"Eloge de la vulnérabilité" - Découvrez le Billet de Dominique Lhuilier


    Dominique Lhuilier est professeure émérite
    au centre de recherche
    sur le travail et le développement (CNAM), Paris.
    Elle dirige la collection "Clinique du travail" avec Yves Clot.

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Aujourd’hui, la vulnérabilité s’éprouve, se découvre, partagée.

Cette crise sanitaire peut-elle durablement conduire à une rupture avec le credo de la performance, toute-puissance, autosuffisance ? Credo qui contribue à fabriquer une représentation duale du monde : d’un côté les sains, robustes, battants, efficients, performants, autrement dit les « aptes » ; et de l’autre, les fragiles, vulnérables, déficitaires, soit les « inaptes », sommés de se soigner, se recycler, par l’exécution du programme qu’on leur prescrit, un programme d’empowerment, dans sa version individualiste, dépolitisée, verticale et instrumentale. À la rhétorique performante des « vulnérables », « fragiles », auxquels est assignée une identité négative, s’ajoute alors un traitement différentialiste qui renforce l’étiquetage et les processus d’élimination. Jusqu’à certaines formes d’eugénisme !

Ainsi, les victimes d’une perte d’« employabilité », ceux qui tombent dans la classique catégorie des « bras cassés » ou des « mains inutiles », sont renvoyés aux dispositifs institués de recyclage des rebuts du monde du travail : les chômeurs se voient sommés de « traverser la rue », les seniors en défaut d’adaptabilité et de productivité sont conviés vers la sortie, les malades, handicapés glissent sur les pentes de l’inaptitude et de l’invalidité…

La résistance à la reconnaissance de la vulnérabilité humaine passe par la construction de l’altérité, le recours aux projections et clivages qui permettent de se défendre du négatif, car la vulnérabilité est une condition négative de la vie.

Cette crise pourrait-elle déconstruire ces idéologies qui tentent de nous faire croire indéfiniment que nous sommes en guerre : guerre économique sur des marchés mondialisés, guerre contre la pandémie aujourd’hui ? Promotion de la figure du héros, de l’unité nationale derrière un état major conduisant ses troupes vers la victoire, avant que ne soit convoquée, dès la fin du confinement, l’exigence de reconstruction nationale, la suspension du débat et de la critique et l’impératif d’une productivité accrue…

Ceux qui sont malades ont déjà une belle expérience du confinement, des ressources créatives de la vulnérabilité, de la réévaluation de la hiérarchie des valeurs, des priorités : perdre sa vie à la gagner ? Prendre soin ou « performer » ? Besoin des autres ou auto-suffisance ?

Ils nous disent depuis longtemps l’impérieuse nécessité, à la fois sociale et politique, d’inscrire cette question des limites et de la vulnérabilité humaine dans l’espace public.

Lire l'extrait de "Que font les 10 millions de malades ?" choisi par Dominique Lhuilier


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