Umberto Ecco, le linguiste et romancier italien a écrit que « traduire c’est dire presque la même chose »[1]. Mais ce « presque » devient quelque chose de central quand nous traduisons de la poésie.
D’abord parce que la poésie n’est pas semblable au reste de la littérature. Pour Antonio Gamoneda, le poète espagnol le plus connu après Federico Garcia Lorca et Miguel Hernandez, « la poésie n’est pas de la littérature. La poésie est révélation ». Dans une confidence à Gerardo Diego, Federico Garcia Lorca lui-même avoue ne pas savoir ce qu’est la poésie : « Mais que vais-je te dire, moi, de la poésie ? Que vais-je te dire de ces nuages, de ce ciel ? Regarder, regarder : les regarder, le regarder, c’est tout. Tu comprendras qu’un poète ne peut rien dire de la poésie. Laisse cela aux critiques et aux professeurs. Mais ni toi ni moi ni aucun poète, nous ne savons ce qu’est la poésie. »
Jean Amrouche explique cette absence de définition : « Il n’y a pas de connaissance notionnelle de la poésie. Il est nécessaire que chacun remonte à la source en lui-même cachée. Tout homme peut recevoir la grâce de l’écouter, il s’y abreuve sans qu’il s’en doute ». Pour Zéno Bianu, un poète contemporain français, « la poésie est le cœur de la planète, le contraire de l’inhumanité croissante ». George Emmanuel Clancier définit, lui, la poésie comme « cette chance, insuffisante mais splendide, qui renoue l’être avec la communion cosmique de l’enfance ». D’autres utilisent des paradoxes, des oxymores, pour révéler les surprises de la poésie. Pour Roberto Juarroz, elle consiste à « dire l’indicible ». Pour Jean Bastaire, elle est « un silence qui parle » et pour André Velter « une voix qui écoute ».[2]
En vérité, chaque poète comme chaque amateur de poésie a sa propre définition de la poésie, car la poésie est le produit d’une expérience. Cette expérience est faite de la rencontre entre une intensité de vie et l’émotion qu’elle dégage. L’état poétique est très difficile à définir, car c’est une expérience un peu comme l’illumination dans le bouddhisme chan. Chaque grand maitre du bouddhisme chan utilise des images différentes pour parler de l’illumination, et renvoie ses disciples à leur propre expérience. Il en est de même avec la poésie, qui peut se trouver non seulement dans les mots, mais dans des visions, des tableaux, des scènes, des visages rencontrés.
Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle a un rapport avec une certaine forme de découverte ou de « révélation » comme dirait Gamoneda, elle a un rapport avec les découvertes ou les sensations de l’enfance. Baudelaire a pu écrire : « Le génie, c’est l’enfance retrouvée ».
Qu’est ce qu’un poème ? Paul Valéry a écrit fort justement qu’un poème « était une machine à créer un état poétique ». Un poème crée donc un état. Comment le crée-t’il ? Le sens des mots, la musique des mots et les images contribuent à mobiliser les cinq sens.
Pour cette raison, traduire un poème ne consiste pas seulement à traduire son sens. Le travail le plus important, le plus fondamental, consiste à traduire l’impression qu’il laisse, l’état poétique qu’il « fabrique ».
Si la musique de la langue, la syntaxe et la grammaire de la langue sont totalement différentes, il faut trouver des solutions radicales. On ne peut pas seulement faire une « transposition » au sens musical du terme, jouer au piano un air de violon. Il faut changer intégralement l’air, changer de musique, et parvenir à recréer l’effet qu’a produit le poème original, ou le poème source, sur le lecteur.
Ce processus contradictoire est une sorte de « trahison fidèle ». La trahison est nécessaire : nous changeons de pays, nous changeons de culture, nous changeons de « codes ». Mais en même temps cette trahison doit être fidèle, dans le sens où il nous faut respecter l’expérience du poète, les images du poète, les émotions du poète, il faut en somme respecter la qualité intrinsèque du poème, l’effet qu’il produit, sa beauté, son émotion, sa profondeur.
Bien sûr, tous les poèmes anciens connus n’ont pas nécessairement ces trois qualités. Mais les meilleurs, ceux qui nous laissent une impression au-delà du temps, une impression d’éternité, ont ces trois qualités.
Pour les textes en prose, le meilleur moyen de vérifier la fidélité d’une traduction est, selon Umberto Ecco, le critère de « réversibilité » : on part de la traduction, que l’on retraduit vers la langue source, sans référence au texte original. Si la traduction obtenue est très proche de l’original, on a atteint le critère de réversibilité, on atteint une traduction fiable et fidèle. Cette idée est tout à fait fondée. Mais Umberto Ecco dit aussi justement que ce critère de réversibilité ne peut s’appliquer à la poésie. Il y a plusieurs raisons à cela.
La première raison tient à l’interprétation du poème. L’interprétation est un travail préliminaire à la traduction. On peut comparer un poème à une pièce de théâtre. Un metteur en scène va concevoir son spectacle en fonction de son interprétation des personnages d’une pièce et du sens qu’il lui donne.
La traduction d’un poème est du même ordre, surtout pour les poèmes des Tang (618-907), où l’on est souvent amené à faire des choix d’interprétation, à privilégier telle interprétation par rapport à telle autre dans un texte. Un exemple suffit à comprendre ce point. Le poème de Zhang Jiuling, 望月怀远, peut être adressé à un ami ou à une personne aimée. Nous savons que les poèmes des Tang valorisent souvent l’amitié virile. Mais selon le sentiment que l’on privilégie en matière d’interprétation, le poème apparait comme un poème d’amour et non d’amitié, comme dans la traduction suivante :
wang yue huai yuan
望月怀远张
regarder / lune / pensées / lointain
hai shang sheng ming yue
海上生明月
mer / dessus / naître / clair / lune
tian ya gong ci shi
天涯共此时
ciel / extrémité / en commun / ce / temps
qing ren yuan yao ye
情人怨遥夜
amour / homme / en vouloir / lointain / nuit
jing xi qi xiang si
竟夕起相思
fin / nuit / avoir / réciproques / pensées
mie zhu lian guang man
灭烛怜光满
s'éteindre / chandelle / chérir / lumière / plein
pi yi jue lu zi
披衣觉露滋
porter sur ses épaules / vêtement / sentir / rosée / mouiller
bu kan ying shou zeng
不堪盈手赠
ne...pas / supportable / plein / mains / offrir
huan qin meng jia qi
还寝梦佳期
encore / dormir / rêve / beau / période
Rêveries au clair de lune
Zhang Jiuling
Le clair de lune se lève sur la mer
Ce moment partagé à l’autre bout du monde
Quand les amants en veulent à cette longue nuit
Qui soulève sans fin leurs pensées l’un pour l’autre
La chandelle s’éteint une clarté aimante envahit l’air
Je couvre mes épaules ressentant la rosée
Et n’osant vous offrir ces mains pleines de lumière
Je vais me rendormir pour des rêves de beauté
Cette interprétation, ce travail préliminaire, va bien sûr influencer le choix de certains mots et la « couleur » du poème. Ce choix est le mien, mais il peut et il doit y en avoir d’autres. Il faut multiplier les interprétations, multiplier les choix, donc les traductions, la traduction est un peu comme le jeu d’un instrument de musique.
La deuxième phase n’est pas contradictoire avec le critère de réversibilité. Cette phase est celle de la compréhension et de la visualisation de toutes les images. Si nous pouvons visualiser exactement les images, nous revivons l’expérience du poète, et nous pouvons ainsi recomposer son poème dans une autre langue. Quand nous visualisons les images, nous sommes un peu comme un comédien qui vit les personnages qu’il incarne au théâtre. Cette visualisation des images doit être la plus fidèle possible, sinon nous ignorons l’expérience du poète et l’impression que laisse le poème.
Nous devons être particulièrement attentif à ce point, surtout pour les images fortes, les images dynamiques, par exemple le poème de Zhang Jiuling dont nous avons parlé, et aussi les deux derniers vers du poème de Wang Wei, 鹿柴 :
lu chaï
鹿柴
cerf / palissade
kong shan bu jian ren
空山不见人
vide / montagne / ne...pas / voir / homme
dan wen ren yu xiang
但闻人语响
mais / entendre / homme / parler / son
fan jing ru shen lin
返景入深林
réflexion / lumière du soleil / entrer / profond / forêt
fu zhao qing tai shang
复照青苔上
de nouveau / illuminer / vert / mousse / sur
Le clos aux cerfs
Wang Wei
Nul homme en vue dans la montagne vide
Seul on entend le son de voix
Un rayon du couchant pénètre au fond des bois
Illuminant encore la mousse verte
0u encore les deux derniers vers du poème de LI Bai, 望庐山瀑布 :
wang Lu Shan pubu
望庐山瀑布
regarder / Cabanes / Montagne / cascade
ri zhao Xiang Lu sheng zi yan
日照香炉生紫烟
soleil / illuminer / Encens / Brûle / pousser / pourpre / fumées
yao kan pubu gua qian chuan
遥看瀑布挂前川
lointain / regarder / cascade / suspendre / devant / fleuve
fei liu zhi xia san qian chi
飞流直下三千尺
vite / courant / droit / descendre / trois / mille / pied chinois = 32cm
yi shi yin he luo jiu tian
疑是银河落九天
doute / être / argent / fleuve / tomber / neuf / ciel
Vue sur une cascade du Mont des Cabanes
Li Bai
Le soleil illumine le Pic du Brûle-encens levant des nuées pourpres
Au loin la cascade, fleuve suspendu
Se jette en bas de trois mille pieds
Comme si la Voie lactée s'effondrait des neuf cieux
Il faut aussi essayer autant que possible de traduire les parallélismes, de rendre aussi exactement que possible leur symétrie. Si le texte original est simple et dépouillé, nous devons le rendre par les mots les plus simples, c’est le cas par exemple chez Wang Wei, 山居秋瞑 :
shan ju qiu ming
山居秋暝
montagne / demeurer / automne / soir
kong shan xin yu hou
空山新雨后
vide / montagne / nouveau / pluie / après
tian qi wan lai qiu
天气晚来秋
temps / air / soir / venir / automne
ming yue song jian zhao
明月松间照
brillant / lune / pin / parmi / illuminer
qing quan shi shang liu
清泉石上流
pur / source / pierre / sur / couler
zhu xuan gui huan nu
竹喧归浣女
bambous / cris / rentrer / laver / femme
lian dong xia yu zhou
莲动下渔舟
lotus / bouger / descendre / pêche / bateaux
sui yi chun fang xie
随意春芳歇
suivre / souhait / printemps / parfum / cesser
wangsun zi ke liu
王孙自可留
noble / naturellement / pouvoir / rester
Soir d'automne sur la montagne
Wang Wei
Dans la montagne déserte après la nouvelle pluie
Le temps du soir tourne à l'automne
Le clair de lune brille parmi les pins
Une source pure s'écoule sur les pierres
Des cris dans les bambous : retour des lavandières
Des froissements de lotus : les barques des pêcheurs
Les parfums du printemps se sont évaporés
Mais en nobles nous pouvons en ce lieu demeurer
La plupart des parallélismes sont impossibles à traduire en français parce qu’il y a des contradictions syntaxiques : par exemple dans Wang Wei, 终南别业 :
Zhong Nan bieye
终南别业
Villa/ Zhong Nan
zhong sui po hao dao
中岁颇好道
milieu / année / plutôt / aimer / voie
wan jia nan shan chui
晚家南山陲
soir / habiter / sud / montagne / frontière
xing lai mei du wang
兴来每独往
envie / venir / souvent / seul / aller
sheng shi kong zi zhi
胜事空自知
remarquable / chose / seulement / soi-même / savoir
xing dao shui qiong chu
行到水穷处
marcher / arriver / eau / limite / lieu
zuo kan yun qi shi
坐看云起时
s'asseoir / voir / nuage / s'élever / temps
ouran zhi lin sou
偶然值林叟
par hasard / rencontrer / forêt / vieillard
tan xiao wu huan qi
谈笑无还期
discuter / rire / sans / rentrer / temps
Le parallélisme 行到水穷处 / 坐看云起时 est très difficile à rendre. Je me suis contenté de traduire : "Mes pas m’amènent jusqu’aux limites des eaux / Où assis je contemple l’ascension des nuages."
La villa des Monts Zhongnan
Wang Wei
Au milieu des années j'ai pris goût à la voie
Et au soir de ma vie j'habite les Fronts du sud
Souvent l'envie me prend de partir solitaire
Vers des merveilles dont j'ai seul le secret
Mes pas m'amènent jusqu'aux limites des eaux
Où assis je contemple l'ascension des nuages
Dans la forêt je tombe sur un vieillard
Et devise gaiement sans songer au retour
Un autre parallélisme difficile à traduire est dans le poème de Du Fu, 春望 :
chun wang
春望
printemps / regarder au loin
guo po shan he zai
国破山河在
pays / brisé / montagne / fleuve / existe
cheng chun cao mu shen
城春草木深
ville / printemps / air / arbres / profond
gan shi hua jian lei
感时花溅泪
émouvoir / temps / fleurs / jaillir / larmes
hen bie niao jing xin
恨别鸟惊心
déplorer / séparation / oiseaux / effrayer / cœur
feng huo lian san yue
烽火连三月
alarme / feux / successivement / trois / mois
jia shu di wan jin
家书抵万金
famille / lettre / valoir / dix mille / or
bai tou sao geng duan
白头搔更短
blancs / cheveux / gratter / encore plus / court
hun yu bu sheng zan
浑欲不胜簪
pratiquement / sur le point / ne...pas / pouvoir / épingle à cheveux
Le premier vers , 感时花溅泪 恨别鸟惊心, marche : "Émues des temps les fleurs fondent en larmes" ;
Mais le second vers, si l’on veut le traduire exactement, est beaucoup trop long et casse la musique du poème : "Regrettant la séparation les oiseaux ont le cœur serré".
Aussi ai-je choisi de traduire : "Émues des temps les fleurs fondent en larmes / Des séparés les oiseaux serrent le cœur".
Vue sur le printemps
Du Fu
Pays brisé monts et fleuves demeurent
Ville au printemps envahie d'arbres et d'herbes
Temps éprouvants arrachent aux fleurs des larmes
Des séparés des oiseaux serrent le cœur
Les feux d'alarme brûlent depuis trois lunes
Une lettre de famille atteint mille onces d'or
Je gratte mes chevaux blancs qui deviennent épars
Bientôt l'épingle ne pourra les coiffer
Dans certains cas la grammaire du français permet de transposer plus facilement. Ainsi dans ce poème de Chang Jian, 题破山寺后禅院 :
ti Po shan si hou chan yuan
题破山寺后禅院
inscrire / Brisé / mont / temple bouddhique / derrière / méditation chan (zen) / cour
qing chen ru gu si
清晨入古寺
pur / aube / rentrer / ancien / temple
chu ri zhao gao lin
初日照高林
début / soleil / illuminer / haut / forêt
zhu jing tong you chu
竹径通幽处
bambou / sentier / mener / solitaire / endroit
chan fang hua mu shen
禅房花木深
méditation zen / cellule / fleur / bois / profond
shan guang yue niao xing
山光悦鸟性
montagne / lumière / plaire à / oiseaux / nature
tan ying kong ren xin
潭影空人心
étang / image / vide / homme / cœur
wan lai ci ju ji
万籁此俱寂
dix mille / son / ici / tout / silencieux
dan yu zhong qing yin
但馀钟磬音
seulement / reste / cloche / gong / son
山光悦鸟性 潭影空人心 : La lumière du mont réjouit les oiseaux / Le reflet de l’étang vide le cœur de l’homme
Inscrit au temple du Mont Brisé dans l’arrière-cour de la Méditation
Chang Jian
À l'aube j'entre dans l'ancien temps
Le soleil resplendit sur la haute forêt
Le sentier de bambou mène à la solitude
Des cellules de zen dans l'abondance des fleurs
La lumière du mont réjouit les oiseaux
Le reflet de l'étang vide le cœur de l'homme
Le vacarme ici cède place au silence
Seuls demeurent les sons de la cloche et du gong
On voit donc l’importance de la musique ou de la musicalité du poème qui peut stimuler ou au contraire détruire tout l’effet qu’il produit, si elle n’est pas adaptée. C’est précisément la troisième étape de la traduction, la musique du poème. Il faut être attentif à l’effet musical d’un poème, au sentiment qui peut être produit par une musique. La musique du texte original ne peut bien sûr pas se traduire, mais on peut, à partir d’une autre langue, recréer l’effet qu’elle produit.
Mozart, en expliquant sa composition musicale, a pu dire : « Je cherche les notes qui s’aiment ». Nous allons donc suivre ce principe pour chercher les mots qui s’aiment. Nous allons d’abord respecter les vers dans la traduction (ce n’est pas du tout une obligation mais c’est un choix : par exemple, deux poètes comme Baudelaire et Mallarmé ont choisi de traduire en prose le poème d'Edgar Poe,
Le Corbeau.
Si nous respectons l’ordre et la division des vers, nous ne recréons pas avec une contrainte de rimes. Un poème a besoin de musicalité, c’est certain, mais la musique peut être interne au vers (avec les allitérations ou autres touches répétitives) La rime n’est qu’une possibilité parmi d’autres.
Depuis un siècle et demi, il s’écrit de la poésie française sans rime, ou des poèmes en prose. Les lecteurs y sont habitués et trop de traducteurs considèrent que la rime est une obligation, et que sans rime, il n’y a pas de poème. Vous savez tous que ce genre de position est simpliste. Nous allons plutôt traduire et recréer librement les poèmes anciens, pour qu’ils soient adaptés aux formes et à la sensibilité de notre époque. Le but le plus important est de traduire l’effet du poème original, et les rimes peuvent parfois détruire ou nier cet effet.
Il suffit de regarder les traductions de poésie chinoise classique qu’ont données les plus grands poètes américains au début du 20ème siècle : Ezra Pound, William Carlos Williams, Kenneth Rexroth, qui a influencé la « Beat Generation » et Gary Snyder). Aucun d’entre eux n’introduit la rime comme une obligation structurant la forme de la traduction.[3]
Ainsi la musique est produite par les mots, les relations entre les mots, c’est le produit de leur relation d’amour. Mais il faut en même temps tenir compte d’une certaine métrique des vers, les vers peuvent être longs ou courts, en tout cas dans les relations entre eux, dans leur agencement, il peut y avoir des combinaisons très diverses de métrique. Dans la poésie classique chinoise, on sait que la métrique était une contrainte importante, la plupart du temps (vers de 5 ou 7 pieds le plus souvent dans la poésie des Tang).
Dans le français contemporain, les vers qui « passent le mieux » sont des vers de 6 pieds, de 8 pieds, de 10 pieds, de 12 pieds (alexandrin), de 14 pieds, de 16 pieds, voire de 18 pieds. Mais une traduction peut très bien tenir, comme un poème à part entière, sans tenir compte de cette métrique à la quelle l’oreille est habituée. Je vais citer plusieurs exemples en mettant face à face le vers chinois et la métrique de la traduction en français pour plusieurs poèmes, pour illustrer la grande diversité des métriques qu’on obtient :
1 - Cui Hao, 黄鹤楼
huang he lou
黄 鹤 楼
jaune / grue / pavillon
xi ren yi cheng huang he qu
昔 人 已 乘 黄 鹤 去
passé / personne / déjà / monter sur / jaune / grue / partie
ci di kong yu huang he lou
此 地 空 馀 黄 鹤 楼
ici / lieu / vide / reste / jaune / grue / pavillon
huang he yi qu bu fu fan
黄 鹤 一 去 不 复 返
jaune / grue / une fois / partir / ne...pas / a nouveau / revenir
bai yu qian zai kong youyou
白 云 千 载 空 悠悠
blanc / nuage / mille / année / vide / lointain
qing chuan lili hanyang shu
晴 川 历历 汉阳 树
éclaircie / fleuve / distinctement / HanYang / arbre
fang cao qiqi Yingwu zhou
芳 草 萋萋 鹦鹉 洲
parfumé / herbe / luxuriant / Perroquet / îlot
ri mu xiangguan he chu shi
日 暮 乡关 何 处 是
jour / crépuscule / pays natal / où / endroit / être
yan bo jiang shang shi ren chou
烟 波 江 上 使 人 愁
brume / vagues / fleuve / sur / rendre / homme / triste
Le pavillon de la grue jaune
Cui Hao
Jadis un homme a disparu en chevauchant la grue jaune (15 pieds)
Seul reste en ce lieu désert le Pavillon de la Grue Jaune (15)
La grue jaune s’est envolée sans nul espoir de retour (14)
Mille années de nuages blancs ont filé dans le lointain (14)
Une éclaircie sur le fleuve se détachent les arbres à Hanyang (15)
Les herbes odorantes envahissent l’île des Perroquets (15)
Dans les lueurs du crépuscule en vain je cherche mon pays (16)
Les vagues de brumes sur le fleuve plongent l’homme dans la mélancolie (16)
2 - Wang Bo, 送杜少府之任蜀川
song Du shaofu zhi ren Shu Chuan
送杜少府之任蜀川
dire au revoir / Du / administrateur / aller à / poste / Shu / Fleuve
cheng que fu san qin
城阙辅三秦
ville / tour de guet / aider / trois / pays de Qin
feng yan wang wu jin
风烟望五津
vent / brume / regarder au loin / cinq / enbarcadère
yu jun li bie yi
与君离别意
avec / vous / quitter / se séparer / sens
tong shi huan you ren
同是宦游人
ensemble / être / fonctionnaire / voyage / homme
hai nei cun zhi ji
海内存知己
mers / à l'intérieur / exister / intime / soi-même
tian ya ruo bi lin
天涯若比邻
ciel / extrémité / comme / près de / voisin
wu wei zai qi lu
无为在歧路
ne...pas / agir / se trouver / bifurquer / chemin
er nu gong zhan jin
儿女共沾巾
enfant / femme / ensemble / mouiller / serviette
Adieu à l'dministrateur DU, qui part en poste au Shuchuan
Wang Bo
Les tours de guet veillent sur la ville les trois pays de Qin (14 pieds)
Par vents et brumes se découvrent les cinq pontons (12)
Se quitter voyager (6)
Est inscrit dans nos vies d’officiels (9)
Un intime existant entre nos quatre mers (12)
Est comme un voisin proche à l’autre bout du monde (12)
N’agissons pas quand nos voies se séparent (10)
En femmes ou en enfants qui mouillent leurs mouchoirs (12)
Certaines fois, les vers trouvés manquent peut être de musicalité, comme dans le fameux poème de Chen Zi’ang, aussi simple et émouvant que difficile à traduire :
3 - Chen Zi’ang, 登 幽 州 台 歌
deng You Zhou tai ge
登幽州台歌
monter / Solitaire / Département / terrasse / chant
qian bu jian gu ren
前不见古人
avant / ne...pas / voir / ancien / homme
hou bu jian lai zhe
后不见来者
après / ne...pas / voir / venir / celui
nian tian di zhi youyou
念天地之悠悠
pensée / ciel / terre / de / lointain
du chaunguan er ti xia
独怆然而涕下
seul / mélancolique / et / larmes / tomber
Chant du haut de la terrasse du pays solitaire
Chen Zi’ang
Avant nous je ne vois pas les hommes anciens (11 pieds)
Après nous je ne vois pas ceux de l’avenir (11/12)
Songeant aux infinis du ciel et de la terre (12)
Seul et sombre je fonds en larmes (8)
D’autres fois, les mots s’enchainent naturellement, par exemple pour le poème suivant :
4- Du Fu, 春夜喜雨
chun ye xi yu
春夜喜雨
printemps / nuit / joie / pluie
hao yu zhi shijie
好雨知时节
bon / pluie / savoir / saison
dang chun nai fa sheng
当春乃发生
quand / printemps / alors / arriver / naître
sui feng qian ru ye
随风潜入夜
accompagner / vent / se cacher / entrer / nuit
run wu xi wu sheng
润物细无声
mouiller / choses / fin / sans / bruit
ye jing yun ju hei
野径云俱黑
sauvage / sentier / nuage / tout / noir
jiang chuan huo du ming
江船火独明
rivière / bateau / feux / seul / clair
xiao kan hong shi chu
晓看红湿处
aube / voir / rouge / mouiller / endroit
hua zhong Jin Guan Cheng
花重锦官城
fleur / redoubler / Brocart / Fonctionnaire / Ville
Pluie de joie dans la nuit printanière
Du Fu
La bonne pluie sait la saison (8 pieds)
Elle arrive avec le printemps (8)
Suivant le vent elle se glisse dans la nuit (10)
Mouillant sans bruit en douceur toutes choses (10)
Les sentes sauvages se perdent dans le noir des nuages (14)
Seule lumière les feux d’un bateau sur le fleuve (12)
L’aube verra ces lieux baignés de rouge (10)
Les fleurs qui renaîtront par la Cité des soies (12)
Un point important à propos de la musicalité des vers est de traduire en français tous les noms de lieux qui peuvent l’être, sinon les noms en chinois ont tendance à casser la musique du vers. En Chine, on a tendance à siniser tous les noms de lieu étranger, à l’étranger, il nous faut aussi occidentaliser tous les noms de lieux qui peuvent l’être, cela permet aussi au public occidental de comprendre de l’intérieur le sens des noms de lieu. Je donne quelques exemples :
王湾 次北固山下 En arrivant au pied du Mont Solide-au-Nord
陈子昂 登幽州台歌 Chant du haut de la terrasse du Pays Solitaire
李白 峨眉山月歌 Chant de la lune au Mont des Hauts Sourcils
杜甫 石壕史 Le recruteur de Pierre-Fosse
Certaines fois, ont est aussi obligé de donner une traduction explicative si l’on veut éviter une note sur un nom de lieu, ce qui n’est jamais souhaitable dans une traduction poétique, par exemple pour le poème de Zhang Ji, 张继 枫桥夜泊 :
Feng qiao ye bo
枫桥夜泊
érable / pont / nuit / accoster
yue luo wu ti shuang man tian
月落乌啼霜满天
lune / tomber / corbeau / crier / givre / plein / ciel
jiang feng yu huo dui chou mian
江枫渔火对愁眠
fleuve / érable / pêcheur / feux / accompagne / mélancolie / sommeil
Gusu cheng wai Han Shan si
姑苏城外寒山寺
ancien nom de Suzhou / ville / extérieur / Froid / mont / temple
ye ban zhong sheng dao ke chuan
夜半钟声到客船
nuit / milieu / cloche / son / parvenir / hôte / bateaux
Escale de nuit au Pont des Érables
Zhang Ji
La lune descend les corbeaux crient le givre envahit l’air
Les érables du fleuve et les feux des pêcheurs bercent mon sommeil triste
Loin des remparts de Suzhou ( 故苏城外) du temple de Montfroid
La cloche de minuit parvient à nos bateaux
En dernier lieu, je vais citer quelques exemples de traductions où j’ai tenté, à partir d’une interprétation personnelle, de restituer les images et la musique du poème original, donc son effet.
1 - Li Shangyin, 嫦娥
Chang’e
嫦娥
déesse de la lune
yunmu pingfeng zhu ying shen
云母 屏风 烛 影 深
mica / paravent / chandelle / ombre / obscurcir
changhe jian luo xiao xing chen
长河渐落晓星沉
Voie lactée / peu à peu / tomber / aube / étoile / sombrer
Change ying hui tou lingyao
嫦娥应悔偷灵药
Déeese de la lune / devoir / regretter / voler / élixir d'immortalité
bi hai qing tian yeye xin
碧海青天夜夜心
émeraude / mer / bleu / ciel / chaque nuit / cœur
La déesse de la lune
Li Shangyin
Sous le paravent de mica la chandelle obscurcit les ombres
La voie lactée s’estompe l’étoile de l’aube sombre
La déesse de la lune doit se morfondre d’avoir volé l’élixir d’immortalité
Cœur souffrant chaque nuit sur la mer émeraude et les bleutés du ciel
2 - Li Yu, 虞美人
Yu Mei Ren
虞美人
Yu / Belle / Madame
chun hua qiu yue he shi liao
春花秋月何时了
printemps / fleur / automne / lune / suel / temps / finir
wang shi zhi duoshao
往事知多少
passées / choses / savoir / combien
xiao lou zuo ye you dong feng
小楼昨夜又东风
petit / pavillon / hierc / nuit / de nouveau / est / vent
gu guo bukan huishou yue ming zhong
故国不堪回首月明中
ancien / pays / ne...pas capable / tourner tête / lune / brillant / dans
diao lan yu qi ying you zai
雕栏玉砌应犹在
sculpter / balustrade / jade / marches / devoir / comme / existe
zhi shi zhu yan gai
只是朱颜改
seulement / être / vermillon / mine / changer
wen jun neng you ji duo chou
问君能有几多愁
demander / monsieur / pouvoir / avoir / combien / beaucoup / tristesse
qia si yi jiang chun shui xiangdongliu
恰似一江春水向东流
juste / comme / un / fleuve / printemps / eau / vers est couler
Sur l'air de "La belle dame de Yu"
Li Yu
Fleurs de printemps lunes d’automne combien de temps encore ?
Tant de choses passées !
La nuit dernière au pavillon le vent de l’est a réveillé
La vue insoutenable de mon pays natal sous l’éclat de la lune
Les escaliers de jade et leurs rampes sculptées semblent encore là
Seul mon teint a changé
Vous me demandez combien l’on peut souffrir ?
Juste autant que les eaux d’un fleuve au printemps coulant vers l’est
3- Su Dongpo, 江城子
jiang cheng zi
江城子
fleuve / ville / (particule après nom)
yimao zhengyue ershi ri ye ji meng
乙卯正月二十日夜记梦
année yimao / premier mois lunaire / vingtième / jour / nuit / souvenir de / rêve
shi nian sheng si liang mangmang
十年生死两茫茫
dix / année / vie / mort / les deux côtés + immensité obscure
bu siliang zi nan wang
不思量自难忘
ne...pas / réfléchir / certainement / difficile / oublier
qian li gu fen
千里孤坟
mille / 0,5 km / solitaire / tombe
wu chu hua qiliang
无处话凄凉
sans / endroit / parler / affliction
zongshi xiangfeng ying bu shi
纵使相逢应不识
même si / se rencontrer / devoir / ne...pas / connaître
chen man mian bin ru shuang
尘满面鬓如霜
poussière / plein / visage / cheveux / comme / givre
ye lai you meng hu huan xiang
夜来幽梦忽还乡
nuit / passée / solitaire / rêve / soudain / rentrer / pays natal
xiao xuan chuang zheng shu zhuang
小轩窗正梳妆
petit / pavillon / fenêtre / en train de + peigner / maquiller
xianggu wu yan
相顾无言
se regarder dans les yeux / sans / mot
weiyou lei qian hang
惟有泪千行
il n'y a que / larmes / mille / rangées
liaode niannian changduan chu
料得年年肠断处
prévoir / année après année / cœur brisé / endroit
ming yue ye duan song gang
明月夜短松冈
clair / lune / nuit / court / pin / hauteur
Sur l'air de "La ville au bord du fleuve"
Souvenir d’un rêve, dans la nuit du 20ème jour du premier mois de l’année « yi mao » (1075)
Su Dongpo
Dix ans déjà que la mort nous sépare une immensité noire
Je n’ai pas réfléchi mais n’ai pu oublier
Ta tombe solitaire à mille lieux d’ici
Et nulle part où parler de ma peine
A présent si nous nous retrouvions nous ne saurions nous reconnaître
Ton visage s’est couvert de poussière et mes cheveux de givre
Cette nuit j’ai révé que j’étais de retour au pays
A la fenêtre de ta chambrette tu te peignais te maquillais
Nous nous regardions sans un mot
Seuls coulaient des flots de larmes
Je vois déjà le lieu année après année où se brise mon cœur
Ta tombe au clair de lune le tertre de jeunes pins
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[1] Dire presque la même chose , Expériences de traduction , Ed Le Livre de Poche, 2003.
[2] Ces définitions sont tirées de l’ouvrage de Gérard Pfister (Dir.) « La poésie c’est autre chose » 1001 définitions de la poésie, Ed Arfuyen, 2008.
[3] Eliot Weinberger (Editor) The New Directions Anthology of Classical Chinese Poetry , Translations by William Carlos Williams, Ezra Pound, Kenneth Rexroth, Gary Snyder, David Hinton, A New Direction Book, New York, 2003.