Rémy Puyuelo


par Rémy PUYUELO,
le 1 juil. 2006

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Rémy Puyuelo, vous êtes psychiatre, psychanalyste à Toulouse, membre de la SPP et du groupe toulousain de psychanalyse. Vous avez fondé il y a 12 ans et vous dirigez la revue Empan, prendre la mesure de l'humain que les éditions érès publient depuis 2004 avec le soutien de l'ARSEAA. Votre activité professionnelle a été (et elle est toujours même s'il paraît que vous avez pris la retraite !) riche et variée : vous avez travaillé dans des institutions pour enfants et adolescents, vous avez même dirigé le Collectif Saint-Simon ; vous avez une pratique privée ; vous accompagnez des adolescents placés dans des CER (centre éducatifs renforcés) et leur éducateurs en Afrique ; vous êtes impliqué dans des groupes de recherche, de supervision ; vous écrivez et avez une activité éditoriale ! Je suis contente que vous ayez accepté de présenter à nos lecteurs, qui sont finalement nombreux (nous sommes toujours étonnés du succès de notre petite lettre semestrielle tirée à 20 000 exemplaires), un peu de votre itinéraire, d'autant que nous, les éditions érès, avons partagé avec vous un certain nombre de projets éditoriaux en rapport avec votre activité professionnelle.

Peut-être pourriez-vous nous parler tout d'abord de la revue Empan, de sa naissance, de son développement, de ses projets. Même si les éditions érès ne sont impliquées dans cette publication que depuis quelques années, nous en avons suivi l'histoire à distance depuis le début et nous nous sommes réjouis de pouvoir collaborer plus directement avec vous. En effet, cela faisait longtemps que j'avais envie de tisser des liens plus étroits avec cette revue toulousaine qui, avec une éthique et une volonté humanistes, s'intéressait aux mêmes sujets que nous.

Rémy Puyuelo : Empan est né de la rencontre de praticiens de l'éducation, du social et de la santé, qui pensent que l'écriture est fondamentale pour témoigner de son temps mais aussi comme présent du passé. Les mutations sociales sont à l'_uvre. Les travailleurs sociaux, à la fois citoyens et professionnels, doivent se donner les moyens de réfléchir à ces actes de société qui modifient en profondeur leurs champs d'action public, associatif et privé, et la prise en compte des enfants, adolescents et adultes démunis socialement, éducativement, psychiquement.

Le support institutionnel d'Empan est l'ARSEAA (Association régionale pour la sauvegarde de l'enfant, de l'adolescent et de l'adulte). Cette association d'utilité publique permet de rester à l'écoute des quotidiennetés cliniques, administratives et politiques, dans un souci permanent de réflexion et de mise en perspective. Empan, à travers le choix des thématiques abordées, se veut révélateur, agent de subversion et de proposition pour le futur du social. Le comité de rédaction, jouant sur ses différences et sa capacité de liberté de penser, propose des ouvertures politiques, philosophiques, littéraires, artistiques, des réflexions théoriques actuelles de chercheurs, des écrits de praticiens. Empan, outil de l'action sociale, accueille aussi tout témoignage et favorise l'actualité des lectures et publications. Participer à la culture du soin social dont l'intimité sensible de la personne est le pivot central, tel est le pari et le risque pris par Empan depuis 12 ans.

 

MFDS : De par notre grande expérience des revues de sciences humaines, nous savions dès le départ que la publication d'Empan ne serait ni facile ni lucrative. Tout d'abord parce que les professionnels des secteurs sociaux et médico-sociaux et leurs institutions bénéficient d'un choix important de périodiques et s'investissent moins qu'avant dans des abonnements, d'autre part parce que les libraires, en général, n'aiment pas beaucoup les revues spécialisées et leur réservent souvent une portion congrue (il faut saluer quand même ceux qui leur font une place décente. Si, si il en existe, et même à Toulouse où Ombres blanches accueille les débats animés qu'organise la revue Empan !). D'ailleurs souvent ils ne savent pas où les mettre. Empan ne leur facilite pas beaucoup la tâche en publiant des numéros très variés dans leur contenu touchant aux enfants, aux adultes, au handicap, au vieillissement, aux problèmes juridiques et sociaux, aux institutions spécialisées ou non_ Mais je crois que cette diversité est au fondement d'Empan et en constitue sa richesse et peut-être sa raison d'être ?

RP : Nous sommes conscients que notre revue est singulière dans le paysage actuel. En effet, elle ne s'adresse pas à une corporation définie, et la diversité de nos numéros sur l'année peut en rebuter certains pris dans les exigences d'une société qui se . En fait, nous tenons à cette diversité de l'abord du social, à notre pluridisciplinarité, à notre souci d'une écriture à la fois d'universitaires et de témoignages de professionnels engagés dans la pratique. Comment être à l'écoute des pulsations du social sans se laisser séduire par les modes médiatiques, certes attractives, mais le plus souvent sans lendemain ? Comment être enfin réceptifs à des expériences parfois loin de nos pratiques mais qui, en fait, nous ouvrent de nouveaux horizons ?

 

MFDS : Quels sont les numéros qui ont marqué la vie de la revue ? Quels seront les prochains thèmes développés ? Depuis que nous nous en occupons, deux numéros se sont distingués : et les . Ils sont d'ailleurs épuisés et nous envisageons de les publier en 2007 dans une petite collection Empan qui leur permettra de toucher un public renouvelé.

RP : Empan a une histoire : depuis plus de 12 ans maintenant, nous quatre numéros par an. Mais Empan a aussi une préhistoire. En effet, la revue est née de la mort des Nouvelles du CRAI Midi-Pyrénées, qui elles-mêmes étaient issues d'une période difficile que traversaient les institutions médico-sociales, sanitaires et éducatives de l'époque. Nécessité de témoigner du travail éducatif, commencer à réfléchir sur l'histoire de l'éducation, telles furent les préoccupations de quelques professionnels dont je fis partie avec Maurice Capul, afin de promouvoir une écriture. L'ARSEAA nous proposa de continuer cette expérience dans le même esprit. Nos premiers numéros se consacrèrent aux Groupes éducatifs (n°1 et 2), aux médiations (n°4), à l'évaluation au quotidien (n°9 et 10), aux traces d'histoires, histoires de traces (n°3), à Histoire et archives (n°25), aux fonctions de direction (n°5). Dix ans plus tard, nous revisitons certains thèmes : (n°61, 2006) nous permet de mieux saisir et de reconnaître la permanence de certaines questions autour des fonctions de direction mais aussi les changements majeurs qui mettent en difficulté notre secteur social au niveau aussi bien des personnels, des directions que des conseils d'administration. Nous sommes depuis quelque temps encore plus à l'écoute des pulsations du social et notre continuité sur cette scène nous permet d'envisager transformations, dérives, ruptures_ autour des questions du travail (n°55), de la formation (n°56), de la délinquance (n°59), des précarités et de la pauvreté (n°60), du signalement (n°62), de l'Ecole (n°63) et des droits des usagers (n°64).

 

MFDS : Le comité éditorial s'est peu à peu renouvelé avec des personnes venant de divers horizons professionnels. Quelle est votre ambition pour la revue dans les années qui arrivent ?

RP : Nous avons su, par une alchimie énigmatique, transmettre un esprit d'écriture et un travail d'équipe. Nous venons d'horizons différents. Notre rapport à la vie et nos investissements actuels et passés, du social à l'éducation et au soin, se traduisent par un militantisme tempéré ( n°57)

Comité de rédaction de la revue Empan : Mireille Albernhe-Gairaud, Paule Amiel, Jean-François Amilhat, Maurice Capul, Eliane Catusse, Marcel Drulhe, Alain Jouve, Madeleine Lefebvre, Blandine Ponet, Pierre Roques, Michel Ruel, Paule Sanchou, Pierre Teil, Denis Turrel, Chantal Zaouche, Marie-José Fontas

 

MFDS : Notre collaboration avec Rémy Puyuelo, auteur, s'étale aussi sur de nombreuses années, même si vous êtes impliqué dans d'autres structures éditoriales, comme Inpress pour qui vous dirigez la collection , ou encore les ESF chez qui vous avez publié en 1998 Héros de l'enfance, figures de la survie. De Bécassine à Pinocchio, de Robinson Crusoë à Poil de Carotte. Georges Hahn, fondateur d'érès, vous avait sollicité pour les éditions Privat et vous aviez publié avec lui L'anxiété de l'enfant, le bonheur difficile en 1980, ouvrage qui avait eu un certain succès. Avec érès, vous avez accepté de faire un retour sur votre rôle de médecin directeur du Collectif Saint-Simon dans Contes institutionnels, l'ordinaire d'un directeur en institut de rééducation, paru en 2000 dans la collection . Vous avez également collaboré à des ouvrages collectifs, notamment celui qui a marqué les dix ans d'Empan, Penser les pratiques sociales (érès 2001) ou encore celui qui vient de paraître sous la direction de Michel Soulé, avec qui vous êtes lié, La vie de l'enfant.
Dans un autre registre, je me réjouis toujours de vos visites improvisées aux éditions érès et des moments de discussion toujours passionnants que nous pouvons ainsi partager. Nous y parlons de projets éditoriaux qui souvent se concrétisent. Je me souviens notamment de ce jour où vous m'avez transmis quelques histoires d'éduc de la part de Jef Curvalle. Grâce à Dominique Delpiroux qui les a mises en forme, elles sont devenues notre Sales gosses ! Avec votre préface et les illustrations de Jiho, nous avons persuadé notre diffuseur de lui réserver une place spéciale dans notre programme.

RP : Ma collaboration avec les éditions érès est une véritable histoire de famille. Elle débute en 1968. Je m'intéressais déjà au . Georges Hahn me contacte pour écrire dans un ouvrage collectif sous la direction de Robert Merle, Les mondes du crime. Introduction à la compréhension du fait criminel. J'ai été impressionné par cette rencontre qui concrétisa pour moi mon souci d'écriture. Ecrire, c'est témoigner, c'est se battre, c'est penser, c'est tenter d'atteindre la foule des anonymes, c'est se taire... c'est s'engager.
Je trouve cet "esprit des mots" aux éditions érès. J'y ai ma famille d'écriture ; j'y retrouve cet esprit d'équipe qui m'habite depuis mon enfance et que j'ai recherché dans les institutions médico-sociales et de soin qui ont émaillé ma vie professionnelle.
La revue Empan est mon fil rouge chez érès, mais aussi, je m'en rends compte aujourd'hui, ces nombreuses préfaces de livres parus (ceux de Joseph Rouzel, Lin Grimaud, Jacques Loubet, Jef Curvale, Michel Soulé...) ces dernières années, qui témoignent de mon engagement amical auprès des défenseurs de l'Etre-enfant et de sa famille. Finalement, sans être directeur de collection, je me suis installé aux éditions érès. C'est l'esprit du lieu qui veut ça ! Et j'aime, dans mes rencontres improvisées, parler papier, écriture, projets, rencontres avec de futurs voyageurs en écriture.

 

MFDS : Notre prochaine collaboration concerne notre revue Spirale, la grande aventure de Monsieur Bébé : vous avez accepté d'intervenir dans les premières journées Spirale qui se tiendront à Ramonville les 28 et 29 septembre 2006 autour des Dix ans de la revue marqués par les Dix commandements de la périnatalité.
Si nous n'avons parlé jusqu'ici que des points communs avec érès (ce que je connais le mieux !), je sais que vous avez une grande activité clinique, de supervision, de formation, de recherche... Quels sont vos pôles d'intérêt actuels ? Quels projets vous mobilisent ?

RP : Les projets qui me mobilisent sont finalement toujours les mêmes avec des médiations et des supports différents, que ce soit dans mon métier de psychanalyste qui ne fait pas éthiquement l'impasse des populations les plus démunies socialement et psychiquement, comme rédacteur en chef de la revue Empan, dans mes engagements militants. Je défends une vision humaniste de l'humain. Je suis préoccupé par la survie psychique et j'ai un intérêt privilégié pour l'_tre-enfant. Plus on découvre les compétences du bébé et plus on s'intéresse au fonctionnement psychique de l'enfant, plus ils font peur. Plus on les examine, plus on les vit comme incontrôlables. Notre regard n'a finalement pas de tendresse, plutôt de la toute-puissance. On réagit par génétique, hérédité, médicament. La haine de l'enfant qui a des difficultés à s'élaborer en amour est toujours là, tenace depuis la nuit des temps. Cet est notre premier affect racial. Notre souci de l'humaniser passe par l'éducation, accompagne sa maturation, qui n'est pas forcément son adaptation, tout en préservant la réserve écologique qu'il représente en termes de philosophie, de savoir-faire, d'immaturité et d'impulsivité, source de créativité. Ceci certes se traduit par les droits des enfants mais surtout en droit à l'enfance qui, lui, ne peut se légiférer. Quittons ces images véhiculées par les médias et la télévision : parents démissionnaires et jeunes incontrôlables, ces caricatures d'enfance entre l'hypermature, l'hyperactif, le surdoué, l'autiste, le délinquant, l'abusé, l'homoparentalité. Intéressons-nous plutôt aux nouvelles façons d'être enfant qui mettent en question les parents, l'Ecole, la société...
 

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