Vincent de Gaulejac


par Vincent DE GAULEJAC,
le 1 janv. 2004

Vincent de Gaulejac, vous êtes professeur de sociologie à l’université Paris 7, directeur du Laboratoire du changement social. Vous avez aussi une grande expérience de l’édition puisqu’au-delà des ouvrages que vous avez signés – et qui ont eu du succès –, vous avez dirigé pendant plusieurs années la collection « Sociologie clinique » chez Desclée de Brouwer. En 2000, alors que je travaillais à la parution du livre Prison en changement, sous la direction de Claude Veil et Dominique Luilhier, qui est membre de votre laboratoire, vous avez pris contact avec nous pour nous proposer de poursuivre votre collection au sein d’érès. Même si de tout temps, nous avons publié des ouvrages de sociologues, nous n’avions pas de collection ouvertement sociologique. Et nous avons pensé qu’il s’agissait là de l’opportunité pour nous de développer un secteur à la fois proche et différent. Par ailleurs, nous avions de nombreux points communs concernant tant les sujets d’étude que les auteurs concernés. En effet, nombreux sont vos collaborateurs qui ont participé à la revue Connexions, que nous publions depuis 1986, ou que nous comptons parmi les coauteurs d’ouvrages collectifs. Pouvez-vous nous parler de la spécificité de votre approche sociologique, qui a justifié votre désir de conserver le nom de la collection créée pourtant ailleurs ?
 

Vincent de Gaulejac : Effectivement, je tiens à ce titre « Sociologie clinique » pour des raisons personnelles, institutionnelles et scientifiques.
 

La conclusion de ma thèse sur La névrose de classe1 s’intitulait « Pour une sociologie clinique ». Je défendais l’idée que l’étude des trajectoires sociales d’un point de vue sociologique était essentielle pour comprendre les conflits d’identités et leurs répercussions cliniques. Il convenait donc d’ouvrir un espace de réflexion, théorique et pratique, entre l’analyse sociologique et la démarche clinique. C’est ce que j’avais développé par ailleurs dans des groupes d’implication et de recherche autour de la thématique « Roman familial et trajectoire sociale ».
 

A la même époque, des collègues québécois (dont Robert Sévigny et Jacques Rhéaume) et français (Eugène Enriquez) m’ont invité à les rejoindre pour créer deux comités de recherche de « sociologie clinique », l’un à l’Association internationale des sociologues de langue française et l’autre à l’Association internationale de sociologie. Ces deux associations nous ont reconnus en 1992, date à laquelle j’ai organisé le Premier colloque de sociologie clinique en France, à l’université Paris 7. Ces deux réseaux regroupent des chercheurs venant de 15 pays différents, en Europe, Amérique du Nord et Amérique latine où ils sont particulièrement dynamiques. De nombreux travaux se réclamant de la sociologie clinique y sont poursuivis. Les colloques que nous organisons dans ces différents pays rassemblent plusieurs centaines de chercheurs issus de diverses disciplines.
 

La sociologie clinique est une orientation transdisciplinaire, entre sociologie, psychologie, psychanalyse, sciences de l’éducation, anthropologie, histoire, etc. Elle est proche de la psychosociologie, du moins celle qui est présentée dans le Vocabulaire de psychosociologie que vous avez publié en 2000. Ses référents théoriques constituent une cartographie qui déborde largement la sociologie. Par exemple La névrose de classe se situe entre Freud, Sartre et Bourdieu. Un autre ouvrage qui fait référence dans le champ, L’emprise de l’organisation2, étudie la question du pouvoir au carrefour d’enjeux économiques, politiques, idéologiques et psychologiques, ce que reprend Max Pagès dans son dernier ouvrage La violence politique.
 

M-F D-S : En quoi vous différenciez-vous des autres courants sociologiques (celui initié par Bourdieu, celui de Serge Moscovici, etc.) ?

V de G : Il nous faudrait du temps pour cela ! En quelques mots, je dirai que la sociologie clinique s’intéresse à la dimension existentielle des rapports sociaux. Elle se veut « au plus près des acteurs » (étymologiquement « clinique » signifie « près du lit du patient »), de leur vécu. C’est donc une sociologie phénoménologique qui s’intéresse particulièrement à la subjectivité, au sujet, aux sentiments sociaux, aux émotions collectives, aux faces obscures des phénomènes sociaux, aux jeux du désir et du pouvoir, à l’imaginaire collectif, pour reprendre quelques expressions que l’on retrouve dans les titres publiés dans la collection.

 

M-F D-S : En deux ans, nous avons publié ensemble cinq titres, tous très différents mais qui, finalement, plantent un peu le décor de la collection. Peut-on dire qu’ils ouvrent chacun à leur manière les chantiers à engager dans votre champ ?

V de G : Effectivement, je crois qu’ils esquissent une cartographie intéressante du champ de la sociologie clinique :
- l’intervention, parce qu’on ne peut dissocier la réflexion et l’action ;
- le travail, parce que le monde du travail est aujourd’hui en mutation profonde, que ces changements bouleversent les rapports sociaux et ont des conséquences psychiques importantes ;
- la violence politique, parce que sa compréhension est au cœur de l’articulation entre des processus sociaux de domination et des processus psychiques inconscients ;
- la démocratie, parce que la question de « l’être ensemble » ne peut être posée que si l’on analyse les pulsions destructrices qui traversent nos sociétés ;
- l’imaginaire, parce que la société et les institutions sont aussi et peut-être d’abord des constructions imaginaires et symboliques.
Les cinq livres publiés correspondent parfaitement à l’image que je souhaite donner à cette collection : des problèmes de société abordés dans une perspective pluridisciplinaire, ouverte, intégrant l’analyse de processus sociopolitiques ; des questions théoriques permettant de croiser des orientations différentes (sociologie, psychanalyse, anthropologie…) ; des auteurs confirmés ou débutants qui ont le souci de concilier les exigences de la rigueur scientifique et les nécessités d’une écriture sensible, accessible à des non-spécialistes.

M-F D-S : Dans le premier semestre 2004, que nous présentons dans cette Lettre érès, deux ouvrages sont prévus : l’un, dans la lignée de celui de Danièle Linhart (souhaitons qu’il soit aussi bien accueilli) poursuit l’exploration du monde du travail ; l’autre, dans une visée plus interdisciplinaire s’interroge sur l’individu, produit et producteur de la société hypermoderne.

V de G : Ces deux ouvrages viennent enrichir la cartographie déjà esquissée. Le premier s’intéresse aux effets de la modernisation à La Poste. Il s’agit du premier ouvrage de Fabienne Hanique issu d’une recherche magnifique. Elle a passé trois ans à observer, au quotidien, les transformations d’un bureau de poste. Sa description fine, sensible, clinique, du monde des employés de bureau, de la façon dont, au jour le jour, ils vivent les mutations du monde « moderne » est fascinante. Toute proportion gardée, nous avons là un ouvrage qui se situe entre Au bonheur des dames de Zola et L’établi de Robert Linhart. C’est pour moi un bel exemple de ce que peut apporter la sociologie clinique à la sociologie des organisations et à la sociologie du travail : l’analyse des rapports sociaux et des fonctionnements institutionnels qui intègre le vécu des acteurs au quotidien.
Le deuxième ouvrage est très différent. Il présente une réflexion collective sur l’individu hypermoderne, suite à un grand colloque organisé sous l’impulsion de Nicole Aubert. Des auteurs venant d’horizons divers (dont Robert Castel, Eugène Enriquez, Claudine Haroche, Paul-Laurent Assoun, Jean Cournut, Jacqueline Barus-Michel, François de Singly… je ne peux les citer tous !) y ont été invités pour débattre sur les tendances lourdes qui caractérisent nos sociétés contemporaines, et leurs répercussions sur les personnes. La mise en évidence des caractéristiques de l’individu hypermoderne dessine les grands problèmes d’aujourd’hui : la pression du travail, le culte de l’urgence, l’exacerbation narcissique, les différents visages de la lutte des places, les conditions nécessaires pour être un individu autonome, etc. Je pense que cet ouvrage fera date.


M-F D-S : Quelles perspectives souhaitez-vous à l’avenir privilégier dans votre collection ? Quelles problématiques vous semblent devoir être explorées par les sociologues qui se réclament de votre courant théorique ?

V de G : Ce dernier ouvrage ouvre une réflexion globale sur des perspectives qui seront reprises dans le futur : la souffrance au travail, les liens entre les contradictions sociales et les conflits psychiques, l’émergence de nouvelles psychopathologies, les différentes facettes de l’idéalité, les processus d’exclusion, les processus de construction des identités individuelles et collectives. Mais aussi des questions de méthodes et de pratiques : quelles réponses, dans le champ de la recherche et de l’intervention, apporter aux défis du monde contemporain ?

La sociologie clinique est une sociologie engagée qui cherche non seulement à comprendre notre monde tel qu’il est mais également à développer des méthodologies, à produire du savoir avec les acteurs concernés par les phénomènes étudiés.
 

M-F D-S : En 2000, avec l’équipe du CIRFIP, nous avons publié Le vocabulaire de psychosociologie qui a été conçu comme un ouvrage de référence pour une discipline qui peine à trouver une identité et qui pourtant a exercé une influence importante dans de nombreux domaines (fonctionnement des groupes et des organisations, rapport au pouvoir, traitement des conflits psychologiques et sociaux, rapport entre recherche et pratique sociale, sciences de l’éducation, formation, pédagogie, enquête sociale et économique, travaux sur l’opinion publique, études de marché ou de motivation, psychothérapies, travail social…) Finalement, nombreux sont nos lecteurs qui se trouvent concernés par cet outil de travail, à la fois conceptuel et méthodologique. Pouvez-vous nous parler de son élaboration et de sa réalisation à laquelle vous avez participé ?

V de G : Je dois saluer le formidable travail de Jacqueline Barus-Michel, Eugène Enriquez et André Lévy qui ont dirigé cette somme. Je suis admiratif qu’ils aient réussi un double pari :
1) rassembler l’ensemble des auteurs qui ont contribué à produire la psychosociologie francophone ;
2) donner une présentation complète et approfondie des notions, des auteurs et des méthodes de cette orientation.
La psychosociologie est à l’image d’Arlequin : polymorphe, métisse, bigarrée. C’est ce qui fait sa richesse et sa faiblesse. Elle est comme les enfants bâtards : solide, créative, iconoclaste mais avec de gros problèmes de reconnaissance et de légitimité. Pourtant, vous remarquerez que ses acteurs sont souvent en avance sur les autres disciplines pour aborder des questions qui deviennent centrales : la souffrance sociale, la place de l’individu et du sujet, les mutations du monde du travail, l’exclusion et les processus de désinsertion sociale, les nouvelles formes de violences, etc. Il y a un cousinage étroit entre psychosociologie et sociologie clinique. Cela est d’ailleurs évident lorsque vous examinez le cursus des auteurs publiés dans la collection. n

1. Vincent de Gaulejac, La névrose de classe, Hommes et groupes, 1987
2. Max Pagès, Michel Bonetti, Vincent de Gaulejac, Daniel Descendre, L’emprise de l’organisation,
PUF, 1979, Desclée de Brouwer, 1998.

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