nos directeurs de revues et de collections : "Que pourrait signifier 'avoir raison avec' Lacan aujourd'hui ?


Les revues

AFP, Analyse freudienne presse

Cette revue se propose de donner l’« occasion de penser » et de rouvrir le débat sur les questions cruciales de la psychanalyse de notre temps. Les thèmes choisis sont traités par des débats entre psychanalystes, représentant divers courants et institutions, invités par Analyse freudienne presse et par des articles de fond.

 

Oui, on avait raison avec Lacan, puisqu’avec lui, il s’agissait non pas de suivre les sentiers battus mais d’une clinique au un par un. On avait raison également de renouveler un travail dans les institutions où, avant lui, tout devait être absolument réglé selon des principes autoritaires.

Lacan avait raison de penser que face à chaque analysant et ses manifestations subjectives, il fallait inventer, jouer avec l’inconscient comme avec les mots croisés ou des hiéroglyphes, sans garanties préalables, sans savoir forcément où allaient nous mener cette idée, ce rêve, cette association. Suivre donc ce qui pourrait surgir (einfal).

On avait raison de chercher un/une analyste parmi les gens qui avaient fait le pari de ne pas suivre une vie menée par l’éthique des biens ou la hiérarchie mais par le désir, par le choix de quelque chose sans garantie d’avance, d’incertain donc. Un analyste avec Lacan, c’est quelqu’un du côté d’une écoute du désir de l’analysant, et non pas du côté de l’idéologie, ni de celui de ses fantasmes ou de ses symptômes.

La psychanalyse avec Lacan, on l’entend comme l’espace dans lequel chacun pose ses questions et trouve une occasion de penser pour se mettre à une place qui soit articulée au plus près de son désir. Mais aussi une place dans laquelle chacun puisse tisser des liens sociaux hors rivalité.

On a toujours raison de penser que les enfants à tout âge sont dignes d’une parole et que leurs parents sont également à entendre comme contribution essentielle à leur développement.

Enfin, on a eu raison de penser avec Lacan que ce qui mène une cure est le désir d’analyste et ses propres résistances, et non pas un quelconque objectif préétabli d’une identification.

Aujourd’hui plus que jamais, on a encore raison de penser avec Lacan que l’inconscient c’est la politique et, par conséquent, que la seule politique que puisse soutenir un analyste est celle qui n’a pas de conception du monde mais par contre, une solide conception du sujet…

Maria Cruz Estada, Robert Levy,
rédacteurs en chef, membres de l’association Analyse freudienne.


Che vuoi ?

La revue du Cercle freudien, association de psychanalyse, qui a pour buts d’organiser la réflexion et de favoriser l’élaboration dans le champ de la psychanalyse à l’adresse de tous ceux que concernent l’invention freudienne et sa relève lacanienne.

 

Avoir raison avec Lacan : cette formule provocatrice ne me séduit guère. Pour ma part, je dirai : avoir Raison avec Spinoza, car c’est le seul à avoir donné à la Raison cette place unique et dominante dans notre rapport au savoir – ce que Freud ne reniera pas, d’ailleurs, mais en l’opposant à Kant.

Avec Lacan, il est préférable de s’en tenir à Kierkegaard, dans la mesure où celui-ci préserve la dimension de l’angoisse et de la culpabilité, essentielles pour Lacan. Ou encore à Bataille, qui témoigne obstinément de la présence de la perversion comme remède à la paranoïa – le grand souci de Freud comme de Lacan. Outre leurs liens propres et historiques, sinon familiaux.

Enfin, dès les Trois Essais (1904), Freud affirme avec vigueur que toute déraison procède de la pulsion sexuelle et de ses liens indéfectibles avec la cruauté. Ce qu’on entendra bien évidemment dans la fameuse reprise de Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel » – au sens de « pas de rationalité possible », quant à l’amour et au sexe entre les humains. Formule devenue fétiche, plus que guide pratique, ce que Lacan demeure néanmoins pour beaucoup d’entre nous.

Encore une chose concernant Lacan. Cette forme de négation, « il n’y a pas », qui lui est d’ailleurs assez coutumière, n’empêche pas chez lui la recherche d’une certaine normativité signifiante et d’une structure formelle, dont certains se sont emparés pour créer une normativité forte autour de certains signifiants, tel le fameux « Nom-du-Père », et réaffirmer ainsi la nécessité de l’ordre familial classique. Ainsi J.-P. Winter, avec sa critique de l’homoparentalité. Chacun dès lors prétendra isolément et insolemment « Avoir raison avec Lacan »...

Claude Rabant, à titre tout à fait personnel, et non au titre de directeur de revue.

 


Chimères

Depuis 1987, la revue Chimères cherche (sous l’intitulé un peu énigmatique des « schizoanalyses ») à penser la complexité du présent à partir des outils philosophiques, critiques et cliniques élaborés par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Et ce dans des domaines multiples, où les sciences et les arts, la psychiatrie, les sciences humaines et sociales, les pratiques politiques et les activités de terrain sont tour à tour convoquées et incluses dans quelques-uns de ces « mille plateaux » construits par notre travail, notre vie affective, nos engagements et nos créations. Schizophrénie et capitalisme ne cessent donc d’être interrogés, comme des entités dynamiques liées par des processus complexes et partagés.

On ne peut pas dire, aujourd’hui, que la pensée de Lacan serait en difficulté dans le monde de la psychanalyse. Elle y occupe en France, au contraire, et depuis une soixantaine d’années une position quasi dominante, critique d’un freudisme dont l’École lacanienne s’est délibérément détachée. Il ne s’agit pas, ces temps-ci, de savoir qui « a raison », mais de continuer une recherche non seulement conceptuelle des instruments qui nous permettent d’affronter une clinique des psychoses (et particulièrement de la schizophrénie), ainsi que les réalités sociales et politiques, voire écologiques, qui ne cessent de travailler ce que nous nommons plus que jamais l’Inconscient.

 Je ne crois pas à une sorte de persécution dont Lacan serait une victime posthume. Mais un troisième moment de la « découverte » de l’Inconscient est peut-être celui que Gilles Deleuze et Felix Guattari ont commencé d’énoncer dans les dernières années du siècle dernier, sur le mode d’un retour aux données économiques – naturelles, libidinales et politiques – qui ne cessent d’en travailler le concept. Si bien que le recul de « l’odeur de sainteté » qui affecterait le « courant de pensée » de Lacan confirme le désir de prendre distance, sans « honte » aucune, avec les dogmes d’une éventuelle religion psychanalytique

Jean-Claude Polack, directeur de
publication de la revue Chimères.

 


La clinique lacanienne

Théoriciens impénitents, les psychanalystes lacaniens ont la réputation d’être peu diserts sur leur pratique. Et voilà, pensera le lecteur, ce qui justifie l’existence de cette revue. Encore faut-il ajouter que l’invention produite par le retour à Freud de Lacan a renouvelé la clinique psychanalytique et qu’il importe de montrer la fécondité et l’actualité de cette avancée.

 

Les actuelles difficultés de l’enseignement de Lacan

L’inconscient résiste et il ne faut pas s’étonner si la psychanalyse subit des attaques importantes, venant spécialement du discours du Maître, c’est-à-dire des responsables politiques qui sont mis à découvert dès que le désir inconscient est dévoilé. Cette incompatibilité poussée par exemple à son extrême par les tenants du IIIe Reich n’a pas empêché l’analyse de survivre et de prospérer. L’enseignement de Lacan lui a donné un éclat extraordinaire pendant plusieurs dizaines d’années et, cela, parce qu’il mettait au premier plan le désir et le transfert à sa personne et à ses élèves. La conduite des cures en a retrouvé une nouveauté exceptionnelle, comme au premier jour pourrait-on dire, mettant en relief l’accord secret de la poésie qui rime et de l’inconscient qui répète. N’est-ce pas là l’essentiel ?

Car il faut bien dire que la théorie laisse beaucoup à désirer si elle est répétée sans se renouveler. Si Lacan vivait encore, il est certain qu’il aurait continué à renouveler ses points de vue. De sorte que l’esprit du lacanisme est trahi par les lacaniens lorsqu’il répète à l’infini des mantras dépassés par les changements de la société (notamment pour ce qui concerne le féminisme, l’homosexualité, et même plus largement les psychoses). À ce premier problème s’ajoute un second : c’est la position de maîtrise souvent prise par des chefs de groupes qui utilisent le nom de Lacan pour assurer leur pouvoir, reproduisant ainsi l’antinomie du discours du Maître et de l’analyste, encore poussé à l’extrême par le discours universitaire. Il en résulte une sorte de tromperie, sinon d’escroquerie qui a été rendue spécialement visible à l’université, mais elle est latente dans chaque institution, qui doit faire de grands efforts pour surmonter cette difficulté. Le résultat est là, déjà sensible dans la baisse d’audience du lacanisme, qui a maintenant perdu le prestige dont il disposait il y a encore peu. Cela ressemble assez à une petite catastrophe, mais il ne faut pas s’en faire davantage si l’on pense à la multiplication très grande des psychanalystes de terrain qui ont repris à leur compte l’essentiel du message lacanien, c’est-à-dire n’entendre que le désir et ne rester qu’à l’intérieur de ce que dit le patient (il porterait mieux son nom s’il s’appelait impatient). Du moment plutôt désagréable que nous traversons, une autre époque de la psychanalyse se profilera sans doute. Comme le disait Freud, la psychanalyse fara da se.

Gérard Pommier, directeur de la
revue La clinique lacanienne.
 


 

L’en-je lacanien

L’en-je lacanien est une revue qui se situe dans l’orientation des Forums du champ lacanien. Pour un psychanalyste, il n’existe pas d’opposition entre la théorie et la pratique. Les concepts de la psychanalyse ne prennent leur relief qu’à la lumière de l’expérience de la cure, dans la singularité et à un moment bien précis de la cure. L’en-je lacanien propose, un lieu de publication où la confrontation des élaborations de la clinique au bénéfice de la théorie serait possible. Cette revue se veut aussi être un lieu de rencontre, d’échange, d’avancée entre psychanalystes, mais aussi avec d’autres champs et d’autres langues.

 

Qu’est-ce que c’est qu’avoir « raison » avec Lacan ? Pourquoi et comment avoir « raison » avec Lacan ? Je reprendrai le terme de « raison » dans son acception mathématique, soit ce qui donne l’orientation d’une suite. Donc pour nous, psychanalystes, c’est ce qui oriente ou donne du sens à notre pratique.

Lacan après Freud et avec Freud a repensé la théorie, la doctrine analytique. Il a apporté du nouveau à la pratique (les séances à durée variable ou encore la coupure interprétative, pour exemple) et sur le plan institutionnel il a fait des apports majeurs comme l’École, la passe ou encore le cartel. L’enseignement de Lacan a toujours eu pour objectif la formation des analystes. On peut dire qu’il a subverti l’invention et la théorie freudienne.

Lacan donne à penser, à repenser ou à mettre de la pensée dans la théorie et dans la pratique. Il permet à chacun de prendre la mesure de l’éthique qui règle sa pratique et d’évaluer le dispositif qu’il tient au regard du discours analytique.

L’enseignement de Lacan n’est en rien un dogme, ni une philosophie pour créer un modèle. Il est plutôt une raison pour orienter ou réorienter notre pratique et soutenir l’existence de l’inconscient.

La revue L’en-je lacanien s’inscrit dans cette direction de recherche et de transmission avec pour « raison » l’enseignement de Lacan.

Didier Castanet, psychanalyste à Toulouse, cofondateur de la revue L’en-je lacanien.

 


Essaim

Le projet de cette revue est né d’une hypothèse : malgré la dispersion actuelle, il y a une communauté analytique issue de l’enseignement de Lacan ; cette dispersion n’est, en effet, pas nécessairement due à des scissions comparables à celles qui ont marqué l’histoire du mouvement analytique. C’est à cette communauté et au-delà que s’adresse cette revue qui n’est rattachée à aucune institution analytique existante ou à venir.

 

Lacan a inventé l’objet a. Curieusement c’est la seule invention qu’il s’est attribuée, alors qu’on peut facilement lui en reconnaître d’autres. Pourquoi ? Ce serait à expliquer. Quoiqu’il en soit, il s’agit bien d’une invention sienne qui est restée un pilier de son enseignement oral et écrit et qui permet de s’orienter dans la clinique, les discours, la sexuation, la fin de l’analyse…

Je dirai que cette lettre, dite algébrique, qui n’a rien d’une lettre volée, participe de ce que lui-même a appelé (en 1973, Interview à France Culture) le « poumon artificiel » de la psychanalyse, soit ce qui permet de continuer à respirer quand on reste pantois, devant notamment les progrès de la science qui suscitent des angoisses (la bombe atomique, les productions de virus…), qui ne sont que partiellement tamponnées par le sens religieux. Vite, respirer de l’air.

Il est une autre vertu de cet objet a, « celle d’être l’objet qui répond à la question sur le style » (« Ouverture » des Écrits), le style de Lacan ayant été épinglé, avec raison, de baroque et maniériste. Cette « question sur le style » prend de plus en plus d’importance quand on voit, depuis quelques temps déjà, s’étendre l’aire d’un contrôle de la langue. Ce ne peut plus seulement être considéré comme l’apanage des régimes totalitaires dans leur manipulation du langage aux fins de propagande. Cette manipulation est reprise par le discours capitaliste managérial, avec la collusion entre la politique et le sanitaire (je n’ose dire les « sanitaires » !) d’un pandémonium qui sécrète la ségrégation et la « désagrégation moléculaire intégrale de la société » (Écrits, p. 137) en tentant d’instaurer un surmoi collectif.

Erik Porge, directeur de publication.

 


Figures de la psychanalyse

Figures de la psychanalyse (Logos Anankè, nouvelle série) est la revue d’Espace analytique, l’association de formation psychanalytique et de recherches freudiennes, fondée par Maud Mannoni. Créée par Joël Dor, cette revue inscrit sa recherche dans la ligne de Freud, de Lacan, et des apports cliniques des Anglo-Saxons. Nourrie par le style de Maud Mannoni, elle veut chercher aux points les plus vifs de la clinique à continuer de recevoir l’enseignement que nous livre l’analysant.

 

Quelques réflexions sur l’importance, la néces­sité de Lacan aujourd’hui, plus que jamais.

Pour Figures de la psychanalyse, la présence de la pensée lacanienne fut fondamentale dès son origine, puisque la revue fut lancée en 1995 par un psychanalyste, Joël Dor, qui a proposé, de Lacan, sur quelques grands concepts, une introduction claire, dépassionnée, ouverte. Même si l’on sait qu’elle est la revue d’une association qui tient à confronter plusieurs pensées dans ce qu’elle met au travail, il n’en reste pas moins que la pensée de Lacan y constitue un monument central, dont on commence à mesurer à quel point il reste en partie enfoui dans la complexité qu’il a voulu donner à son écriture afin de ne pas être métabolisé trop vite, et dont seule une partie relativement restreinte est à l’heure actuelle mise au jour et déchiffrée. Pourtant, cette pensée détient quelques clés conceptuelles des remaniements essentiels survenus dans notre siècle, notamment en matière de sexe, de féminité, de religion, de symptômes, d’identité, de jouissance et même de politique. Sa traduction en termes utilisables, au-delà du cercle restreint des psychanalystes qui la lisent, reste éminemment difficile, alors même que ses conséquences sont multiples, que ses incidences cliniques centrent nos pratiques de manière parfaitement mesurable, et que son apport, dans l’éclairage des discours à l’œuvre, est encore à l’heure actuelle, cinquante années après son élaboration, non seulement décisif mais profondément nécessaire pour que la psychanalyse redevienne la pensée du futur qu’elle a été, et qu’elle peut rester en donnant leurs conséquences à ces avancées lacaniennes encore inconnues.

Gisèle Chaboudez, codirectrice de la revue Figures de la psychanalyse.

 


Psychanalyse yetu

psychanalyse yetu propose une cartographie récurrente (matrice de la revue), qui, par un découpage en parties, ouvre différentes voies pour traiter de questions qui engagent la place de la psychanalyse dans nos sociétés. Cette approche est porteuse de l’ambition qu’a la revue de revitaliser la recherche en psychanalyse.

 

Il n’est pas question « d’avoir raison avec » Lacan, ce qui nous entraînerait dans une joute avec les derniers partisans d’une terre plate, ou d’un soleil qui tournerait autour d’elle, mais d’avoir raison « contre » lui, en retenant l’équivoque qu’il lui est arrivé de convoquer.

« Contre » ? C’est-à-dire, d’une part, en se réclamant d’un retour à Lacan, sans avoir peur d’une redite, car, aujourd’hui, ce serait se fermer les yeux que de ne pas reconnaître la diffraction entre les psychanalystes qui se disent ses élèves. Un tel retour impliquerait de repérer déjà les nombreux problèmes cruciaux où un désaccord existe, qui n’est pas sans conséquence sur la pratique analytique, au point qu’il est devenu inconvenant de parler de LA pratique analytique : les relations du Nom-du-Père et du symptôme, le statut du Wunsch dans le rêve, la question de la primarité de la jouissance, la définition du Réel, la place de la topologie, et tant d’autres.

D’autre part, en opposition éventuelle avec lui, si tant est que le savoir du psychanalyste n’a de portée que s’il a été produit dans la cure même de celui ou celle qui s’en fait le vecteur. S’il en est ainsi, il est improbable que ce passant du savoir, qu’est devenu un analysant en s’autorisant en tant qu’analyste, ne dérange pas en quelque coin l’ordre du legs qu’il a reçu de ses maîtres, sachant que la fidélité, en la matière, est sœur de la séparation. Se séparer, soit s’engendrer en produisant le sinthome qui rend caduque la soumission à une doxa, quelle qu’elle soit, tout en respectant, à la virgule près, la grammaire qui l’a mis en mesure de s’émanciper.

Il faut reconnaître qu’à cet égard les éditions érès jouent leur partition d’une façon plus satisfaisante que d’autres éditeurs dits « historiques », grâce à leur accueil de la plupart des orientations qui comptent aujourd’hui, à l’exception d’une seule (mais ce n’est pas de leur fait !). Quant au reproche qui pourrait être fait, de ne pas suffisamment extraire « psychanalyse », avec ses composantes diffluentes, du marais des thérapies psychologiques, il ne peut s’adresser qu’aux psychanalystes eux-mêmes.

Pierre Bruno et Marie-Jean Sauret,
co-directeurs de la collection « Le Pari de Lacan ». Catherine Joye Bruno, directrice de la revue Psychanalyse yetu.


 

Savoirs et clinique

Les praticiens de la santé mentale, qu’ils soient psychiatres, psychologues, infirmiers ou analystes, pour peu qu’ils soient prêts à écouter leurs malades, observent dans leur travail quotidien que les patients – névrosés ou psychotiques – ne leur font pas seulement part de leurs souffrances, mais leur confient aussi un savoir inédit. C’est grâce à ce savoir, recelé dans l’inconscient et dans le symptôme du sujet souffrant, que la recherche et la thérapie avancent dans la clinique analytique.

 

Je vous remercie beaucoup de votre invitation et je sais à quel point les éditions érès soutiennent depuis très longtemps les psychanalystes et parmi eux les lacaniens, dont je suis. Je ne me suis cependant pas sentie à l’aise à l’idée d’écrire quelques lignes sur ce qui m’est apparu comme une justification qu’on soit vraiment lacaniens : le terme de « honte » que vous citez d’Essaim me paraît vraiment étrange… comme s’il fallait citer Lacan à chaque fois qu’on écrit sinon on ne serait pas des « vrais fidèles » ? Cela m’a rappelé quand j’étais dans une institution où il fallait absolument faire les « bonnes » citations pour rester en grâce. Heureusement, ce temps est révolu pour moi depuis plus de vingt ans.

Dans Savoirs et clinique, nous acceptons des textes divers, en général d’auteurs lacaniens, mais pas toujours s’ils nous paraissent pertinents. Et les choses avaient été posées ainsi dès le départ.

Il y a aussi, dans une part du milieu analytique, la demande d’un aggiornamento permanent de la psychanalyse qui me gêne, comme s’il était évident qu’elle soit forcément dépassée, démodée, « has been ». En accédant à cette demande, on entérine peut-être cette dernière thèse. Or la puissance de la psychanalyse est celle de sa pratique avec ses deux règles fondamentales (association libre et analyste psychanalysé) qui n’ont pas changé, d’une part, et de sa théorie, d’autre part, qui s’enrichit lentement depuis Freud, avec Lacan et d’autres. Peut-être son inertie est-elle le meilleur garant de sa puissance et longévité. Freud a bien parlé de l’inertie de la libido comme d’un facteur qui rend certains symptômes inamovibles. Je pense que ça peut servir de métaphore pour nous faire réfléchir : les anciens concepts sont souvent assez solides pour permettre du nouveau, et ne doivent pas être jetés aux oubliettes. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas s’intéresser à de nouveaux champs de recherche (qui sont pour certains déjà anciens : lutte des classes, genre, race, trans, etc.). Mais sans oublier pour autant nos paradigmes freudiens, lacaniens et autres, qui ont suffisamment de puissance pour saisir de nouveaux objets. Si on en invente de nouveaux, ils doivent être mis à l’épreuve sérieusement. L’inertie de la psychanalyse est donc ce qui lui donne son centre de gravité et ne doit pas forcément nous inquiéter.

Geneviève Morel, rédactrice en chef de Savoirs et clinique.


Les collections

Des travaux et des jours

Entre mises en forme personnelles d’une pratique et d’une pensée et ouvrages collectifs thématiques, la collection « Des travaux et des jours » veut faire place à des essais traitant de cliniques de la folie telles qu’elles s’inventent au jour le jour, empruntant les chemins qu’elles tracent à travers des réalités multiples et diverses.

 

Lacan, parmi d’autres…

Lacanien ? Que veut dire être un psychanalyste lacanien ? Ne pas avoir lu Freud et peut-être pas même Lacan ? Ne pas vouloir savoir que d’autres cliniciens, dans le monde comme ici, ont avancé nombre de réflexions, proposé nombre d’outils, de concepts, se sont aventurés dans des champs jusque-là négligés par les psychanalystes orthodoxes ? Combien d’ouvrages de cliniciens d’importance (Benedetti, Sullivan, Fromm-Reichmann, par exemple) n’ont pu, tout un temps, circuler dans l’hexagone, frappés d’anathème ou d’hétérodoxie ? Que penser de certains de ces analystes lacaniens qui répètent jusqu’à la caricature les gestes que l’on prête au Maître ou qui ont fait le choix de méconnaître tout un pan de la clinique, la clinique des psychoses par exemple, et qui, croyant devoir injecter du « Nom du père » au sujet dissocié, frisent souvent ou provoquent parfois la catastrophe ?

En tant que directeurs de collection aux éditions érès, nous avons reçu nombre de manuscrits où la théorisation fait défaut, la clinique est absente, sa vacance étant masquée sous un chapelet de citations « de Lacan ». Cette mauvaise manie témoigne d’un défaut d’élaboration clinique qui, comme un échafaudage, mérite à chaque fois, pour tout sujet et toute relation analytique, d’être faite/défaite, à chaque pas, s’appuyant sur les travaux de Lacan, parmi d’autres…

L’un de nous deux, psychanalyste dans une ville pauvre et cévenole, peut affirmer que la psychanalyse en tant que pratique ne va pas si mal que ça et si les demandes de psychanalyse ne prennent plus les mêmes formes, il n’est pas rare de voir sonner à notre porte un sujet en souffrance qui a déjà « interprété » son symptôme, fait l’hypothèse de l’inconscient et reconnu la fonction de la parole.

Et si la psychanalyse va mal, n’est-ce pas du fait de psychanalystes qui se croient porteurs d’un savoir dont ils n’ont pas voulu ou ne veulent pas payer le prix ? Le rejet des pouvoirs publics et de l’université à l’égard de la psychanalyse n’est-il pas le revers de la condescendance de certains psychanalystes, souvent d’obédience lacanienne, dans les divers lieux de soins, et autres institutions, qu’ils ont et auraient pu continuer à fréquenter ? Mais contre cela il n’y a pas de masque ni de vaccin et Lacan n’y peut plus rien. Avoir raison avec Lacan, certes, mais avec et non pas en son seul nom.

Patrick Faugeras et Michel Minard, directeurs de la collection.

 


Humus

Cette collection a accueilli pendant ses dix premières années des textes qui tentaient de conceptualiser les effets de la mutation contemporaine du lien social sur la subjectivité. Aujourd’hui, elle poursuit son projet en publiant des ouvrages qui témoignent davantage de la responsabilité des psychanalystes dans l’actualité de leur clinique, de la façon dont ils travaillent les difficultés à l’œuvre, dont ils se font le lieu d’adresse pour les sujets en mal de parole qu’ils rencontrent.

 

 

 C’est au titre de directeur de la collection « Humus » que je réponds ici à la question « Que pourrait signifier aujourd’hui avoir raison avec Jacques Lacan ? » Cette collection contribue depuis une vingtaine d’années à éclairer les interrelations qui existent entre le lien social et la subjectivité. Freud déjà appliquait au collectif l’essentiel de ses découvertes mais Lacan, davantage encore, se souciait du lien social. Rappelons ses quatre discours et le cinquième, celui du capitalisme, sa formule « l’inconscient, c’est le social » ou son appel à ce que « le psychanalyste puisse rejoindre la subjectivité de son époque ».

Mais plus radicalement, ce qui est déterminant, c’est que Lacan ait lu la découverte freudienne comme la conséquence de ce que nous étions des êtres parlants, des « parlêtres » comme il aimait à le dire. Au point de finir par insister pour qu’au mot « inconscient » se substitue désormais celui de « parlêtre ».

En ce moment de mutation anthropologique comme diront certains, cette référence à ce que parler implique est cruciale pour nous orienter dans ces changements auxquels l’Histoire aujourd’hui nous contraint. C’est en cela précisément que l’œuvre de Lacan est incontournable et qu’elle constitue un appui irremplaçable pour faire face aux transformations cliniques singulières et collectives auxquelles nous sommes en train d’assister.

Se dire lacanien équivaut donc à déclarer qu’à travers l’ensemble de son œuvre, on trouve des repères pour identifier la jouissance spécifique à l’humain : une jouissance qui ne peut être toute, qui se doit toujours de supporter la déception qu’au rapport à l’objet se soit substitué chez le parlêtre un rapport au semblant d’objet, ce trajet autorisant la mise en place du désir.

Jean-Pierre Lebrun, directeur des collections « Humus » et « Singulier/pluriel ».

 


Hypothèses

La collection rend compte des travaux de l’École psychanalytique de Strasbourg.

 

Assez de désarroi !

 

Constat : Mais où est passé Jacques Lacan ?

Quelle impression bizarre quand Maître Lacan n’est plus à la mode ainsi que bien d’autres et qu’il entre dans les oubliettes de la culture ou est considéré comme un ancien philosophe pour les Américains. En ce qui concerne la période actuelle il faut commencer à différencier le devenir des apports de Lacan et l’apport de Lacan sur le plan théorique et clinique. Signalons le refus des textes fondateurs et le déni de l’apport théorique et pratique.

Interprétation et réhabilitation de l’inconscient freudien

Ce qui nous manque d’ores et déjà c’est le « retour à Freud de Jacques Lacan ». Qu’est-ce à dire ? C’est à la fois la textualité du texte freudien et aussi la dynamique de l’interprétation. Pour le dire autrement, il y a occultation du contenu latent au profit du contenu manifeste qui prévaut dans la nouvelle génération, faute de Maître pertinent se détachant du discours courant. Ainsi le général de la pensée commune ne réussit pas à respecter le sujet malgré « 1968 » et les méandres de la Covid. S’en tenir au contexte, c’est refuser la singularité ; nous le connaissons, c’est le monde de l’univers hypnotique. Pour les plus jeunes, analystes et autres, il reste à lire les textes de Lacan qui souvent font le plein d’espoir pour un univers autre. Mais de temps à autre, il faut rencontrer un psychanalyste. Il n’y a pas de psychanalyse sans psychanalyste... lacanien surtout !

NB : Pour entrer dans le texte de Lacan, il faut souvent un compagnon avisé pour simplifier son propos.

NNB : Les collections d’érès devraient vous donner du courage.

Jean-Richard Freymann, président de la fedepsy, directeur de l’École psychanalytique de Strasbourg et de la collection « Hypothèses ».

 

 

« Avoir raison avec Jacques Lacan aujourd’hui » ?

Ou plutôt, ne serait-il pas plus urgent que jamais de n’avoir pas raison avec Jacques Lacan ?

L’analyste s’en fiche d’avoir raison ou tort, il n’en a cure !

L’enseignement de Lacan apporte – à ceux qui cherchent à l’entendre – les moyens de se décaler des questions de raison, de savoir et de maîtrise. L’art de l’analyste consiste, à travers la cure, à arraisonner un sujet à la dérive, en perdition, ou pris dans les mailles de ses propres filets psychiques. L’art de l’analyste permet de reconstituer un ancrage, une boussole subjective, ou de détricoter des filets aliénants, ou encore de faire lever le souffle désirant qui gonflera les voiles.

Lacan n’a pas constitué une encyclopédie à laquelle se référer pour avoir toujours raison.

Il a témoigné, dans la forme même de son discours et de ses écrits, de l’essentiel de la technique analytique : un usage de la parole qui bouscule, réveille, décape les vernis de l’évidence, tranche les voiles des semblants, remet en mouvement désirant.

« L’interprétation analytique n’est pas faite pour être comprise : elle est faite pour produire des vagues. » L’analyste n’a cure que de faire résonner les ondes renouvelées du mouvement désirant d’un sujet. Une analyse, si c’en est une, ouvre à de la créativité.

Lire Lacan, suivre l’enseignement de quelques-uns qui l’ont entendu, « faire une analyse », « devenir analyste » – le tout étant en continuité – m’a donné l’expérience de cela.

Cyrielle Weisgerber, membre de l’École psychanalytique de Strasbourg.

 


Point hors ligne

La collection « Point hors ligne » explore les questions essentielles à l’avancée du champ psychanalytique. Elle s’attache à tisser des liens entre une élaboration théorique et une pratique au quotidien.

 

Bien sûr, loin de moi l’idée d’avoir honte de me réclamer de Lacan. Son enseignement reste incontournable et ses concepts sont moteurs dans la pratique analytique.

Il est cependant certain que la psychanalyse est aujourd’hui largement décriée. Là où, dans les années 1980, le monde intellectuel ne pouvait que se revendiquer d’elle, où le grand public la considérait avec un respect presque craintif, aujourd’hui son évocation renvoie souvent à des idées farfelues, et elle est mise au niveau des plus méprisables thérapies. Les raisons de cette déchéance nécessiteraient une réflexion profonde.

Structurellement, l’absence de centralisation, comme l’instance ordinale qu’avait cherché à édifier Serge Leclaire, idée vilipendée au prétexte d’entrave à la liberté, a permis que n’importe qui dise n’importe quoi au nom de la psychanalyse. Ce dont nombre ne s’est pas privé. Dans sa lettre de dissolution de l’École freudienne, Lacan vilipendait ceux « qui tournent en eau de boudin un enseignement où tout était pesé ».

Nous devons tous nous astreindre à cette rigueur qu’exigeait Lacan. Nous ne pourrons nous réclamer de la psychanalyse qu’à ce prix. Rigueur dans les publications que nous assurons. Plus les critiques contre l’analyse se feront virulentes, plus notre intransigeance sur les manuscrits devra être grande. Alors avec érès nous pourrons porter la fierté de nous dire lacanien.

Face aux publications grand public, et aux médias qui dénaturent la psychanalyse, face aux caricatures qu’en font certains de ses adversaires, la psychanalyse se doit d’affirmer cette rigueur.

 C’est notre rôle.

Assurer des publications sérieuses qui ne concèdent à aucune facilité de vulgarisation qui, sous prétexte de satisfaire un très large public, émousseraient totalement le tranchant des avancées lacaniennes. Mais renoncer à la pédante obscurité des dogmatiques pour qui Lacan se doit de rester illisible. Découvrir les auteurs qui savent écrire l’indicible de la cure.

Alors je suis fier de me réclamer de Lacan lorsque Franz Kaltenberg écrit ses pages remarquables sur la mélancolie, qu’il illustre avec la vie et la douleur de grands écrivains, lorsque Jean-Pierre Lebrun replace la fonction du père et de l’autorité là où la société prend un malin plaisir à la déloger.

Je suis fier de tous nos auteurs qui ne craignent pas de prendre leur plume (ou leur ordi) pour défendre ce que Lacan nous a donné d’irremplaçable.

Jean-Claude Aguerre, directeur de la collection « Point hors ligne ».


 

Scripta

Cette collection examine les concepts qui permettent d’orienter la pratique de la psychanalyse dans l’actualité de son expérience.

 

Force est de constater que si les ouvrages de psychanalyse, livres ou revues paraissent en nombre, la plupart des librairies leur réservent de moins en moins de place dans les rayons. Pourtant, que la psychanalyse « ne soit plus en odeur de sainteté » pourrait être une bonne nouvelle : la sanctification ne favorise pas l’invention, ni l’ouverture à l’inédit.

À côté du courant dominant actuel de pensée du thérapeutique, les psychanalystes résistent et persistent donc dans leur recherche, réinterrogent les textes fondateurs, la théorie et les concepts avec ce que la pratique clinique d’aujourd’hui questionne et bouscule.

Alors, avoir raison avec Jacques Lacan ? La psychanalyse et la raison ne parlent pas la même langue. Se dire lacanien ? N’est-ce pas d’abord être freudien ? Non sans l’enseignement précieux de Lacan et, il va sans dire, avec celui de quelques autres.

Elise Weiner-Kral, directrice de la collection « Scripta ».

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