"Travailler à distance, une solution d'avenir ?" - Découvrez le Billet de Patrick Cingolani


   Le sociologue Patrick Cingolani interroge
   la reconfiguration d’ensemble de l’entreprise
   associée à sa numérisation,
   et exacerbée par les mesures prises face au Covid-19.

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Le télétravail a été mis à l’honneur à l’occasion du confinement. Selon la ministre du Travail, « un emploi sur trois peut être en télétravail ». Qu’adviendra-t-il de celui-ci à la sortie du confinement ? Quelles questions posent son extension ?
Depuis un demi siècle, l’entreprise est en transformation et perd de plus en plus l’ancrage temporel et territorial qui a caractérisé le XXe siècle : le travail intérimaire, le travail détaché en sont l’illustration. Après l’externalisation et la sous-traitance, l’apparition de l’autoentreprenariat, les transformations de la catégorie d’indépendant, le nouveau dispositif des plates-formes minent les frontières de l’entreprise.
Le télétravail n’est donc pas un fait isolé, il s’inscrit dans une reconfiguration d’ensemble de l’entreprise associée à sa numérisation. Il pourrait être une sorte de point d’orgue de ce mouvement, mais cela pose quelques questions. Une législation encadre le télétravail des salariés aujourd’hui quant aux horaires, quant aux diverses pauses, et il s’agit de rester vigilant devant le caractère intrusif des outils numériques et quant aux possibilités de télétravail occasionnel, flexible – y compris dans un contexte épidémique ou de pollution. La disparition des marqueurs symboliques qui délimitaient la période de travail et la période hors travail, l’utilisation d’outils ayant des possibilités de sollicitation sans limites et simultanées peuvent être des sources de déséquilibres personnels et d’augmentation de la charge mentale du travailleur. Toutefois, ce travail à distance ne se résume pas au salariat. Ce sont d’ores et déjà des professionnels indépendants qui travaillent à distance dans le secteur de la culture : pigistes, graphistes, designer. Ils sont souvent confrontés au contraintes de projets à rendre, à des exigences en termes d’échéance, à des contraintes de réputation. Ce sont des autoentrepreneurs qui contribuent à ces boulots plus ou moins précaires que la numérisation a promu à travers les plates-formes.
Jusqu’où le mouvement de reconfiguration ira-t-il ? Jusqu’où la distanciation sociale peut-elle devenir une question sociale dans le mouvement de dématérialisation de l’entreprise ? Déjà certains enthousiastes font des plans. Le télétravail ne permettrait-il pas des horaires plus flexibles, plus décalés, voire une présence écourtée dans l’entreprise ? Cela pourraient aider à réduire la taille des bureaux et à réduire les heures de trajet. Les plates-formes ont externalisé des petits boulots parcellisés, fragmentés à des tâcherons contrôlés à distance par les algorithmes. Le numérique ne débouche-t-il pas à travers la distance sur des formes de contrôle renforcé, et sur un coût humain porté d’abord par les travailleurs ? Dans Un travail sans limite, nous avons tenté de montrer les porosités, les floutages, les zones grises qui concernent le travail. Non seulement on voit comment les nouvelles technologies peuvent devenir intrusives de la temporalité du travailleur, notamment de l’indépendant, mais comment elles font du quotidien le back office du travail : moins le moment où il s’arrête et se répare que le moment où il se prépare. La sphère domestique n’a pas seulement été un lieu d’oppression, elle a aussi été un refuge, sans une très solide régulation à la hauteur de la puissance intrusive des nouvelles technologies, l’irruption programmée du travail dans cette sphère pourrait se retourner en piège confiné d’un domestic system numérique.   

Patrick Cingolani

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