Hubert Auque


par Hubert AUQUE,
le 2 févr. 2016

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Hubert Auque, vous avez été psychologue clinicien à Sion et à Genève, puis psychanalyste, membre de l’École freudienne de Paris et enseignant-chercheur en psycho-anthropologie à Paris. Désormais vous vous consacrez à l’écriture. Vous avez notamment publié plusieurs romans où la migration est un fil conducteur ; un des derniers Trio pour Violoncelle seul (éditions Pierre Philippe) a pour protagoniste le musicien catalan Pablo Casals. Plusieurs de vos essais sont publiés aux éditions Labor et Fides et le dernier « Revenir à l’essentiel » aux éditions érès.

Hubert Auque : Au-delà de ma pratique de psychanalyste que j’ai dû suspendre quand j’ai été nommé professeur en faculté, je reste attaché à la force vive de l’enseignement freudien et c’est en conservant mon regard de clinicien que j’ai abordé à travers la psycho-anthropologie les questions en débat dans la théologie et surtout celles présentes dans le domaine inter-religieux dont deux de mes précédents essais rendent compte. Certes la philosophie et plus particulièrement l’éthique marquée pour moi par ma culture protestante, accompagnent ma pensée qui, je l’avoue, serait appauvrie sans l’apport de la littérature. Car, en fait, j’écris en même temps essais et romans, lesquels bien sûr sont nourris par mes expériences relationnelles avec, comme vous l’avez remarqué, une fidélité au thème de la migration (le protagoniste de mon écrit actuel est un enfant de la Retirada) et du bilinguisme ; effectivement Pau (pour le Catalan que je suis) Casals illustre bien cette approche ; j’ajouterai que la musique est toujours présente dans chacun de mes romans.

 

MFDS : Pourquoi cela ?

HA : Parce que je souffre d’être un analphabète de la musique… La frustration est un excellent moteur !

 

MFDS : Vous m’avez contactée pour me proposer d’ouvrir une collection à la jonction de la psychanalyse et de la spiritualité en pointant que notre catalogue était très fourni dans l’une et peu développé dans l’autre de ces disciplines. En pensant à Georges Hahn, fondateur d’érès, philosophe humaniste préoccupé par les questions sociales, impliqué dans des mouvements catholiques de travailleurs sociaux, qui a publié Initiation théologique à l’usage des laïques de Bruno de Solages (érès, 1981), je me suis dit que le moment était peut-être venu de renouer avec la spiritualité. Votre manuscrit, proposé pour la lancer, nous a semblé illustrer cette quête de sens contemporaine qui ne relève pas forcément de la religion. Pouvez-vous nous parler de l’itinéraire intellectuel sur lequel s’appuie votre réflexion ?

HA : Oui, vous avez raison de souligner que les quêtes spirituelles n’ont pas à être inféodées à l’une ou l’autre religion, mais justement la difficulté réside dans la grande liberté et dans l’accès à la recherche hors des cadres que les institutions religieuses offrent, voire imposent, et qui servent plus leur soucis de maintien que celui d’accompagner les voies risquées propres à chacun-e.

Croire, avoir la foi, il y a peu encore cela voulait dire être soumis aux dogmes proclamés par telle ou telle religion (et pour certain-e-s, cela perdure !) ; pour celles et ceux qui ont quitté le cadre sécurisant des institutions, s’ouvre une voie qui n’est peut-être pas « un long fleuve tranquille » mais qui permet l’aller vers une dimension « océanique », pour reprendre le terme de Romain Rolland. La spiritualité peut s’exprimer diversement et c’est aussi cet aspect multiple qu’il est intéressant d’approcher.

Voyez que mon itinéraire intellectuel, pour reprendre votre expression, est certes marqué par les sciences humaines mais toujours, j’insiste, toujours en ayant le souci de l’effet produit sur la personne, sur les groupes. Toute théorie n’est recevable que si elle intervient sur des parcours humains. Je suis très attaché à cet aspect concret. Je ne suis certes pas de ceux qui souhaitent que la psychanalyse soit une psychothérapie, mais l’évolution des affects a toute mon attention y compris donc dans mes écrits.

 

MFDS : Vous dédiez votre livre, Revenir à l’essentiel. Quand l’inconscient croise la spiritualité, aux chercheurs de déité et aux adeptes de la décélération. Est-ce que cela définit le public auquel vous vous adressez ? Quel est l’objectif de ce livre ? En quoi l’inconscient croise-t-il la spiritualité ?

HA : Le premier essai de la collection « Inconscient et spiritualité » que vous accueillez, comme ceux qui suivront, est porteur d’un contenu rigoureux sous une forme souple. J’entends par là que le propos doit pouvoir être clair, précis, dynamique et si possible porteur de propositions, en tout cas il est primordial qu’il soit questionnant. En bref, les hypothèses seront plus appréciées que les thèses. De l’inconscient, depuis Freud et grâce à lui, à Lacan, à bien d’autres et surtout à la cure psychanalytique de chacun-e, nous avons acquis une certaine connaissance qui continue à se développer alors que la spiritualité a vite été capturée par les religions. La connaissance que nous avons actuellement de l’inconscient va nous aider à libérer et à accroître les diverses formes que prend pour s’exprimer, la spiritualité.

Pour « Revenir à l’essentiel », je propose un cheminement en différenciant la déité de Dieu. Soyons modeste, il y a assez à apprendre de ce parcours sans nous précipiter dans l’adhésion à un Dieu et aux religions qui le servent. Le terme « décélération » s’oppose à l’attitude contraphobique qui consiste à se ranger sous un Dieu sécurisant car établi.

Si les constats de l’effondrement des religions traditionnelles laissent certain-e-s démuni-e-s, d’autres sont en marche pour, dans leur vie, retrouver le vif que le monde de la consommation leur a fait perdre. Je lisais ce matin qu’un auteur parmi les cinq les plus lus cet automne était Pierre Rabhi. Je m’en réjouis et j’y sens la soif de celui, celle, qui veut « Revenir à l’essentiel ». Les solutions appartiennent à chacun-e, mais je n’entends pas me dérober derrière cette liberté, et je propose quelques éléments qui peuvent la vivifier ; c’est dans cet essai en présentant la méditation et à travers elle l’option « décélération » qui permet de renoncer à trop de biens en s’ouvrant sans crainte à l’inattendu.

Et puis, je demeure réceptif à l’apport stimulant de la théologie apophatique (ou théologie négative) dont Maître Eckhart est le principal référent.

 

MFDS : Certes la méditation devient très présente chez certains psys, mais « théologie apophatique », voilà un terme qui risque de surprendre un public non averti…

HA : J’ai opté dans cet essai, et je souhaite qu’il en soit ainsi pour les autres livres de la collection « Inconscient et spiritualité », pour qu’au lecteur, à la lectrice, soit proposé la forme claire, interrogative et non académique, forme qui lui permet de participer aux propos exposés. Et puis, il ne s’agit pas de plaquer quelques notions psychanalytiques, comme ce fut le cas il y a quelques décennies, sur la religion dans un monde où règne la « deshabitation » des certitudes, mais d’être réceptif aux recherches contemporaines même si, et c’est tant mieux, elles réinterrogent nos adhésions psys, comme ce pourrait être le cas avec la médecine quantique, la plasticité neuronale… Même en donnant place aux neurosciences, l’inconscient demeure une découverte référentielle fondamentale.

 

MFDS : À l’articulation de plusieurs disciplines, la psychanalyse, la philosophie, l’anthropologie, la théologie… la collection « Inconscient et spiritualité » est un peu atypique pour les éditions érès. Comment comptez-vous la développer ?

HA : C’est cette articulation qu’il est nécessaire de porter jusqu’à l’édition sans délaisser les attraits de la littérature. J’eus aimé par exemple que cette collection, si elle avait existé l’an dernier, accueille le petit livre de Marion Muller-Colard, L’autre Dieu. La plainte, la menace et la grâce (Labor et Fides) qui a été distingué en 2015 par le prix Spiritualité d’aujourd’hui et le prix Écritures et spiritualités.

Les auteurs qui acceptent de se dégager de certaines raideurs dites scientifiques sont les bienvenus – certains sont en train de répondre à ma proposition – et puis je lis les manuscrits qui me parviennent, mais j’aime, comme en ce moment avec ceux de deux auteurs, les faire adapter à la collection après renoncement aux formes académiques et à trop de replis derrière des citations.

Actuellement je prépare avec un auteur qui a déjà beaucoup publié et dirigé lui-même une collection, une étude à deux voix (qui se rejoignent souvent) sur la notion de « Dieu-père » ; ce sera assez surprenant !

 

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