Patrick Ben Soussan


par Patrick BEN SOUSSAN,
le 1 avr. 2009

Patrick Ben Soussan est pédopsychiatre. Praticien hospitalier, il est intervenu de longues années en périnatalité (maternité, néonatologie, et CAMSP). Il exerce actuellement à l'Institut Paoli Calmettes, Centre Régional de Lutte contre le Cancer Provence-Alpes-Côte d'Azur, à Marseille, où il est responsable du Département de Psychologie Clinique. Il dirige aux éditions érès les collections 1001BB, Même pas vrai !, L'ailleurs du corps et 69. Il coordonne aussi la revue Spirale, la grande aventure de Monsieur Bébé.

 

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : A regarder le programme de ce trimestre, tu étais tout désigné pour l’entretien qui accompagne la Lettre d’érès ! Il y a tout d’abord l’événement de la parution du numéro 100 de la collection « 1001BB » que tu diriges aux éditions érès depuis 1997 ; la réédition d’un numéro de la revue Spirale épuisé depuis longtemps que tu avais coordonné, Le bébé et le jeu ; la parution d’une nouvelle collection au titre mystérieux, que tu as souhaité ouvrir avec un titre philosophique ; enfin les 3e journées Spirale, la grande aventure de Monsieur Bébé, qui se tiendront à Chambéry en juin, avec le soutien actif et la complicité de Marcel Sanguet et l’association Grandir. Bref, l’actualité chez érès est vraiment placée sous tes auspices ! Beaucoup de nos lecteurs te connaissent puisque tu accompagnes activement notre développement éditorial depuis longtemps. Avec ton aide, nous avons structuré un secteur petite enfance de qualité où, je pense, professionnels de toutes disciplines mais aussi parents cultivés nourrissent leurs réflexions et leurs relations aux tout petits et à leur environnement. Tu nous as aussi poussés à créer une collection dédiée au corps, dans la lignée de ton expérience auprès de personnes souffrant de cancer, et à nous lancer dans des essais décapants dépoussiérant les idées reçues. Avec toi, pas question de nous endormir sur des lauriers hypothétiques ! Qu’est-ce que cela fait à un directeur de collection de préparer la parution du centième titre ? Il y a peu de personnes pour nous parler d’une telle expérience ! Et du coup, ce n° 100 est à lui seul une fête anniversaire… que nous avons bien l’intention de prolonger dans des débats au sein des librairies qui sont plus que jamais des lieux de rencontre, d’échange, et restent, comme le dit Christian Thorel d’Ombres blanches, les seuls endroits où l’on peut trouver le livre que l’on ne cherche pas ! Peux-tu nous dire comment a évolué ton idée de départ depuis le moment où tu m’as proposé de prolonger l’aventure de Spirale par ces volumes, petits par leur taille, leur prix mais avec de grandes ambitions ?

Cents motsPatrick Ben Soussan : Alors là, je crois qu’il faut oser, elle n’a guère évolué… Elle n’a guère évolué depuis bien longtemps, avant même Spirale, avant les 1001 BB, avant mon engagement dans des projets d’édition. Elle demeure invariable, assurée, fidèle, tant elle est liée à cette exigence de transmission, cette réelle revendication à parler, à réunir, à créer du lien, à faire dialoguer des personnes, des disciplines, des cultures. D’accord, avec le temps, elle s’est assurément… radicalisée ; au début cette idée n’était que balbutiement. C’était quand même aussi un peu un challenge pour érès, ce projet d’une collection de neuf petits livres par an essentiellement centrés sur le bébé, sa famille, les professionnels qui l’accueillent, le soignent, l’éduquent, l’accompagnent. Fallait y croire, y voir une promesse, un projet, un avenir, et là, il est toujours temps de répéter combien j’ai trouvé chez vous cette écoute, cette attention, cette disponibilité, allez, osons, ce vrai sens du récit collectif, militant, précieux, exigeant. C’est pas histoire de passer de la pommade ou de donner dans le retour d’ascenseur, c’est « pour de vrai », comme disent les enfants. Il y a pour moi un vrai lien affectif, une véritable amitié, en son acception la plus esthétique d’ailleurs, qui s’est tissée avec érès, avec toi, Marie-Françoise mais aussi avec tant d’autres « artisans » des éditions, Ginette, Liliane, Anne, Lucie, Hélène, Jean… Même quand elles sont traversées de ce que Cocteau nommait des « spasmes tranquilles », ces amitiés- là sont aussi fondatrices de l’aventure de la revue Spirale, de la collection « 1001 BB » et de tout ce que tu évoquais plus haut, en cours ou à venir. Oui, c’est bien là que cela s’est passé, se passe encore et s’enrichit, dans ce creuset, dans cette communauté d’esprit et de travail, sensible et réactive aux échos que ces projets ont pu susciter parmi les professionnels et le public sensibilisé. C’est que les 1001 BB ont trouvé leur public, n’est-ce pas ? Une vraie rencontre, là encore ! Je crois beaucoup en ces effets de rencontres, ces résonances intimes, que disait Rilke, qui font que le 100e livre est là, et que cette collection a maintenant... un passé ! 100 livres, ça fait une somme, ça trace surtout un sillon, une histoire, et c’est cela qui me touche au plus intime, avoir partagé avec des centaines d’autres, de toute obédience : parents, psychanalystes, pédiatres, philosophes, historiens, psychologues, gynécologues, puéricultrices, écrivains, assistantes maternelles, psychiatres, ethnologues, économistes, obstétriciens, échographistes, infirmiers, anthropologues, sages femmes, juges, artistes, éducateurs, kinés, anonymes, reconnus, célébrés, praticiens, penseurs, universitaires, gens de terrain…, j’arrête là, tous ces auteurs, qui ont vraiment façonné cette collection, lui ont donné vie et sens. En français dans le texte, cela veut dire MERCI, merci à eux tous, merci de leur engagement à nos côtés, merci de leurs réflexions, de leurs témoignages,  merci pour leurs textes, le temps passé, le souci de transmettre dans une langue claire, simple, accessible et dans le même temps exigeante, sensible, actuelle. Ca fait bien plus de 1001 mercis à lancer. Et à répéter aussi distinctement à tous ceux qui lisent les ouvrages de cette collection, qui en parlent, qui y contribuent par leur courrier ou leurs mots, collectés par les uns ou les autres, au cours de colloques, rencontres, et autres signatures. Alors, bien sûr si l’idée de départ s’est parée de toutes ces contributions, elle s’est développée dans un monde nouveau, amarrée aux transformations, aux mutations même survenues dans le champ du bébé - cette bébologie qui a émergé depuis une trentaine d’années au plus - dans le champ de la périnatalité, des nouvelles parentalités, de l’accueil, de la transmission... Il faut aussi compter avec les progrès des techniques et des sciences, qui ont accouché d’un bébé radicalement différent de celui des années passées. Voilà de quoi renouveler continûment la collection, le bébé d’aujourd’hui nous oblige à penser différemment, toujours. Pourtant, depuis la nuit des temps, il est porteur des mêmes mythes, des représentations les plus fantastiques, des récits les plus foisonnants, ce bébé ; le voilà tellement familier, tellement inchangé, tellement en proie aux mêmes besoins, pulsions, gènes, violences, soins, familles... Ce qui est au travail, assidûment, dans la collection, ce qui la fait évoluer, c’est aussi cela, cette « incessante nouveauté » du bébé, tellement étranger et tellement familier en même temps, tellement étayé dans ces liens ininterrompus entre passé et présent, dans ces interrogations soutenues qu’il déploie chez tous ceux qui l’attendent, en prennent soin, en rêvent simplement. Alors voilà, au départ, comme tu le dis, il y a eu une idée, et qu’est-elle devenue ? Cette collection ? Bien plus que cela, un désir renouvelé de rencontres, de partage et de mots. Faudrait-il préciser qu’il y a du cri aussi derrière ces mots, du militantisme, de l’engagement, une façon de penser le bébé très marquée par l’humanisme, la psychanalyse, le souci au sens le plus romantique du terme, au sens de prendre soin de, le souci de l’autre. La constance, de titre en titre, de ce souci, en sa diversité profuse, pourra apparaître un jour comme un projet de résistance éditoriale, oser encore et toujours parler du bébé, de sa place de sujet en sa vie, sa famille et la société, ici et ailleurs.

 

MFDS : La transition est alors toute trouvée pour évoquer les prochaines journées Spirale qui ont choisi un thème très « politique ». Il interroge les choix de société que nous faisons, consciemment ou inconsciemment, et qui conditionnent la place que nous réservons aux tout petits. Dans quel état d’esprit se tiendront-elles ? Qu’est-ce qu’on peut en attendre ?

Revue spiralePBS : Comme quoi tout se tient, s’articule, prend sens. En effet, pour leur troisième édition, les Journées Spirale quittent exceptionnellement Ramonville, ancien siège fondateur des éditions érès, pour Chambéry, et ont décidé de se préoccuper de ce nouvel objet socialement modifié, le bébé. Sous un intitulé - « Il est né le nouveau bébé néolibéral » - qui ne peut prêter à confusion, il s’agira de s’interroger sur la place du bébé dans nos sociétés occidentales, aujourd’hui dominées par un discours libéral qui impose un modèle de lien à l’autre, à soi et au monde tout à fait particulier. Certains soutiennent ainsi que cette économie de marché sauvage, dérégulée et égoïste, organiserait jusqu’à nos psychismes contemporains. D’autres la voient comme une religion nouvelle avec ses croyances, ses dogmes et ses commandements. Beaucoup, au total, s’inquiètent d’un nouveau lien social affichant délibérément la satisfaction individuelle comme principe, et l’utilisation de l’autre comme moyen d’y parvenir. Nous nous demandons, à Spirale, ce qu’il en est des effets de cette idéologie sur le bébé contemporain et les adultes qui l’entourent. Quelle place lui est offerte et qu’attend-on de lui en retour ? Ce bébé postmoderne ne serait-il plus qu’objet de convoitise majeur que l’on s’arrache, ou bien roi triste (ou tyran, selon), courtisé par les marchands de toutes espèces, ou encore produit à améliorer sans cesse pour satisfaire le système ? Ou bien viendra-t-il toujours s’opposer et résister comme une passion folle au sage ordonnancement de son existence ? Nous essaierons, lors de ces journées Spirale de Chambéry, de garder en mémoire ce que Mme Dolto évoquait autrefois de ces « désirs un instant confondus qui se font chair en devenir », de ces choses un peu folles témoignant simplement de la vie et de l’amour. Cela nous parle-t-il aujourd’hui, alors que font bruit de toutes parts des mots comme mesurer, évaluer, classer et au besoin rectifier dès lors que l’on s’éloigne de la norme préconisée - longue vie aux « dys » dysarthriques, dyslexiques, dystoniques... ! –, réussite, éducation précoce, éveil culturel, coaching parental, génétique, obsession sécuritaire, principe de précaution ? Le bébé échappera-t-il à cette frénésie du contrôle, à cette démesure de la mesure, à cette assurance du pouvoir de l’inné ? Spirale souhaite vivement débattre de ces questions avec ses lecteurs et s’engager dans une vraie mise en perspective de ces assurances contemporaines qui sont, selon nous, autant d’a priori idéologiques.

 

MFDS : Penses-tu alors qu’en douze ans, les conditions d’accueil et de soins au sens le plus large des tout-petits et de leur famille ont évolué ? Nous aimerions croire que les livres peuvent avoir une influence tant sur la réflexion que sur les pratiques, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Est-ce une illusion ?

PBS : Oui, bien sûr, une illusion très winnicottienne, c’est-à-dire nécessaire et « développementale ». Illusion parce que ce ne sont pas les livres qui changent le monde, ou leurs lecteurs, mais les hommes, les femmes qui les écrivent, qui les publient, qui leur permettent d’exister, de circuler, les hommes et les femmes qui les incarnent, qui les habitent et qui, du coup, nous permettent de découvrir de nouvelles pensées, de nouveaux élans, ou simplement de confirmer tous ces petits arrangements avec le quotidien, que nous réalisons dans nos pratiques, sans nous en rendre compte, sans leur donner le sens que nous découvrons alors parfois au détour de ces ouvrages qui nous « parlent ». La pensée au travail, l’humanité en oeuvre, la mise en commun de nos perceptions et de nos émotions, la mise en sens, en histoire, voilà bien ce que les livres nous offrent. Dans les livres, le lecteur trouve bien plus que ce qu’il peut en croire, et ce qui existe sous ses yeux est déjà là mais aussi à venir. Les enfants qui sont aujourd’hui sous nos yeux ne sont pas les mêmes que ceux d’hier. Le monde a changé, le monde change tellement vite ! Ils ont changé aussi, les enfants, leurs parents tout autant et les professionnels qui s’en occupent. Les enfants d’aujourd’hui supportent ce curieux et terrible paradoxe : ils sont sur le devant de la scène familiale, voire conjugale, affirmés comme libérés, personnifiés – Ah ! Cette convocation incessante du « bébé est une personne » ! – et dans le même temps, ils ne sont que des enfants exclus et finalement abandonnés. Quelle place occupent-ils vraiment ces enfants ? Une place grandiose, mais dont on se demande assurément s’il s’agit bien d’une place d’enfant. La clinique infantile nous en apprend tous les jours sur les changements du statut de l’enfant, tellement objet de marché, de maltraitance, voire de perversion. Nous devenons tous des employés du chiffre, du contrôle, de la maîtrise, décrypteurs et modeleurs de conduites, des experts extrêmement sollicités, écoutés, socialement « banalisés », qui doivent, sans délai, délivrer réponses, assurances et garanties, en gros des prestataires de service – ou faut-il dire plutôt au service ? Bien entendu, l’intérêt de l’enfant si régulièrement convoqué dans les années passées, s’est, sous les lois conjointes de l’individualisme, du narcissisme, de la consommation et de l’extimité, profondément métamorphosé : que reste-t-il alors de ces gros mots que seraient l’inconscient, le désir, le conflit psychique, les pulsions..., auxquels on préférera à tout coup l’attachement, la résilience, la bientraitance, les conduites... ? Nos outils théoriques sont mis à l’épreuve, plus, leur pertinence est à réévaluer régulièrement ; ils méritent d’être remis au travail dans l’ici-et-maintenant. Les livres qui nous enseignent et nous engagent à cette clinique du renouvellement, du décentrement, exigeante et assidue, sont plus que nécessaires désormais, tout comme les échanges, les colloques, journées d’études ou de travail... La question centrale aujourd’hui ne serait-elle pas avant tout éthique : comment écouter un enfant et sa famille alors que tout autour de nous est brouillé dans une cacophonie de la prédiction, de la sécurité et de la répression ?

 

MFDS : Le numéro de la revue que nous rééditons dans les « Dossiers de Spirale » sous ta direction n’est pas directement articulé à ces problématiques, mais le fait qu’il y ait très peu d’écrits sur le bébé et le jeu n’est peut-être pas anodin dans notre société utilitariste…

Le bébé et le jeuPBS : Et pourtant, tous les enfants de la Terre jouent, dès leur plus jeune âge. L’humanité s’éveille en jouant. Goethe déjà l’affirmait : « L’homme n’est vraiment humain que quand il joue. » C’est que, quand on parle jeu, on pense, invariablement, enfant ; alors, les grands, les adultes auraient-ils perdu cette capacité à jouer ? Cette capacité à jouer serait-elle une compétence précoce, un don inné ? Ou bien plutôt un fait de culture, profondément humain – les animaux jouent-ils ? Qu’est-ce que jouer ? Qu’est-ce qu’un jeu ? A-t-on besoin de jouets pour jouer ? Et au total, le jeu ne donne-t-il pas accès au « je » ? On connaît par coeur cette formule galvaudée, « Jouer, c’est du sérieux », mais elle dit bien que le jeu est un des fondements de la vie, plus encore, qu’il est indispensable à la vie. « C’est sur la base du jeu que s’édifie toute l’existence expérientielle de l’homme », assurait Winnicott. Et Freud de rétorquer, presque en écho, que le jeu était à élever au rang de « grande performance culturelle ». Alors, si le jeu est à cultiver, s’il est en soi, un soin, on peut en effet se préoccuper de voir notre société, si libérale, si avancée, faire peu de cas de cette assurance. Tout ici est aujourd’hui tellement surchargé d’objets que l’on dit culturels. D’objets inanimés – et il n’y a pas que les jouets qui sont concernés, pensons aussi à la littérature de jeunesse, aux ateliers d’expression pour tout-petits, aux arts vivants pour bébés, à l’éveil musical – qui n’ont d’âme que celle qu’on leur prête. D’objets à consommer, dans une oralité frénétique. « Donnons tout à notre bébé, qu’il ne manque de rien, ensemençons sa vie » ; de l’engrais culturel, rien de plus. Des bébés pensés comme des plantes ou des oies, à fertiliser ou à gaver. Des bébés à enrichir, comme un merveilleux - et rare - placement à faire prospérer. Des acquis culturels, des biens culturels, à acquérir assurément moyennant finances, car tout se paye bien entendu, et rien n’est gratuit dans ce commerce des aubes naissantes et de la petite enfance ! Freud l’a écrit dans La création littéraire et le rêve éveillé : « Tout enfant qui joue se comporte en poète. » Et le poète Pablo Neruda de lui répondre comme en écho : « L’enfant qui ne joue pas n’est pas un enfant. L’homme qui ne joue pas a perdu pour toujours l’enfant qui était en lui. » Notre société prône les apprentissages précoces, le développement cognitif au berceau ; jouer a mauvaise presse, mauvais genre. Que sont ces hommes d’aujourd’hui qui ont perdu la poésie de la vie ? Et veulent- ils faire de leur enfant un de ces « adultes rassis », comme les qualifie le Petit Prince de Saint- Exupéry ? Sommes-nous donc à ce point devenus ces grandes personnes de Prévert qui « majusculent », « haut de forme et bas de plafond » ?

 

MFDS : Enfin, j’aimerais que tu nous parles du premier titre de cette énigmatique nouvelle collection 69. Il semble en tout cas promesse d’une vision positive dont on a bien besoin par les temps qui courent, qu’en est-il vraiment ?Essai sur la simplicité dêtre

PBS : 69... immanquablement, voilà de quoi s’offrir une virée imaginaire au XVIe siècle, en Inde, à feuilleter le noble traité du Kâma-Sûtra… C’est que les mots font naître des images, résonnent – à la lecture du mot «téléphone», une sonnerie retentit –, reproduisent des perceptions sensorielles auxquelles ils se rapportent, convoquent des représentations, des assignations culturelles, sociales, affectives... Il n’est pas un mot qui n’ait qu’un seul sens et ne soit l’objet d’aucune efflorescence interprétative. Aucun mot n’échappe à cet impératif : il fait signe avant de faire sens. Il porte témoignage d’un subtil décodage inconscient, préalable à sa signification même, tant lié à son contenu émotionnel. J’ai voulu une collection qui cueille à tous les râteliers du quotidien, du monde, tous ces mots, petits et grands, jargons et homélies, qui nous dictent leurs vues, souvent à notre insu. Des vérités proverbiales aux mensonges d’État, des lieux communs de notre humanité à nos assurances savantes. Mais surtout, dans ces discours tristes, moroses, de fin de tout, qui nous assiègent, j’ai voulu une collection qui pue la vie, pas raisonnante pour un sou, pas propre sur soi, la vie pas matérielle, celle qui fait rire, jouir et danser sous la lune. Une collection qui s’éclate, qui appartiendra à ceux qui rêvent trop, qui vivent trop, qui aiment trop. Faudra pas y chercher un précis de développement personnel, un ouvrage de coaching de plus, assurant la santé éternelle et la bonne conduite de nos petites entreprises, pas même un atelier d’écriture pour récit initiatique et petits contes à dormir debout. Non, juste un plaidoyer du style : la vraie vie est ici, vivons-là, joyeusement, avec volupté, en nouveauté. Cette collection publiera des essais : philosophiques, moraux, psychanalytiques, historiques, politiques, sociaux... En un mot, elle participera d’une mise en forme des grandes questions de la vie. Mais, malgré notre époque dite postmoderne qui n’appelle que cela, elle ne publiera ni livre de recettes ni précis de gouroulogie : nouvelles réponses existentielles, nouveaux maîtres à penser, à faire ou à rêver lui seront étrangers. 69 ne sera pas un lieu de réponse mais bien un moment de questionnement pris dans l’élan, l’urgence, et tendu vers l’autre, dans une vraie soif de transmission. Hérétiques assurément seront ses livres, en ces temps de disette de l’esprit, poétique bien entendu, pour dire la vie, le sensible, et plutôt que d’épuiser leur sujet, de l’argumenter, de l’objectiver, à la mode de la dialectique classique et de l’orthodoxie universitaire, ils le tourneront dans tous les sens, et le retourneront encore. Il s’agira plus d’éprouver que d’exposer. Son rythme de parution sera, pour commencer, de deux ouvrages par an, 69 ne paraissant qu’aux beaux jours, au printemps et à la saison des vendanges, le vin et le soleil lui siéent en effet à merveille. Son premier titre, Essai sur la simplicité d’être, comme un avertissement, un exorde, une annonce, est un ouvrage d’Alain Chareyre-Méjan, philosophe, professeur d’esthétique à l’université de Provence, Aix-Marseille I. Il a publié des essais sur le fantastique, la littérature libertine, l’expérience esthétique, et son dernier ouvrage paru est Cueco ou la nature des choses (Panama, 2008). Dans ce livre, Chareyre-Méjan rappelle que, communément, nous rapportons l‘anxiété de vivre à ce sentiment que tout est amené à finir à un moment donné. Pourtant, pris en lui-même, le fait d’être n’a pas lieu dans le temps mais au présent, et en cela il ne finit jamais. Dans cette perspective, le vrai mystère n’est pas le fait de vivre, c’est celui, proprement, d’exister. En gros, Chareyre- Méjan nous dit qu’il n’y a rien, de l’existence, à interpréter ou à comprendre, mais que, dans sa simplicité et son évidence, la certitude du bonheur constitue le seul principe de notre vie. La vie n’appelle, pour être comprise, qu’une conversion de la sensibilité, du genre de celle que Hölderlin formulait jadis de la façon suivante : «Retourner le désir de quitter ce monde pour l’autre en un désir de quitter un autre monde pour celui-ci». Voilà bien ce que prônera 69, comme il n’y a par définition pas d’autrement qu’être, la vraie vie n’a pas d’ailleurs. Elle est ici, tout entière, à nous de la savourer et de la vivre. Avouez qu’après ces plaidoyers pour une société plus humaine et subjectivante, libérée du joug aliénant du libéralisme et de la jouissance à tout crin, marchandisée, 69 vient à point...

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