Paul-Loup Weil-Dubuc


par Paul-Loup WEIL-DUBUC,
le 2 sept. 2016

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Vous êtes philosophe, chercheur en éthique et en philosophie politique à l’Espace de réflexion éthique de la région Île-de-France1. Avec Emmanuel Hirsch, vous avez décidé de publier la Revue française d’éthique appliquée dont les deux premiers numéros sont parus coup sur coup au printemps 2016. Nous sommes très heureux de développer et enrichir ainsi les relations que nous avons tissées avec Emmanuel Hirsch et l’Espace éthique à travers la collection de livres publiés en version poche, qu’ils soient inédits comme le prochain livre d’Emmanuel Hirsch, Mort par sédation. Une nouvelle éthique du bien mourir ? (septembre 2016) ou des nouvelles éditions comme Fins de vie, éthique et société, qui a connu une première vie chez Vuibert, une deuxième totalement remaniée aujour­d’hui tenant compte des nouvelles dispositions de la loi de février 2016. Vous êtes donc jeune rédacteur en chef de cette nouvelle revue. Pouvez-vous nous dire quel est le parcours intellectuel et/ou personnel qui vous a conduit à vous intéresser à l’éthique appliquée ?

Paul-Loup Weil-Dubuc : Ce qui m’a le plus intéressé en commençant à étudier la philosophie politique, c’est de débusquer les présupposés éthiques ou moraux contenus dans les choix politiques d’aujourd’hui. J’ai orienté mon travail vers le champ de la santé et la question des inégalités : le fait qu’on vive d’autant moins longtemps qu’on appartienne aux couches les plus pauvres de la société, ce fait-là me semble questionner le politique de façon fondamentale. J’ai consacré ma thèse à ce sujet. Le lien avec les questions d’éthique appliquée me semble évident : il s’agit toujours de poser des problèmes éthiques à partir de situations concrètes, soit de réviser des problèmes déjà posés, soit d’en soulever de nouveaux.

MFDS : Comment en êtes-vous venu à travailler à l’Espace éthique ?

PLWD : Quand j’ai fini ma thèse, une belle opportunité s’est présentée : travailler à l’Espace éthique Île-de-France avec le professeur Emmanuel Hirsch sur le diagnostic précoce de la maladie d’Alzheimer. Très ciblé, ce sujet est en fait au cœur d’évolutions majeures dans le champ de la santé et au-delà : dépendance, médecine prédictive, production et usage de données massives sur la santé, etc. Ce travail se prolonge et s’étoffe aujourd’hui dans notre équipe de recherche parallèlement aux autres activités de l’Espace éthique Île-de-France, dont la revue.

MFDS : Comment a germé l’idée de créer une nouvelle revue ?

PLWD : C’est Emmanuel Hirsch qui en a eu l’idée. Nous avions le sentiment qu’il existait un vide dans le paysage des revues françaises. Il existait des revues de philosophie morale, des revues d’éthique en santé mais pas à proprement parler de revues d’éthique appliquée. Notre intention a été de créer dans ce vide un espace de réflexion décloisonné mêlant les approches disciplinaires (histoire, sociologie, philosophie, sciences du vivant, etc.) et les domaines de réalité (santé, handicap, environnement, travail, éducation justice, sécurité, animal, etc.). Cela crée au sein de la revue une grande diversité, voire une hétérogénéité que nous revendiquons, le point commun étant toujours, à partir de la diversité des éclairages et des domaines éclairés, l’exploration d’un questionnement éthique.

MFDS : Comment fonctionne-t-elle ?

PLWD : La revue est bi-annuelle. Elle accueille une diversité de publications : des articles longs, libres ou intégrés au dossier thématique ; de courts articles conçus comme des tribunes et intégrés à la rubrique « Regards croisés » ; des articles de taille intermédiaire, expérimentaux, autour de l’art ou du futur de l’éthique ; des recensions d’ouvrages.

Cette diversité rend la revue tout à la fois perméable à l’actualité vive, au temps long et à l’expérimentation.

Le dossier thématique est composé à partir d’une interrogation, voire d’une hypothèse que nous soumettons à d’éventuels auteurs. Ceux-ci viennent à nous en répondant à nos appels à contribution ou sollicités par nos soins.

Les membres du comité éditorial que nous sommes proposent des orientations, des thèmes de dossier thématique, discutent des propositions d’articles. Nous confions la co-coordination du dossier à un spécialiste de la thématique, quand cela nous semble nécessaire.

Nous pouvons compter sur de nombreux relecteurs extérieurs dans différents domaines de compétence, notamment grâce au réseau de l’Espace éthique Île-de-France. Chaque article de fond (30 à 45 000 signes), issu du dossier thématique ou libre, fait l’objet d’une double évaluation anonyme. C’est au comité éditorial que revient en dernier ressort la décision de la publication.

Le conseil scientifique, interdisciplinaire et international, est sollicité pour donner son avis sur les numéros.

MFDS : Les deux premiers numéros de la rfea sont vraiment très réussis. Pouvez-vous nous en parler ?

PLWD : C’est en grande partie grâce au travail des auteurs… Ces deux numéros correspondent déjà bien à ce que nous cher­chions puisqu’ils laissent place à des publi­cations diverses, plus ou moins inscrites dans le temps long, plus ou moins immergées dans des réalités concrètes, plus ou moins expérimentales. Pour ces deux premiers numéros, nous avons choisi de traiter de thèmes qui font écho aux réflexions de l’Espace éthique : aussi bien « Les ambivalences contemporaines de la décision » (numéro 1) que « Les figures de l’anticipation. Ou comment prendre soin du futur » (numéro 2). Ce dernier dossier a été le fruit d’une réflexion de deux ans en amont nourrie par un séminaire universitaire et un colloque (« Conversations éthique, science et société », juin 2015). À partir de cette réflexion, nous avons lancé un appel à contribution ; les articles retenus ont été complétés de quelques articles écrits par des intervenants que nous avions trouvé particulièrement pertinents à l’occasion du séminaire.

MFDS : Quels sont les thèmes des prochains numéros ?

PLWD : Le numéro 3 (décembre 2016) aura pour titre : « La vie humaine : entre trésor et capital ? ». En utilisant ces deux métaphores renvoyant à deux rapports aux biens de valeur, nous avons souhaité indiquer que la vie humaine se trouvait souvent évaluée soit comme trésor – insubstituable, sacrée – soit comme capital substituable, susceptible d’être fructifié. Nous posons la question de savoir si la valorisation de la vie ne pourrait ou ne devrait pas s’opérer autrement.

Le numéro 4 (mai 2017) portera le titre : « Se nourrir, un enjeu éthique ». C’est aussi pour nous un enjeu majeur qui touche à de nombreux champs (alimentation, environnement, santé) et sur lequel toutes les disciplines ont quelque chose à dire.

Nous connaissons déjà les thèmes des numéros 5 (novembre 2017) et 6 (mai 2018) mais nous préférons les garder secrets...

MFDS : Comment la revue se situe-t-elle par rapport aux activités de l’Espace éthique Île-de-France ?

PLWD : L’Espace éthique Île-de-France, comme initiateur de la Revue française d’éthique appliquée, entretient d’étroites relations avec cette dernière. Les apports sont réciproques : l’Espace éthique Île-de-France trouve dans la revue une belle occasion d’approfondir et d’élargir ses propres réflexions ; la revue acquiert en retour une écoute fine des problèmes qui se posent notamment dans les pratiques du soin et de l’accompagnement. La démarche de l’Espace éthique se retrouve dans celle de la revue : conjuguer l’exigence de réflexions universitaires et la sensibilité aux problèmes réels et vécus.

 

1. L’Espace de réflexion éthique de la région Île-de-France est un lieu de diffusion, de réflexion et de formation aux questions éthiques et sociétales de la santé, du soin, de l’accompagnement et de la recherche. 

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