Miriam Rasse


par Miriam RASSE,
le 3 mars 2017

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Cela fait longtemps, depuis 1998 et le livre Prendre soin d’un jeune enfant, que les éditions érès publient des travaux de l’association Pikler Lóczy-France. J’étais particulièrement fière de rencontrer à cette occasion Myriam David et Geneviève Appell dont le livre Lóczy ou le maternage insolite (Le Scarabée, 1973, et érès depuis 2008) avait été pour moi, étudiante en psychologie, une révélation. Depuis quelques années, tu as rejoint le collège de la revue Spirale, et nous partageons ensemble la grande aventure de Monsieur Bébé à travers les numéros que tu as coordonnés1, la rubrique sur « Les écrits de Lóczy » et ta participation aux Journées de Spirale. En 2016, nous avons franchi un nouveau pas dans notre rapprochement avec l’association Pikler Lóczy-France : parution de l’ouvrage que tu as dirigé avec Jean-Robert Appell L’approche piklérienne en multi-accueil et diffusion par érès des documents, DVD et écrits divers, produits par l’association. Cela nous a permis de rassembler dans un même espace sur notre site les différents ouvrages de Lóczy publiés par érès dans diverses collections2. Pourrais-tu expliquer à nos lecteurs la naissance et le projet de l’association ?



Miriam Rasse : L’association « Pikler Lóczy - Pour une réflexion sur l’enfant » a été créée en 1984 à une époque où émergeait une prise de conscience de la place fondamentale et fondatrice de la période périnatale dans le développement de l’enfant, du sujet en devenir : les travaux sur l’attachement, les interactions précoces et les compétences du bébé, le film de Bernard Martino Le bébé est une personne, l’expansion des « pédagogies nouvelles », les recherches sur les carences de soin maternel et institutionnelles… Dans ce contexte, les travaux d’Emmi Pikler et l’expérience institutionnelle de Lóczy, relatés par Geneviève Appell et Myriam David, suscitèrent un important écho dans le monde de la petite enfance : des réactions à la fois virulentes tant cet autre regard sur l’enfant, son développement et les conditions de son accueil en dehors de son milieu familial venait bousculer nos représentations et nos pratiques ; et, un intérêt pour des propositions pédagogiques et institutionnelles concrètes, précises, expérimentées qui trouvaient un écho enthousiaste dans les questionnements de professionnels.

MFDS : De quoi s’agit-il ?

MR : Emmi Pikler était une pédiatre hongroise du siècle dernier (1902 – 1984). Elle a mené des travaux de recherche sur le développement moteur du bébé qui vont la conduire à porter un nouveau regard sur l’enfant, le rôle de son entourage et de son environnement pour accompagner son développement.

Elle a mis en évidence qu’il n’est pas nécessaire d’enseigner à l’enfant ses acquisitions motrices. En effet, il a la capacité de les réaliser par lui-même, si on lui donne le temps d’aller à son rythme et les conditions pour expérimenter puis maîtriser et intégrer les potentialités mises progressivement à sa disposition, au fur et à mesure, par sa maturation neuro-sensori-motrice. Avec ses travaux sur la motricité, elle a montré un bébé acteur de son propre développement et la valeur constructive d’une activité, source d’intérêt, de plaisir et de confiance en soi, lorsqu’il sait l’initier de lui-même.

Dans un premier temps, comme « pédiatre de famille », elle a cherché à partager avec les parents son émerveillement pour les capacités précoces des bébés et à les inciter à regarder leur enfant plutôt que d’intervenir directement dans ses acquisitions. Elle va alors développer les concepts de motricité libre et d’activité autonome tout en considérant l’enfant comme un partenaire du soin. En effet, ce bébé extrêmement dépendant de l’adulte pour la satisfaction de ses besoins vitaux, y compris relationnels, n’est pas pour autant impuissant : il dispose, dès la naissance, de capacités de communication préverbale qui lui permettent d’exprimer ses besoins, émotions et désirs, de manifester son vouloir, et de réagir aux propositions qui lui sont faites. Et, à chaque étape de son développement, ses capacités relatives d’autonomie vont lui donner la possibilité de contribuer de plus en plus à la satisfaction de ses propres besoins, de choisir et de décider dans le cadre social auquel il sera initié.

La reconnaissance de cette « capacité à être seul et à agir par lui-même en présence de l’adulte » devient alors un puissant soutien du processus de différenciation. La création d’un espace propre, physique et psychique, pour leur enfant, définit par là-même un espace indépendant et différencié pour des parents qui se sentent parfois submergés, voire tyrannisés par l’état de dépendance de leur bébé.

Quand en 1946, lui est confiée la création d’une pouponnière pour accueillir notamment les enfants orphelins de guerre, E. Pikler va s’appuyer sur la richesse de ce travail avec les parents pour concevoir, de façon tout à fait originale, le fonctionnement d’une institution basée sur la pédagogie de la prime enfance qu’elle a élaborée. Elle va penser les temps de soins corporels (repas, toilette, change, sommeil) comme des occasions privilégiées de rencontre interpersonnelle entre les nurses et les enfants, support d’une relation « stable, fiable et continue ». Ces temps sont conçus dans une articulation indissociable avec les temps d’activité « libre » des enfants : c’est parce qu’il est nourri d’une relation personnalisée et personnalisante, au cours des soins, que le bébé peut s’engager, avec intérêt, dans une activité autonome constructive. C’est parce que l’enfant est engagé dans son activité, dont l’adulte reconnaît toute la valeur, que les nurses peuvent se consacrer au prendre soin individualisé de chaque enfant. Cette individualisation de la prise en charge est indispensable dans un contexte d’accueil collectif pour soutenir la construction de l’individuation et contrer les risques de dépersonnalisation et d’uniformisation attachés à la vie institutionnelle.

Emmi Pikler va s’attacher à former le personnel de la pouponnière à l’observation. Être attentif « à ce qui vient de chaque enfant » permet de chercher à s’ajuster au mieux aux manifestations et expressions de chacun.

La qualité des relations significatives, attentionnées, chaleureuses qui se nouent, ainsi que la fiabilité des adultes et la cohérence de leurs pratiques dans un travail d’équipe concerté sont le gage d’une construction de « la continuité d’être soi » pour ces tout-petits.

E. Pikler va également concevoir un environnement stable et prévisible, aménagé avec soin et constamment ajusté à l’évolution des enfants, pour que chacun d’eux soit actif et acteur, et se situe dans son environnement et dans son groupe d’appartenance.

L’association Pikler Lóczy se crée alors sous l’impulsion d’Agnès Szanto, dont E. Pikler était la pédiatre lorsqu’elle était enfant en Hongrie, qui a travaillé sur les recherches d’E. Pikler et en a assuré la traduction française3. Geneviève Appell, qui exerce alors en pouponnière et connaît les apports de Lóczy pour l’accueil de très jeunes enfants en institution, en devient la présidente. Cette association rassemble des professionnels issus de différentes disciplines qui souhaitent approfondir les éléments novateurs des travaux d’E. Pikler, s’en inspirer dans leur travail clinique, les croiser avec d’autres courants de pensée et aussi les transmettre.

L’association met en place des groupes de réflexion, des actions de sensibilisation et de formation dans différents services concernés par le jeune enfant. Elle s’attache aussi à produire des outils de transmission sous forme de documents écrits et de films.

MFDS : Quel itinéraire t’a conduit à en prendre la direction ?

MR : J’ai eu l’immense privilège de rencontrer Geneviève Appell et Myriam David dans le cadre des Ceméa, mouvement d’éducation populaire qui a été un des premiers organismes à développer des formations en direction des professionnels de la petite enfance. Les éditions du Scarabée, liées aux Ceméa, ont d’ailleurs publié la première édition du livre Lóczy ou le maternage insolite, tant la pédagogie et les réflexions développées par E. Pikler rencontraient les valeurs de ce mouvement. J’étais, à l’époque, étudiante en DESS de psychologie clinique et cherchais un terrain de stage. Geneviève m’a proposé de venir dans la pouponnière où elle exerçait, et qui cherchait à s’inspirer de l’expérience clinique et institutionnelle de Lóczy. À la suite de ce stage, cette institution m’a recrutée comme psychologue à la pouponnière, puis aussi pour la création, au sein du même foyer de l’enfance, d’un placement familial spécialisé dans l’accueil de bébés remis en adoption. Nous avons eu la chance de bénéficier de l’expertise de Myriam David et de son expérience exceptionnelle en placement familial, pour élaborer ce projet. Cela a été le début d’un long chemin commun avec ces « grandes dames » auprès de qui j’ai tant appris !

C’est donc « tout naturellement » que j’ai fait partie du groupe qui a fondé l’association Pikler Lóczy en 1984. Modeste membre de son conseil d’administration, puis formatrice aux côtés de mes aînées et intensément nourrie par nos collègues hongroises au cours des séminaires organisés par l’association, j’ai approfondi la connaissance de cette pédagogie piklérienne et de cette clinique lóczienne et confirmé mon intérêt pour cette approche de l’enfant, de ses processus de développement et des réflexions sur les modalités de son accueil. De petites responsabilités m’ont peu à peu été confiées au sein de l’association et, chemin faisant, portée par mes convictions et mon penchant militant, la direction m’a été confiée. Ce fut une prise de fonction extrêmement progressive, très étayée sur l’accompagnement des autres membres de l’association, comme je pourrais le souhaiter à chacun pour toute nouvelle prise de poste, cohérente avec la « philosophie piklérienne » qui met en avant la nécessaire progressivité dans la rencontre avec le monde et dans les apprentissages ! C’est en 1991, je crois, que je suis devenue directrice de cette association qui était encore une petite association… et qui s’est tellement développée depuis.

MFDS : Quels sont vos relations avec l’association de Budapest ?

MR : Ces relations sont, bien sûr, très importantes : c’est « la source » auprès de laquelle on se nourrit ! C’est incroyable comme, après tant d’années à se côtoyer, on apprend toujours et encore auprès de nos amies hongroises, sur le détail ou le sens d’une pratique, sur la cohérence de cette pensée qui est une « gestalt » et dont l’importance de chaque détail prend place dans cet assemblage… et surtout sur la confiance profonde, respectueuse, en l’enfant, sans jamais pourtant exiger ou attendre trop de lui en regard de ses potentialités maturatives. Quelle connaissance fine, précise, empathique de l’enfant !

Nous cherchons à approfondir ces connaissances, à les croiser à d’autres approches conceptuelles complémentaires, à faire des liens avec notre travail clinique, dans des groupes de travail pour mieux en saisir la finesse et la complexité, et enrichir nos activités professionnelles et de transmission en cherchant à les décliner de façon ajustée à notre contexte actuel et français.

Notre association s’est mobilisée pour traduire de nombreux écrits didactiques produits par l’institut Pikler, coproduire des films, contribuer à l’organisation de symposiums internationaux…

Depuis la création de notre association française, plusieurs autres associations nationales se sont constituées. Il existe actuellement une vingtaine d’associations nationales qui sont réunies au sein d’une association internationale.

MFDS : Quelles activités développez-vous en France ?

MR : Des activités de formation continue en direction des professionnels de la petite enfance : des stages pluridisciplinaires sur diverses thématiques, des stages spécialisés pour certains publics (PMI, pouponnières, centres maternels et hôpitaux mère-enfant, assistants maternels et familiaux…) ; des formations intra-muros pour l’ensemble d’une équipe et des groupes d’analyse de pratiques professionnelles ; des expertises en aménagement de l’espace et pour la réalisation de cahiers des charges dans des projets architecturaux de création ou réhabilitation ; des activités de sensibilisation auprès de publics variés sous forme de journées ou soirées-débats.

Nous proposons aussi un « Cycle de formation à l’approche piklérienne » sur deux ans.

Nous cherchons actuellement à nous adresser plus particulièrement aux parents, notamment par l’intermédiaire de lieux d’accueil enfants-parents ou d’ateliers de motricité libre. Pour faire vivre cette activité de formation, nous travaillons en équipe avec des formateurs qui sont tous des cliniciens de terrain bénéficiant d’une formation initiale (à l’approche piklérienne et à la pédagogie de formation) et d’une formation continue régulière.

Nous produisons de la documentation (écrits, films) destinée à la vente pour contribuer à la diffusion de cette approche, des réflexions qu’elle suscite et d’expériences cliniques qui s’en inspirent, ainsi que des outils pédagogiques destinés à notre équipe de formateurs.

Nous conduisons des groupes de recherche, de réflexion, de travail pour penser notre clinique, élaborer de nouveaux modèles conceptuels, réaliser de nouveaux documents.

 

MFDS : À quoi correspondent les DVDs et autres documents que vous produisez ?

MR : La documentation que nous diffusons est directement en lien avec le travail de l’institut Lóczy à Budapest. Ce sont des films (avec ou sans commentaires) et des écrits (articles, ouvrages) :

- pour donner à voir les compétences relationnelles, motrices, cognitives, sociales des tout jeunes enfants ; et les compétences des professionnelles de l’institut dans leurs capacités d’attention, de réceptivité et d’ajustement dans leur art du prendre soin de ces tout-petits confrontés à des situations de séparation et de traumatismes précoces ;

- pour communiquer sur des travaux de recherche effectués dans cet institut ou dans des lieux qui cherchent à s’en inspirer (recherche sur les différents niveaux d’attention du bébé, la construction des relations entre enfants et de la socialisation, les articulations entre activité et pensée, les constituants d’une « atmosphère thérapeutique » en institution) ;

- pour présenter des aspects très concrets de la pédagogie et du prendre soin sur des thèmes tels que le repas, le bain, l’activité, le matériel ; ou l’observation, la formation et l’accompagnement des professionnels, le travail d’équipe, etc.

 

MFDS : En 2016 nous avons publié les travaux les plus récents de l’association qui montrent toute la pertinence de l’approche piklérienne dans l’organisation actuelle de l’accueil des tout-petits. Peux-tu nous en parler ?

MR : Compte tenu de l’évolution sociétale de la représentation de l’enfant, du rôle des parents et des professionnels qui les accompagnent dans leur développement, des modifications de missions et des modalités d’accueil des jeunes enfants dans les modes de garde et en protection de l’enfance, il nous a paru nécessaire de revisiter le sens de cette approche piklérienne pour inventer de nouvelles façon de la décliner et pour redonner aujourd’hui de la valeur à des pratiques attentionnées, prévenantes et humanisantes.

 

MFDS : 2017 sera une année faste pour la production de l’association puisque nous avons programmé la sortie de 4 recueils d’articles de l’institut Pikler sous la direction de Raymonde Caffari-Viallon : Du soin et du relationnel entre professionnels et enfants et Autonomie et activités du bébé (en mars) puis, à l’automne, un volume sur l’observation piklérienne et un autre sur l’accueil en pouponnière. Que souhaitez-vous transmettre aujourd’hui ? Y a-t-il d’autres projets d’écriture ?

MR : Nous souhaitons, en rassemblant ces articles, favoriser une meilleure compréhension des conceptions piklériennes dans leur complexité et leur subtilité, en proposer une vision nuancée et vivante. Et, par une présentation plus soignée et mieux ordonnée, grâce au soutien et à la publication des éditions érès, valoriser le contenu de ces écrits et en souligner toute l’actualité. Car, même si cette expérience de la pouponnière de Lóczy date de plusieurs décennies, les besoins des enfants qui y sont présentés, la nature de leur développement et les difficultés qui peuvent l’entraver n’ont guère changé au cours des ans (tous ces textes reposent sur l’observation systématique de chacun des enfants, sur les réflexions et les études concernant la vie des groupes et l’organisation de l’institution ou sur des recherches spécifiques). Quant aux idées piklériennes, leurs fondamentaux gardent toute leur pertinence, tout en évoluant en dialogue avec d’autres courants de pensée et avec les changements institutionnels.

Leur présentation sous forme d’articles thématiques, qui peuvent se lire de façon indépendante pour approfondir ou concrétiser un sujet particulier, nous semble propice pour soutenir la réflexion d’équipe et questionner le travail au quotidien.

 

MFDS : Je crois qu’en 2018, un grand colloque à Budapest rassemblera des membres des différentes associations nationales. Peux-tu nous le préciser (thème, date, etc.) ?

MR : Un symposium international aura lieu effectivement à Budapest du 4 au 7 avril 2018, sur le thème de l’observation qu’ E. Pikler, à l’instar de bien d’autres cliniciens (dont E. Bick), a développé comme un outil indispensable et une attitude fondamentale pour aller à la rencontre d’un « infans » qui ne parle pas encore et « écouter » ce qu’il a à nous dire. C’est l’observation qui permet de connaître et de reconnaître chaque enfant dans sa singularité et son unicité, particulièrement dans un cadre collectif tant le fonctionnement groupal tend à effacer l’individu.

Quelle est la spécificité de l’observation piklérienne ? Comment former et accompagner des professionnels à développer leurs capacités d’attention et de réceptivité ? Quel cadre institutionnel est nécessaire pour favoriser et soutenir ces capacités ? Observation professionnelle, observation parentale, observations partagées ? Quelle place de l’observation dans la recherche et l’évolution des connaissances ? Ces questions et encore bien d’autres seront abordées lors de ce symposium, dans des assemblées plénières et des ateliers, à travers des témoignages d’expériences dans plusieurs pays, en plusieurs langues.

Ces journées4 rassembleront des membres des différentes associations nationales et sont ouvertes aussi aux personnes qui s’intéressent à cette approche, souhaitent la découvrir ou en approfondir la connaissance.

 


  1. Avec Julianna Vamos, Bébé où crèches-tu ? (Spirale n° 38) réédité, vu son succès, dans les « Dossiers de Spirale » sous le titre Accueillir un bébé à la crèche ; Les chemins de l’apprentissage (Spirale n° 63).
  2. Dont les deux tomes de L’atmosphère thérapeutique à Lóczy par Mària Vincze.
  3. Se mouvoir en liberté dès le premier âge, Puf, 1970. Cet ouvrage est aujourd’hui épuisé. Les recherches les plus pertinentes dans notre contexte actuel seront reprises dans Grandir autonome, à paraître sous la direction d’Anna Tardos et Raymonde Caffari.
  4. Renseignements auprès de l’association Pikler-Lóczy France www.pikler.fr

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