Jean-Claude Benoit
Février 2007.
Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : C’est à partir d’elle que vous avez écrit de nombreux livres, chez érès (Schizophrénies au quotidien, 2006 ; Patients, familles et soignants,1992, rééd 2003, Double lien, schizophrénie et croissance, 2000) mais aussi ailleurs (Dictionnaire clinique des thérapies familiales,ESF, 1988 notamment), et qu’il vous a paru important de valoriser les travaux de vos collègues. Pouvez-vous nous parler de votre itinéraire et de vos choix théoriques ? Comment avez-vous rencontré la théorie systémique ? Jean-Claude Benoit : Tout d’abord, je dois absolument et surtout vous remercier, vous, votre père et votre équipe, pour cette aventure éditoriale si positive offerte au mouvement « familio-systémique ». Vos éditions érès ont présenté sur une quinzaine d’années plus d’une trentaine d’ouvrages cliniques et psychothérapiques dans la mouvance éco-systémique. Cette diversité croissante présente dans « Relations » est quasiment unique en francophonie. Pour ma part, cela reflète une moitié de ma vie professionnelle : les soins donnés en psychiatrie publique, en tant que médecin-chef de service et de secteur. |
Toute la seconde partie de ma vie professionnelle, de 1971 à 1993, s’est passée en cette présence, comme en témoignent mes ouvrages, glissés dans la collection « Relations ». Mais cela faisait suite à une vingtaine d’années marquées par d’autres « inspirations »… ou aspirations. Dans l’ordre : la narco-analyse de Jean Sutter, le Rêve éveillé dirigé de Robert Desoille, la relaxation de Schultz, la théorie de l’anticipation de Jean Sutter et de Mario Berta, les thérapies de groupe, voire un peu de gestalt- thérapie. L’Uruguayen Berta fut pour moi un didacticien exemplaire, au cours de rencontres et d’échanges par courrier.
MFDS : Aux éditions érès, nous sommes largement impliqués dans le domaine de la psychanalyse qui est l’une des références principales de nos diverses collections. Mais comme nous avons toujours voulu que notre catalogue traduise la multiplicité des courants issus de l’héritage freudien, nous nous sommes attachés à proposer à nos lecteurs différentes approches de la souffrance humaine, dans la mesure où elles témoignent d’une attention à la personne et à son environnement, dans une perspective humaniste. La collection « Relations » s’inscrit tout à fait dans cette lignée. Certains de vos détracteurs vous assimilent aux courants cognitiviste et comportementaliste qui ont une visée plus « normative et adaptatrice ». Comment vous situez-vous pas rapport à ceux-ci, souvent venus d’Amérique, comme d’ailleurs la théorie des systèmes ? JCB : Cela ne me gêne pas de me situer par rapport à Freud ou à Jung, à l’Amérique du Nord ou du Sud, pas plus qu’aux thérapies comportementalistes ; il faut de tout pour faire un monde. Dans nos institutions psychiatriques publiques, il y a toujours un peu de ceci et un peu de cela, en fonction des personnes et de leurs formations préférées. En fait, chacun affronte là, à sa façon, le poids des troubles et des passages à l’acte psychotiques. Il appartient au médecin-chef de service et de secteur d’aider à sa façon la coévolution de ces ensembles agités et souffrants, bruyants souvent. La sectorisation du recrutement des malades assure la continuité de leurs soins : elle crée un lien familial direct, in situ, bien défini. Nous cohabitons avec des familles, « nos familles ». Tel est le contexte, à la française, qui nous fut donné au début des années 1970. Il faut travailler dans ce climat notre responsabilité sociale face aux grands désordres mentaux. C’est un champ social personnalisé dans lequel peut être proposée une approche familio-sociale dans la continuité. La famille est là, pas loin de nous, et nous sommes là pour elle tout autant. Un malade psychotique, c’est une famille présente même lorsqu’elle se cache et s’absente, qu’il faut attirer dans le soin collectif. |
Ce modèle « batesonien » s’applique plutôt aisément, même s’il exige une formation adéquate. MFDS : La collection « Relations » a aujourd’hui 34 titres à son actif et 3 à venir. L’un d’entre eux, La compétence des familles de Guy Ausloos, a dépassé les 16 000 exemplaires vendus ! En ce printemps 2007, un important colloque se tiendra à Lyon sur les thérapies familiales, à l’initiative de la revue du même nom et de son éditeur Médecine et hygiène. Presque tous les auteurs de la collection sont invités à communiquer. A cette occasion, trois nouveaux titres vont s’ajouter à cette belle production. Pouvez-vous nous parler des ouvrages qui ont marqué le développement de la collection ? Comment s’élaborent les projets de publication ? |
JCB : Les mutations familiales et sociales du présent exigent de nouveaux moyens qui s’appuient désormais sur un savoir « éco-systémique ». Et ces moyens répondent donc à nos perspectives. Je rappellerai certains thèmes, seulement, qui se recoupent dans les différents livres de la collection « Relations ». J’évoque d’emblée la psychiatrie publique – adulte ou infanto-juvénile – car c’est dans ces contextes de grande souffrance que se sont créés les premiers modèles d’intervention familiale. Bien entendu, le mouvement s’est largement développé dans tous les pays occidentaux pendant le dernier demi-siècle. De nombreuses « écoles » se sont créées ici et là à partir de ces modèles de soins ou d’approche interactionnelle. Au concret, voici quelques thèmes traités d’une façon ou d’une autre dans cette collection : l’adolescence au temps présent,les toxicomanies, les anorexies mentales, les violences familio-sociales, les troubles relationnels des sujets âgés, les familles recomposées, les familles monoparentales, les relations dans la fratrie, les déviances sociales, les aides sous injonction judiciaire ou administrative, etc. On constatera que d’année en année, les approches familio-systémiques apportent leur contribution aux traitements des problèmes sociaux. Il s’agit de familles ou de groupes familiaux de plus en plus hétérogènes. Ces actions répondent aux troubles de celui ou de celle qu’on nomme ici |
Quant au colloque prochain de Lyon du 23 au 26 mai 2007, il a pour titre « Autonomies et dépendances ». Ce sont des termes opposés…Aujourd’hui les vents sont favorables à l’autonomie qui pourtant doit se gagner en un long, et parfois douloureux, processus. Large thème qui est abordé sous différentes formes dans les ouvrages de la collection. 10e journées francophones de thérapie familiale systémique de Lyon.
AUTONOMIE ET DÉPENDANCES MFDS : Depuis quelques années, vous avez constitué un petit comité éditorial avec notamment Marie-Christine Cabié, psychiatre, responsable d’un secteur de psychiatrie générale, psychothérapeute, formatrice, auteur de plusieurs ouvrages de la collection (L’adolescence, crise familiale, 1992 ; Pour une thérapie brève, avec Luc Isebaert, 1997 ; L’entretien infirmier en santé mentale, 2002 ; coauteur de Génogrammes, 2005). JCB : Voici bien un exemple… exemplaire. Marie Christine Cabié – avec les autres membres du comité de la revue Thérapie familiale – montre la capacité d’enthousiasme et d’innovation des « systémiciennes » et « systémiciens ». Ce sont souvent des professionnels exerçant en institutions, qui sont à la recherche de modèles psychothérapeutiques nouveaux, appropriés à leur contexte soignant. Leurs élaborations sont facilitées par le soutien de la formation continue, dans les services publics, et par l’écriture d’articles ou d’ouvrages. L’avenir de la collection « Relations » est donc largement prometteur. |