Entretien avec Christian Rey, Dominique Janin Duc et Corinne Tyszler


  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous entamons l’année 2021 avec la publication du Vocabulaire de psychanalyse avec les enfants et les adolescents qui est l’aboutissement d’un gros chantier, entamé il y a de longues années. J’ai suivi depuis près de cinq ans cette élaboration et j’ai pu constater l’ampleur du défi que vous vous êtes lancé. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet ?

Dominique Janin Duc : Le Vocabulaire de psychanalyse est né d’un rêve, celui de Christian Rey qui souhaitait depuis toujours réaliser un tel ouvrage. Ce rêve a rencontré « son interprétation » dans la possibilité de faire équipe avec des membres de l’ali, et plus particulièrement de l’EPEP, pour mettre en œuvre ce chantier. Une longue gestation a été nécessaire jusqu’à l’aboutis­sement de l’ouvrage.

Christian Rey : Cet ouvrage résulte de rencontres avec des collègues, des amis… La longévité fort active et stimulante de notre trio de base, Dominique Janin Duc, Corinne Tyszler et moi (avec la collaboration très dynamique de l’ami Jean-Noël Duc) en a permis la concrétisation. Entre le lancement initial de l’idée lors d’une soirée en Martinique avec des collègues de l’epep (dont Marika Bergès-Bounes et Jean Marie Forget qui nous ont fortement soutenus ensuite), aussi de l’ali Antilles et puis l’aboutissement d’aujourd’hui, ce fut long et peu linéaire. Nous partîmes six collègues et arrivâmes trois au terme de ce chemin. Au début nos collègues grenobloises Colette Brini, Paule Cacciali et Claire Pouget-Dompmartin ont beaucoup apporté tant par leurs contributions théorico-cliniques que par leurs précieux enthousiasmes.

MFDS : Avant de poursuivre, expliquez-nous ce qui vous a motivés perso­n­nel­lement dans ce projet.

CR : En ce qui me concerne, je dirais que la matrice de ce Vocabulaire a été mon parcours de pédopsychiatre : tout d’abord, mon choix personnel pour la psychanalyse et l’ouverture sur d’autres disciplines telles que, par exemple, les neurosciences, la génétique : dans tous les services de pédopsychiatrie où j’ai eu la chance de pouvoir travailler, cette ouverture a toujours été la règle et en a guidé le fonctionnement. Il est à noter que nos travaux à l’epep s’organisent et se déroulent dans ce même état d’esprit. En tant que praticien hospitalier, j’ai travaillé avec les diversités sociales, culturelles, ethniques de la population d’un secteur géographique (Chambéry) et on ne peut œuvrer dans un tel poste sans s’adapter à cette réalité.

Le titre Vocabulaire rend hommage à notre « ouvrage-mère », le Vocabulaire de psycho­pédagogie et de psychiatrie de l’enfant de Robert Lafon (Puf, 1963) qui, en son temps, faisait déjà voisiner la psychanalyse avec les mots, les concepts, les diverses autres approches théoriques concernant l’enfance et l’adolescence. J’ai pu bénéficier de l’ensei­gnement de ses auteurs.

Je voudrais souligner que nous avons voulu éviter, dans le titre, l’expression : « psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent » qui peut laisser accroire l’existence de méthodes toutes faites et applicables selon chaque âge de la vie. Nous avons préféré opter pour « psychanalyse avec l’enfant et l’adolescent », pour mettre l’accent sur un abord au « cas par cas » et pour affirmer que le psychanalyste met l’enfant en place d’analysant : la cure s’effectue « avec » lui.

DJD : Psychologue clinicienne et psychanalyste à Grenoble, j’exerce essentiel­lement en cabinet où je reçois des enfants, des adolescents et des adultes, tout en gardant une activité institutionnelle qui m’est chère, par le biais des supervisions, à l’hôpital, dans des crèches et dans des services de protection de l’enfance. Mes débuts m’ont orientée du côté des enfants, puisque j’ai travaillé avec des enfants imc ainsi qu’en hôpital de jour pour enfants autistes et psychotiques. Lorsque j’ai ajouté à ce travail en institution mon installation en cabinet, c’est tout naturel­lement que j’ai reçu des enfants et leurs parents, et plus particulièrement des enfants autistes et de très jeunes enfants. J’ai d’ailleurs régulièrement une activité de formation auprès des personnels de la petite enfance. Faisant partie de l’ali et de l’epep, j’ai organisé ou participé à plusieurs colloques et animé des séminaires seule ou avec des collègues. Il y a quelques années, j’ai été amenée à travailler en Afrique au sujet de l’autisme. Cela a été une véritable rencontre qui se poursuit dans cinq pays francophones d’Afrique et m’enseigne au sujet de l’enfance et de l’adolescence, et plus largement encore… Découvrir d’autres maternages, d’autres éducations et concep­tions des liens familiaux ouvre notre l’espace psychique, renouvelle notre pensée et nous ressource.

Corinne Tyszler : Pédopsychiatre et psychanalyste, ancienne interne et praticien hospitalier, je suis, depuis de nombreuses années, responsable d’un cmp et d’un cattp pour adolescents dans un intersecteur de pédopsychiatrie, près de Paris. Depuis le début de mon activité, j’ai mis la priorité sur la transmission et la formation des différents soignants en faisant une supervision et surtout en mettant en place une présentation clinique d’adolescents. Plusieurs colloques ont été également organisés aux hôpitaux de Saint-Maurice sur la clinique des adolescents en lien avec le fait social, la Cité. Mon souci est de nouer la clinique psychiatrique et analytique sans privilégier l’une plus que l’autre, chacune apportant un éclairage singulier à l’autre.

 

MFDS : Ainsi, même si vous êtes tous les trois psychanalystes, membres de l’ali, vous avez souhaité que cet ouvrage ne soit pas monolithique dans ses références, qu’il soit ouvert sur la culture et les autres disciplines et qu’il s’adresse largement aux profes­sionnels de l’enfance, voire à des parents. Quels principes ont guidé vos choix de thèmes et d’auteurs (au nombre de 94) ?

DJD : Avec Corinne Tyszler et Christian Rey, nous avons tenu le cap d’une orientation psychanalytique ouverte néanmoins à des auteurs d’autres champs. Les auteurs et les concepts fondamentaux de la psychanalyse avec les enfants et les adolescents s’y trouvent pour la plupart. De nombreux articles font référence à la vie quotidienne, et les obser­vations cliniques ou issues de la littérature qui les accompagnent en facilitent la compré­hension. Nous avons fait le choix d’inclure
des articles sur la génétique, l’orthophonie, la psychomotricité, la sensori-motricité, la musique et l’orthodontie, expérience classique des adolescents d’aujourd’hui ! Et d’autres encore. Témoignage encore de notre choix d’ouverture sur plusieurs plans : des auteurs d’autres disciplines, l’histoire, toujours source de controverses, et les métissages des cultures-monde, comme aurait pu dire Édouard Glissant.

CT : Ce vocabulaire se veut à l’adresse du plus grand nombre : les professionnels intervenant dans ce champ, ceux de la santé, de l’éducation, aussi bien que les parents. Des articles pourront au fil des ans s’y ajouter suite aux remarques des lecteurs, et des réactualisations toujours nécessaires. Mais surtout, cet ouvrage, nous l’avons voulu pluriel pour ne pas figer la psychanalyse et sa lecture clinique. Il ne s’agit pas tant de la pluralité des articles ou des auteurs, que des horizons divers d’où sont issus ces derniers. Pluralité rime ainsi avec diversité et donne, nous l’espérons, un paysage avec plus de relief, où chaque lecteur y trouvera ses points d’ancrage. Si Freud reste la clé de voûte de ce vocabulaire de psycha­nalyse, nous avons souhaité le voir aux côtés aussi bien de Lacan que de Winnicott, Melanie Klein, Bion, Dolto bien entendu… pour ne citer qu’eux. Il ne s’agit pas d’un dialogue entre eux, mais d’insister sur le fait que chacune et chacun ont apporté une fleur au bouquet « doctrinal » de la psychanalyse.

DJD : Sa construction est organisée en neuf parties qui accueillent des articles de nature, de style et de niveaux de lecture différents. Son objectif reste de donner des repères, aussi bien théoriques que cliniques. Au fur et à mesure de notre travail d’écriture et de relecture, beaucoup de nouveaux articles nous ont semblé pouvoir être présents dans ce vocabulaire, que nous n’avons pas pu encore intégrer. Nous espérons donc que cet ouvrage pourra s’enrichir au fil du temps.

CT : Nous tenons également à une psychanalyse ouverte aux apports des autres disciplines : nous avons mis à l’honneur en particulier la génétique tant ses dévelop­pements sont considérables. De la même façon, l’inventivité d’André Bullinger nous est tout à fait précieuse. Mettant l’accent sur la sensori-motricité, l’étude de cette dernière est un maillon indispensable dans la prise en charge des enfants souffrant de « troubles du spectre autistique ». De plus, ce recueil touche à des problèmes actuels de la société, et notre vœu est que la psychanalyse non seulement y soit sensible mais participe à sa manière aux grands débats. Il y a bien sûr la question de ladite hyperactivité et de son traitement. Il y a également ce vaste champ de l’exil et des migrations pour lequel notre discipline peut et doit apporter sa lecture clinique, en même temps que son appui. Enfin, des contributions plus classiques viennent rappeler que notre discipline se situe dans une psychopathologie générale, et notre vœu est de rester lié à la psychiatrie comme à la médecine.

 

MFDS : Christian Rey, vous avez eu l’idée de solliciter votre ami Rachid Khimoune pour la couverture. Nous sommes très heureux d’avoir pu ainsi accueillir Les enfants du monde dont l’histoire et la réalisation sont originales. Pouvez-vous nous en parler ?

CR : Nous avons voulu aborder le champ de l’enfance au travers des cultures plurielles, des enfances multiples, que ce soient celles d’autres pays ou celles d’autres destins. Un chapitre les rassemble qui, dans l’après-coup, devient une sorte d’organisateur de la dynamique de l’ouvrage. Du coup, l’idée nous est venue de solliciter un ami de longue date, ami artiste aujourd’hui fort connu pour, entre autres nombreuses œuvres, celle monumentale des Enfants du monde installée à Paris Bercy (mais avec des répliques à Dubaï et Shanghai) : vingt et une grandes statues de notre cher Rachid Khimoune parsemées dans ce parc de Bercy viennent représenter Jim, Rania, Felipe, Mahatma, Dick, Mohammed, Enzo, Mu Nan, Akavak, Ayako, Jean Baptiste, Marie Carmen…

Rachid Khimoune, ce « poète urbain et urbanisé », dixit Pierre Restany, nous raconte que l’idée de ces Enfants du monde lui est venue un matin en accompagnant sa fille Kahina à l’école maternelle. « Kahina lâcha ma main pour rejoindre ses petits camarades et former une farandole bariolée. Les enfants emmitouflés dans leurs doudounes, écharpes, bonnets de toutes les couleurs ressemblaient à ces silhouettes anthropomorphes que je réalise à partir de mes moulages pris sur l’asphalte de différentes villes de la planète. »

Rachid Khimoune est né à Decazeville (Aveyron), de parents berbères. Il a pratiqué la peinture avant de se tourner vers la sculpture, prélevant la « peau des rues » avec les grilles d’arbres, les plaques d’égouts de toutes les grandes villes du monde... Souvent environné d’enfants qui découvrent ses techniques, participent à son travail de moulage en plein air et pleine rue, il est aussi un créateur d’amitiés qui rassemble, tisse des liens... Et nous lui sommes aujourd’hui redevables de sa générosité qui a permis d’illustrer notre couverture. Art et psychanalyse ont sans doute en partage cette faculté d’amener de la parole, des rencontres et des débats. Et en tous cas de ne pas laisser indifférent. La publication de notre ouvrage participe de cette même volonté.

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