Marie-Laure Cadart


par Marie-Laure CADART,
le 24 juil. 2014

Marie-Laure Cadart est médecin et anthropologue. Depuis 2004, elle se consacre essentiellement à la formation continue et à la recherche. Elle est membre du bureau du SNMPMI (Syndicat national des médecins de PMI) et fait partie des initiateurs du collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans ». Elle a publié sLes parents dans les crèche, utopie ou réalité ? (érès, 2006) et Les crèches dans un réseau de prévention précoce (érès, 2008, coll. « 1001BB »).

 

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Marie-Laure Cadart, tu es médecin et anthropologue. Tu as notamment exercé en pmi, tu es d’ailleurs membre du bureau du SNMPMI (Syndicat national des médecins de PMI). Depuis 2004, tu te consacres essentiellement à la for­mation continue et à la recherche. Tu es active dans le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans » que tu as contribué à créer. Notre première rencontre remonte au moment où tu as retracé l’histoire originale de l’ACEPP (association des collectifs enfants, parents, professionnels) dans Les parents dans les crèches, utopie ou réalité ? (érès, 2006). Tu as ensuite coordonné le « 1001 BB » Les crèches dans un réseau de prévention précoce (érès, 2008). Cette année voit l’aboutissement du travail colossal que tu as entrepris pour rassembler les travaux de Myriam David et les faire connaître aux professionnels de l’enfance d’aujourd’hui car malheureusement, cette grande pédopsychiatre, qui a consacré sa vie aux enfants en souffrance et nous a quittés en 2004, reste peu connue. Je suis contente et fière de cette publication car Myriam David compte beaucoup pour moi. J’ai eu la grande chance de la rencontrer à la fin de sa vie grâce à Patrick Ben Soussan, au cours de l’aventure de la revue Spirale dont elle était la marraine attentive et chaleureuse. Présente le plus possible aux comités de rédaction, elle a dirigé le numéro 5 Le bébé, ses parents, leurs soignants (érès, 1997, réédité depuis dans les dossiers de Spirale) dont nous reprenons ici la magnifique « supplique des bébés inquiets ».
Prendre soin de l’enfance paraît donc à l’automne. Peux-tu présenter Myriam David ?

Prendre soin de l'enfanceMarie-Laure Cadart : Je suis heureuse de voir l’aboutissement de ce travail qui m’a mobilisée depuis plusieurs années et de voir la parution de ce livre rassemblant les écrits de Myriam David, dix ans après sa disparition. Présenter Myriam David en quelques lignes n’est pas chose facile. Mais je vais essayer.

Myriam David (1917-2004), pédopsychiatre et psychanalyste, a consacré sa vie à l’enfance et plus particulièrement aux très jeunes en­fants. Elle s’est particulièrement préoccupée des enfants en difficulté du fait de leurs conditions de vie, d’un contexte familial complexe ou d’une pathologie mentale les touchant eux ou leurs parents. On peut qualifier sa démarche d’avant-gardiste car elle a posé les bases de pratiques de soins qui font actuellement référence alors même que son œuvre pourtant considérable est trop peu connue. Elle a fait partie des pionniers qui ont contribué à modifier la façon de s’occuper des jeunes enfants en tenant compte de l’existence de leur vie psychique, à une époque où cette façon de penser était incongrue.

La terrible expérience de la déportation a été décisive dans son orientation professionnelle – ce qu’elle ne confia qu’à la fin de sa vie –, donnant au fait de « prendre soin » une dimension particulière qui ne cessa de se renforcer au cours de sa vie longue et féconde. Elle s’est efforcée de comprendre ce qui permet au pire d’advenir pour pouvoir lutter contre. La rencontre avec des bébés en pouponnière, dans un univers qui lui évoquait celui des camps dont elle est revenue, a conditionné son parcours et les recherches qu’elle mena dans les années 1950 avec Geneviève Appell : tout faire pour éviter que ne se pérennisent des enfers pour bébés, tout faire pour en comprendre les mécanismes et les combattre.

Les années d’après-guerre passées aux États-Unis ont été elles aussi marquantes. La psychanalyse y était en plein essor, rassemblant beaucoup de grands noms ayant fui l’Europe et ses persécutions. Elle y commence sa formation psychanalytique et y débute son engagement pour des soins psychiques précoces, découvrant que la psychopathologie s’enracine dès la petite enfance et qu’il est possible d’agir précocement pour éviter à l’enfant des souffrances qui entraveront son développement, ses apprentissages et sa vie relationnelle. Elle a œuvré toute sa vie dans le sens d’une prévention précoce humanisante, respectueuse du sujet quel qu’il soit et tenant compte du contexte.

La démarche de Myriam est originale à plus d’un titre :

- forte de son expérience aux États-Unis, elle est convaincue qu’il est important de former à la psychologie les professionnels du secteur social et de l’enfance, ce qu’elle soutient activement dès les années 1960. Pour elle, la formation doit toujours être associée à une réflexion sur la pratique professionnelle ;

- si la psychanalyse constitue la base de son approche théorique, elle l’associe à d’autres courants, notamment à la théorie de l’attachement, et s’appuie sur le réel de chaque situation afin de soulager les souffrances ;

- elle part toujours de ce qu’elle observe, constate, entend, pour théoriser, dans un aller-retour permanent entre pratique et théorie. C’est parce qu’elle voit en pouponnière des bébés en mauvaise santé, entravés dans leur développement, qu’elle engage une recherche visant à améliorer l’état de ces enfants. Les résultats probants vont déterminer la modification des soins à porter aux jeunes enfants. Ces premières recherches cliniques n’ont cessé d’alimenter ses théorisations ultérieures ;

- elle s’engage dans une approche globale de la situation, ne négligeant rien ni personne : la souffrance des bébés, mais aussi celles des professionnels et des parents. Il faut agir à tous les niveaux : psychothérapies même pour de très jeunes enfants, organisation des soins, formation des professionnels...

- sa vie est émaillée de rencontres fécondes : Geneviève Appell, avec qui elle a cheminé dans sa vie professionnelle et amicale, elles ont entrepris ensemble des recherches cliniques aux résultats décisifs sur les interactions précoces, les carences institutionnelles, les effets des séparations précoces ; Emmi Pikler à la pouponnière de Lóczy en Hongrie ; mais aussi Serge Lebovici qui lui permit de créer des lieux de soins innovants, le centre de pmi Masséna, le centre familial d’action thérapeutique de Soisy-sur-Seine, l’unité de soins spécialisés de jeunes enfants à domicile du 13e arrondissement...

Elle disait aimer soigner, mais elle aimait aussi enseigner et transmettre. Elle savait aussi se laisser enseigner par les bébés, en les observant pour mieux les comprendre, en respectant leur rythme de développement toujours individuel, en repérant les signes de souffrance pour pouvoir agir le plus tôt possible.

 

MFDS : Pourquoi ce livre est-il important ? Comment l’as-tu conçu ?

MLC : J’ai eu la chance de rencontrer Myriam David à la fin de sa vie, alors que j’étais jeune médecin de pmi et cette rencontre a éclairé, enrichi et modifié ma pratique et celle des équipes avec qui je travaillais. C’est à cette période qu’elle a confié à plusieurs d’entre nous le soin de continuer le travail, qu’elle et d’autres avaient initié, et de le transmettre. Aussi, j’ai été très honorée quand Geneviève Appell m’a sollicitée pour rassembler ses textes les plus emblématiques. Avec Françoise Jardin, qui a succédé à Myriam à la direction de l’unité de soins, nous nous sommes mises au travail.

Myriam David a écrit quatre livres tous réédités 1. Elle a dirigé plusieurs ouvrages collectifs et rédigé plus d’une centaine d’articles parus dans des ouvrages collectifs, dans des revues scientifiques ou de vulgarisation. Elle a aussi laissé des textes ayant servi de base à ses enseignements. Ces écrits, pour certains essentiels, n’ont jamais été rassemblés et sont parfois introuvables aujourd’hui.

La première étape pour préparer ce livre a été de les rassembler dans une tentative d’exhaustivité (il n’est pas exclu que nous en découvrions encore). Il a fallu ensuite les lire et les trier. Beaucoup de textes étaient excellents et frappaient par leur actualité, même parmi les plus anciens ; d’autres témoignaient d’un contexte historique ou d’une étape de sa pensée et de sa méthodologie. L’écriture était claire, dans un langage accessible au plus grand nombre qui en fait sa force, alors même que les problématiques abordées sont complexes.

Outre faire connaître l’œuvre de Myriam David, l’objectif de ce livre est d’apporter une aide précieuse à tous ceux qui voient se dégrader les modalités de soins et d’éducation des jeunes enfants et ne veulent pas rester impuissants. En effet, il permet de comprendre les fondements de pratiques, devenues banales dans la bien-traitance des jeunes enfants, qui sont aujourd’hui attaquées au prétexte de l’efficacité gestionnaire et financière. Je pense notamment aux travaux sur les séparations précoces, à la nécessité de les éviter autant que possible, de les préparer quand elles sont nécessaires, de les aménager quand elles se font en urgence, etc. Je pense aussi à la notion de travail en réseau qui doit toujours être repensée, dans lequel chacun, quel qu’il soit, doit être respecté, dans sa singularité de sujet et dans son intimité. Je pense enfin aux protocoles standardisés qui se mettent en place, çà et là, dans le cadre de la prévention précoce, et qui visent à une adaptabilité de l’enfant à tout prix sans tenir compte du contexte possiblement pathogène. Le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans » 2s’oppose à ces pratiques et propose d’autres modalités pour une prévention prévenante fortement inspirées, sans toujours le savoir, du travail de Myriam David...

La quantité des textes importants à faire connaître aux lecteurs d’aujourd’hui rendait difficile de tout publier dans un seul volume qui aurait compté près de 900 pages ! Nous avons alors imaginé un format original pour ce livre : certains textes seront accessibles en version numérique sur le site des éditions érès mais seront présentés dans la version papier sous la rubrique « Pour aller plus loin ». Cette rubrique n’est pas du tout accessoire, car on y trouve des textes fondamentaux, notamment l’intégralité des recherches menées dans les années 1950 par Myriam David et Geneviève Appell qui seront d’une grande utilité pour les chercheurs et les étudiants, mais aussi des textes d’approfondissement notamment sur les effets sur l’enfant de la psychopathologie parentale, etc. Je te remercie beaucoup, Marie-Françoise, d’avoir osé cette aventure éditoriale chez érès qui, je le sais, vous mobilise beaucoup et constitue un nouveau challenge.

Une autre particularité du livre tient aux contributions de « relecteurs » qui ont connu Myriam David, travaillé avec elle et/ou ont reconnu l’importance de son œuvre. Ils ont accepté d’expliquer, de leur place spécifique, en quoi les écrits présentés sont toujours d’actualité et encore novateurs.

 

MFDS : À qui s’adresse-t-il ?

MLC : Ce livre est destiné à un large public : professionnels de la petite enfance et de l’enfance (pmi, établissements d’accueil de jeunes enfants, centres de loisirs et colonies de vacances...), de la santé, des secteurs psychiatrique et social, de la justice, psychologues, enseignants, personnels administratifs et décideurs politiques. Il s’adresse aux étudiants et jeunes professionnels pour leur permettre de découvrir cette œuvre, aux professionnels connaissant Myriam David qui apprécieront de trouver ses textes épars rassemblés, aux chercheurs, universitaires, enseignants qui auront à leur disposition des références devenues introuvables ou encore à toute personne curieuse et concernée par l’enfance.

 

MFDS : Dans la droite ligne du travail de passeur que toi et les contributeurs de cet ouvrage avez réalisé en présentant l’œuvre de Myriam David et ses enseignements éminemment actuels, des événements, des rencontres auront lieu tout au long de la prochaine année. Y a-t-il d’ors et déjà des dates et des lieux à retenir 3 ?

MLC : Plusieurs journées-événements sont déjà en préparation : à Toulouse le 11 décembre 2014 avec l’ifrass ; à Aix-en-Provence, le 16 février 2015 une journée organisée par l’association ANTHEA en direction des assistants familiaux et des tisf et des équipes qui travaillent avec eux sur le thème du travail à domicile ; à Paris, en mars 2015 une journée autour des enseignements de Myriam David sur le bébé et leur actualité organisée par le copes et l’association Pikler Lóczy France, avec le soutien de la waimh ; à Aix-en-Provence le 19 juin 2015 une journée autour du bébé et de Myriam David avec l’epe du pays d’Aix ; une journée dont la date n’est pas encore fixée est en préparation à Nancy avec le CNFPT en direction des professionnels de PMI, ASE et du service social.

 

  1. L’enfant de 0 à 2 ans (Privat, 1960, rééd. Dunod) ; L’enfant de 2 à 6 ans (Privat, 1960, rééd. Dunod)  en direction des parents et les professionnels ; Le placement familial (esf, 1989, rééd. Dunod) qui constitue l’ouvrage de référence en la matière ; Lóczy ou le maternage insolite, écrit avec Geneviève Appell (Le Scarabée 1973, rééd. Erès).
  2. Voir les ouvrages du Collectif parus aux éditions érès Pas de 0 de conduite pour les enfants de moins de 3 ans (2006) ; Enfants turbulents : l’enfer est-il pavé de bonnes préventions ? (2008) ; Les enfants au carré ? Une prévention qui ne tourne pas rond (2011) ; Petite enfance : pour une prévention prévenante (2011) ; La prévention prévenante en action (2012).
  3. Consulter l’agenda des éditions érès (wWw.editions-eres.com) pour toute précision ultérieure.

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