Charlotte Costantino


par Charlotte COSTANTINO,
le 1 janv. 2014

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Charlotte Costantino, vous êtes psychologue clinicienne, psychanalyste (SPP) et vous animez depuis quelques années la revue du Collège des psychologues Clinéa-Orpéa que les éditions érès publient maintenant sous le nom de Cliniques, paroles de praticiens en institution. Le premier numéro Contenance et soin psychique est paru en mars 2011, le numéro 6 Ordres et désordres de l’oralité aux différents âges de la vie est paru en octobre 2013. Pouvez-vous nous expliquer la démarche de cette revue qui a pour objectif de penser la pratique clinique en institutions de soin ?

Charlotte Costantino : À l’origine de la revue Cliniques, il y a en effet le travail qui nous occupe depuis bientôt dix ans au sein du Collège des psychologues qui regroupe environ 180 praticiens des établissements de soin du Groupe Orpéa-Clinéa (psychiatrie, pédopsychiatrie, soins de suite et rééducation et gériatrie). L’ambition de cet espace de travail est de faire vivre une pensée clinique grâce à des moments de rencontre et de réflexion sur les pratiques de soin en institution.

Notre manière de travailler est la suivante : nous déterminons collégialement un thème de réflexion pour une année. Nous l’explorons d’abord en mars lors de journées cliniques par spécialité et en petits groupes, puis en octobre en grand groupe, lors d’un colloque interne qui regroupe tous les psychologues du Collège. Nous avons voulu inscrire ce travail dans un échange permanent avec des praticiens qui exercent dans d’autres lieux institutionnels publics ou associatifs. Nous les invitons à présenter leurs travaux lors des regroupements.

Dès 2007, nous avons créé une revue interne au groupe Clinéa, la revue Paroles, destinée à ouvrir une réflexion et un dialogue cliniques entre les différents acteurs du soin. Cette démarche de publication a trouvé son prolongement avec érès et la revue Cliniques. Parole de praticiens en institutions. Dans un cadre plus rigoureux, avec le soutien d’un comité scientifique et d’un éditeur, nous souhaitons développer ce lieu d’échange avec des auteurs issus de différentes professions, engagés auprès d’enfants, d’adolescents, d’adultes ou de personnes âgées, se référant à diverses théories ou pratiques.

Si la revue Cliniques s’appuie principalement sur les travaux du Collège des psychologues, elle est ouverte aux professionnels, travaillant dans d’autres institutions, qu’elles soient rattachées au secteur privé, public ou associatif.

 

MFDS : Comment définiriez-vous l’originalité de Cliniques par rapport aux revues existantes ?

CC : L’originalité tient essentiellement à la ligne éditoriale qui limite notre choix d’articles à ceux qui traitent de la pratique en institutions, à ceux qui interrogent une clinique ancrée dans la réalité institutionnelle du soin pluridisciplinaire. La multiplicité des lieux d’exercice et des voies thérapeutiques évoqués par les auteurs non seulement nourrit un dialogue entre praticiens de divers horizons, mais aussi, éclaire la problématique de manière plus large et plus ouverte. Si la diversité des approches est donc privilégiée, tous les auteurs se retrouvent néanmoins autour d’une exigence éthique et humaniste.

Nous avons ainsi travaillé sur différentes notions en commençant par celle de la contenance institutionnelle, numéro inaugural en mars 2011. Les dispositifs de soin en institution constituent en effet autant d’espaces propices à recevoir les expressions multiples des personnes accueillies ; ils assurent la continuité de l'enveloppe institutionnelle d'accueil, en même temps qu’ils focalisent des mouvements antagonistes et conflictuels, individuels et collectifs qui n’auront de cesse de travailler, d’éprouver, de déformer la « membrane » de cette enveloppe contenante.

Cliniques n°3 Les enjeux de la pluridisciplinarité

Le numéro 3 (mars 2012) a été construit sur une question incontournable en institution : celle de la pluridisciplinarité. On le sait, dans le souci d’une clinique au cas par cas qui respecte la singularité de chacun et préserve d’une trop grande uniformité, les institutions proposent le plus souvent une approche pluridisciplinaire, gage d’une diversité des regards portés sur la personne. Mais si la diversité est féconde, elle peut devenir le lit d’une fragmentation thérapeutique où chaque approche devient hermétique aux autres et s’isole ou, au contraire, semer la confusion des rôles et des places et alimenter l’insécurité identitaire. Comment faire en sorte qu’elle s’inscrive dans une suffisante complémentarité, dans la cohérence et le respect d’une certaine continuité, qu’elle permette la coexistence des savoirs, des expériences, des compétences des différents acteurs du soin ?

Deux numéros sont parus sur le thème du traumatisme et dans lesquels les auteurs donnent à voir une clinique où il s’agit souvent d’accompagner individu et institution à reprendre le cours de leur histoire après l’arrêt brutal qu’impose le plus souvent la brèche effractante. Le numéro 2, (2011) s’est plus centré sur la compréhension de la clinique du traumatisme et le numéro 5 (2013) sur les dispositifs de soin qu’une institution peut proposer.

 

Le numéro 4 (2012) traitait de la perte. Pertes, deuils et renoncements rythment l’existence depuis la naissance jusqu’à la fin de la vie et constituent des étapes fondatrices de l’identité de chaque individu. Ce travail de deuil est plus ou moins facilité ou entravé en fonction de la résonance en chacun de l'épreuve de la perte. Les voies thérapeutiques telles que proposées par une institution de soin peuvent être l’occasion d’une ouverture vers une reprise d’un processus, vers de nouveaux investissements. 

 

Le numéro 6, dernier numéro paru, explore quant à lui le thème de l’oralité. Le retrait, la fixation ou la mise hors jeu d’une oralité opérante, ses dysfonctionnements majeurs sont les premiers stigmates d’une difficulté majeure de l’individu à être avec lui-même et avec les autres. Lorsque l’oralité est troublée, c’est tout autant le corps qui agonise, que la vie psychique, que l’ouverture à l’autre. Les désordres de l’oralité aux différents âges de la vie signent le plus souvent une impasse existentielle de premier ordre. Comment les institutions et les professionnels accompagnent-ils cela ?

 

 

MFDS : À quel public vous adressez-vous ?

CC : La majorité des membres des comités scientifique et de rédaction sont psychologues, psychiatres, psychanalystes. La revue s’adresse donc naturellement à ces publics. Néanmoins, nous souhaitons à la fois pouvoir être lus par le plus grand nombre des acteurs du soin en institution et à la fois accueillir des articles d’autres professionnels (infirmiers, ergothérapeutes, psychomotriciens…). C’est pourquoi, sans y sacrifier la qualité du contenu, nous demandons aux auteurs que les articles soient écrits dans un style accessible et pédagogique.

 

MFDS : Cette revue a également pour particularité d’avoir un comité éditorial constitué de jeunes praticiens. Vous avez, du coup, sollicité des personnes d’expérience pour participer au comité scientifique, ce qui, je peux en témoigner pour y avoir assisté, ne consiste pas à prêter son nom mais à s’engager véritablement dans le projet de la revue. Pouvez-vous nous parler du fonctionnement de la revue ?

CC : Nous avons eu la chance que des praticiens reconnus, universitaires, praticiens hospitaliers, etc., acceptent de faire partie du comité scientifique et s’investissent tout autant dans le travail de relecture que dans la réflexion sur le choix des thèmes traités, et dans les décisions éditoriales qui accompagnent le processus de maturation de cette publication, notamment lors de nos rencontres très régulières.

En général, les articles suivent le « circuit » suivant : ils sont d’abord relus par l’ensemble des membres du comité de rédaction qui vérifient l’adéquation de l’article avec le thème du numéro et la ligne éditoriale. Les textes validés et/ou modifiés par les auteurs, au regard des avis rendus par le comité de rédaction, sont ensuite anonymisés, puis transmis à deux membres du comité scientifique qui effectuent une relecture à partir d’un guide qui balaye un certain nombre de critères : forme, contenu, références bibliographiques... Les articles peuvent être validés pour publication sans modification, sous réserve de modifications ou refusés. En dernière relecture, le comité de rédaction vérifie que les demandes de modifications suggérées par le comité scientifique ont été prises en compte. Par ailleurs, nous pouvons parfois solliciter des professionnels « expert » dans le domaine qu’aborde l’article pour un avis éclairé. Cette démarche de validation balisée poursuit l’objectif bien entendu de répondre à une certaine exigence de contenu, mais aussi à celui de pouvoir prétendre aux référencements sur différentes bases de données (psycINFO, SCImago, INIST…).

 

MFDS : Comment déterminez-vous les thèmes des numéros ?

CC : Les thématiques de la revue sont déterminées conjointement avec les deux comités de la revue, essentiellement  en fonction des questionnements issus de notre pratique institutionnelle, aux uns et aux autres. Il nous est apparu plus pertinent d’approfondir une notion à travers deux numéros abordant la problématique à partir de deux angles de vue. C’est ce que nous proposons dès 2014 autour du thème « Dépendance et institutions ». Le numéro 7 traite essentiellement des addictions et de la clinique des états limites pour lesquels achoppent le plus souvent les capacités d’intériorisation de l’objet normalement acquises dans les premiers temps de la vie voire dès la vie intra-utérine, dans ces moments de dépendance mère-enfant d’une extrême intensité. Les auteurs montrent combien le patient dépendant est contraint à une hyperdépendance aux objets externes et consomme sans fin au dehors faute de pouvoir conserver au dedans. Dans le numéro 8, il sera question de ce qu’implique l’entrée en institution, laquelle est porteuse en elle-même d’une promesse de dépendance, d’une promesse de régression. L’équilibre est précaire entre la dépendance nécessaire, régressive et transitoire (celle qui répare) et celle qui ne fait que répéter de manière stérile des schémas anciens sans que cela ne fasse sens. L’institution peut aussi devenir le lieu d’une dépendance aliénante qui obère toute possibilité de séparation.

Nous commençons à bâtir les numéros 2015 qui porteront sur le thème de la clinique de l’agir, des passages à l’acte, des troubles du comportement, en somme, les manifestations comportementales qui sont les plus « dérangeantes » en institution.

 

MFDS : Quels sont les projets de la revue ?

CC : Nous espérons tout d’abord voir la revue Cliniques indexée ce qui nous paraît un élément essentiel pour l’avenir de cette publication et pour l’attrait qu’elle peut avoir pour les auteurs susceptibles d’écrire. Nous attendons les réponses aux demandes qui ont été déposées.

Par ailleurs, toujours investis dans cette idée de nourrir un dialogue entre les professionnels de diverses institutions, nous avons pour projet d’organiser un colloque annuel de la revue Cliniques. Le premier aura lieu en octobre 2015 sur les médiations thérapeutiques, c’est-à-dire tous les dispositifs thérapeutiques que l’on peut être amené à inventer en tant que professionnels pour qu’une rencontre authentique ait lieu avec les patients en institution (installés le plus souvent dans une déshérence psychique bien plus aiguë que celle que peuvent rencontrer des patients qui consultent en cabinet privé) et qu’un processus de réaménagement psychique s’amorce. Les praticiens travaillant en institutions construisent des dispositifs dits médiationnels, hors du champ de la classique rencontre duelle : Comment ? Pourquoi ? Par qui ? Seront associés à ce colloque les laboratoires de psychologie que les membres du comité scientifique représentent.

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