by William Carlos Williams, Ezra Pound, Kenneth Rexroth, Gary Snyder, David Hinton, A New Direction Book, New York, 2003.

 


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