"Le confinement, « un explosif détonant »"- Découvrez le Billet d'Emmanuel Hirsch


  Emmanuel Hirsch est professeur d’éthique médicale,
  université Paris-Saclay, fondateur du site
  ethique-pandemie.com.

  Il propose ici d’autres perspectives
  qu’une démocratie confinée.

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Selon le Larousse, le confinement correspond à « l’ensemble des conditions dans lesquelles se trouve un explosif détonant quand il est logé dans une enveloppe résistante ». Les conditions d’encadrement d’un retour à une normalité équivoque n’auront rien de rassurant si l’éveil n’est pas envisagé comme un renouveau.

« L’enveloppe résistante » est déjà poreuse aux doutes et aux récriminations, aux premiers inventaires d’une déroute administrative, d’une confusion décisionnelle. Cette forme bien discutable de « gestion de crise » se poursuit dans le secret des conciliabules sans témoigner de la moindre considération aux enseignements d’un premier retour d’expérience. Elle est également translucide aux injustices, indifférences, mépris, maltraitances et négligences éprouvés notamment là où nos vulnérabilités en appelaient à des mesures de soutien, trop souvent carentielles ces dernières semaines. Au-delà de la comptabilité quotidienne des morts déclarés, d’autres détresses encore muettes se révèleront ces prochains jours comme autant de témoignages de ce que nous n’avons pas su ou pu faire. Combien parmi nous demeureront meurtris par l’expérience d’un désastre, la culpabilité de n’avoir pas pu préserver la vie et les droits d’un proche face à la mort ? Leur incompréhension, leur solitude et leur chagrin nous interpellent au moment où déjà certains préfèrent tourner la page.

Choisir dans un contexte limitatif et dégradé, selon des critères jamais discutés publiquement auparavant, c’était susciter des incertitudes portant sur la justesse et la justice des arbitrages, y compris au sein de la communauté des professionnels du sanitaire et du médico-social.

Qu’en est-il de « l’enveloppe résistante » lorsque s’amorce, après la catastrophe et alors que rien d’assuré ne permet encore d’espérer de l’avenir, le constat de précarisations sociales violentes encore contenues par des mesures financières conjoncturelles ? Combien seront les « décrocheurs », ceux qui, moins attachés à ce qui fait société, ou plutôt moins reconnus car exclus dans leurs fragilités et leurs détresses existentielles se perdront dans l’errance, abandonnés à une certaine mort sociale ? La découverte de cette part évitée ou ignorée de notre réalité sociale aura révélé une inaptitude politique à comprendre ce que notre société se cache et qui soudain a fait irruption.

La volonté du chef de l’État et du gouvernement d’affirmer en ces circonstances exceptionnelles des principes inconditionnels de solidarité avec nos fragiles n’en a que plus de valeur. Cet engagement moral a permis de nous préoccuper plus que d’habitude de nos aînés et de prévenir, à travers nos solidarités économiques, les dommages immédiats d’une perte d’emploi ou de la ruine d’un entrepreneur.

« L’explosif détonant » est pour l’instant contenu parce que nous sortons de cet étrange temps de peur, d’immobilisme et d’attente qui ne pouvait qu’inciter à la retenue et à la prudence. Certaines positions publiques sont cependant déjà annonciatrices d’une période de controverses politiciennes ou intellectualistes, plus dangereuses et insidieuses…

Les premiers mois de la situation de pandémie nous ont contraints individuellement à un exercice de pédagogie du réel, à une prise de conscience politique, à penser et à vivre demain, en rupture avec le passé. Et voilà que notre engagement dans l’après se fait sans trouver le temps d’en discuter, sans considérer d’un intérêt supérieur l’exigence de nous concerter. Comme si, à elles seules, les règles d’hygiène, le traçage des contaminations, la distanciation sociale et l’adaptation de notre vie socio-économique au Coronavirus nous exonéraient du devoir de penser notre société comme exposée à de nouvelles vulnérabilités. Il nous faut néanmoins les comprendre et les affronter sur une durée indéterminée.

 

Reconnaître une juste place à une pensée et une intelligence démocratiques

La loi de prorogation de l’état d’urgence sanitaire qui vient d’être adoptée présente le dispositif formel du processus de dépistage, de traitement et d’isolement des personnes contaminées par le covid-19. Elle instaure « un Comité de contrôle et de liaison covid‑19 chargé d’associer la société civile et le Parlement aux opérations de lutte contre la propagation de l’épidémie par suivi des contacts ainsi qu’au déploiement des systèmes d’information prévus à cet effet ». Ce qui a été accepté pour contrôler, un fichier nominatif de santé publique, est une atteinte à la dignité de la vie démocratique en période de crise sanitaire.

Depuis des semaines, je suis parmi ceux qui suggèrent une médiation nationale, une concertation nationale. L’opportunité de ce temps de réinitialisation de la vie publique pour apprendre et décider ensemble comment « vivre avec la covid-19 » n’a pas été retenue comme une exigence de démocratie après le confinement. L’urgence sanitaire n’est pourtant en rien incompatible avec l’urgence démocratique. Ne pas l’admettre, c’est se résoudre à gouverner entre soi dans un contexte complexe et incertain de navigation à vue, partiellement rassuré par quelques expertises scientifiques encore fragiles. La contestation de cette obstination s’exprime par une défiance à l’égard des pouvoirs publics ainsi affaiblis dans leur capacité de réguler l’action. Plutôt que d’invoquer la pensée magique de résolutions incantatoires et de protocoles d’administration publique imposés d’autorité en réaction à des circonstances peu prévisibles, ne convenait-il pas de reconnaître sa juste place à une pensée et à une intelligence démocratiques fortes de leur agilité et de leur capacité à mobiliser nos compétences ? La loyauté et l’esprit public ne doivent-ils pas inciter à gouverner autrement en temps de pandémie, dans la concertation et l’acceptation d’engagements, de savoirs expérientiels et de talents indispensables ?

 

La réalité pandémique s’est avérée impensable. La réponse offensive, concrète, immédiate et déterminante s’est exprimée et imposée d’en bas, au choc du réel. Chacun en convient, chacun devrait en tirer les enseignements. Exercer une responsabilité politique en temps de crise sanitaire, c’est se risquer à une autre pratique et une autre intelligence de la démocratie, pour dessiner d’autres possibles que le confinement, d’autres perspectives qu’une démocratie confinée.

 

Lire l'extrait du livre Traité de bioéthique IV

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