"Liberté égalité faternité distance de sécurité" - Découvrez le Billet du déconfinement de Sophie Moreau


   Sophie Moreau est éducatrice à la Protection judiciaire
   de la jeunesse,
    au sein d’une unité éducative d’hébergement collectif (UEHC)
    située en Ile-de-France.
    En cette période de déconfinement,
    elle interroge la question de la "bonne distance"
    à respecter au quotidien et dans le cadre du travail social.

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« La bonne distance », sacrosainte expression employée dans le travail social, désignant une certaine posture à maintenir dans l’objectif de protéger à la fois le professionnel et le sujet accompagné. Une bonne distance symbolique complexe à assurer tant les affects sont à l’œuvre dans les métiers du lien. L’implication affective constitue autant un outil de travail qu’elle représente un risque. Le risque du transfert, le risque de l’émotion qui floute l’objectivité, neutralise la poreuse frontière entre le personnel et le professionnel.

La bonne distance, implicite injonction du travail social, s’est transformée en prescription gouvernementale dans la lutte contre le Covid-19. Il faut observer un mètre de distance. « Gardez vos distances ». D’un côté, la bonne distance protège de l’ingérence émotionnelle ; de l’autre, elle préserve de la contamination réelle.

En foyer, les jeunes sont habituellement les alliés privilégiés de la distance et des gestes barrières. Ils érigent des barrages, se retranchent dans leur carapace, se réfugient dans leur forteresse imprenable. L’éducateur est souvent perçu comme invasif. Trop de questions, trop de sollicitations, « laisse-moi tranquille ! ». Cet apparent rejet se double pourtant d’une constante et indicible demande de lien et d’attention. « Hey, oh, regardez-moi ! ». La distance mise en place constitue la requête paradoxale, implicite et maladroite d’un « Venez vers moi ». La parabole schopenhauerienne du troupeau de porc-épic, qui s’éloigne pour mieux se rapprocher, prend alors tout son sens.

Face à la crise sanitaire, ce duo indissociable semble encore plus prégnant chez ces mômes placés et confinés, comme si la digue qu’ils s’évertuent à dresser en temps normal cédait sous l’effet d’angoisses réveillées. D’un côté, le port du masque est prescrit, de l’autre, les masques tombent. Les jeunes veulent parler, échanger, rire, nous chambrer. La bonne distance physique à observer fait alors figure de risque pour leur tempérament abandonnique, nous obligeant à redoubler d’inventivité pour être là sans être trop près.

La bonne distance devient alors une juste proximité pour assouvir leur demande de contact sans représenter un danger… Liberté, égalité, fraternité, distance de sécurité !

Lire l'extrait du livre "Oeil pour oeil, clan pour clan" choisi par l'auteure

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