Entretien avec Jean-Pierre Durand, directeur de la Nouvelle Revue du Travail


par Audrey Minart
le 29 août 2019

« Nous souhaitons dépasser le découpage universitaire par disciplines »

 

    Professeur de sociologie à l’Université d’Évry et fondateur du Centre Pierre Naville,
    Jean-Pierre Durand est aussi le directeur de la Nouvelle Revue du Travail,
     fondée en ligne en 2012.
     Le dernier numéro paru en mai 2019 chez Érès,
     porte sur « Corps au travail, corps travaillés » (n°14)
     et le prochain numéro s’intitule « Conflictualités ordinaires au travail »
    (n°15, parution le 14 novembre).

 

    Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

Pourquoi avoir fondé la Nouvelle Revue du Travail ? Que manquait-il aux autres revues ?

Quand nous l’avons fondée, en 2012, les autres revues étaient soit très académiques soit très orientées vers les militants et les syndicats. Nous avons souhaité en créer une qui soit moins académique que les autres, tout en étant reconnue par le monde universitaire, mais destinée aux praticiens, syndicalistes, DRH, ainsi qu’aux journalistes, par un choix d’objets qui intéressent un plus grand public. C’était aussi l’époque de la montée en puissance d’OpenEdition partisan du libre accès aux articles, ce qui nous permettait de sortir très rapidement de l’Hexagone et du seul public de langue française. En effet, nous touchons les États-Unis, la Chine et les autres pays européens ne parlant pas français, car les articles écrits en d’autres langues qui nous sont soumis restent en ligne dans la langue d’origine même si, en parallèle, ils sont traduits en français.

Pourquoi, alors que la discipline de base est la sociologie, vous faites le choix de vous ouvrir à d’autres disciplines ? Avec lesquelles travaillez-vous en particulier ?

Nous souhaitons dépasser le découpage universitaire par disciplines, qui est une spécificité française. C’est contestable, même s’il permet à certaines, comme la sociologie et l’histoire, de s’affirmer en tant que telles, et de développer des méthodes et concepts qui ne le seraient pas sans cette affirmation disciplinaire. Dans le comité de rédaction, il n’y a pas que des sociologues. Il y a aussi des gestionnaires, des psychologues du travail, des politistes… Comme parmi les auteurs. Y figurent aussi des historiens, des juristes, des gestionnaires, parfois des géographes ou encore des philosophes et quelques économistes.

Quels seraient selon vous aujourd’hui les thèmes prioritaires à traiter par la recherche en matière de travail ?

Aujourd’hui, ce qui intéresse les jeunes chercheurs, ce sont des thèmes autour de l’exclusion du travail, les rapports de domination, les questions de genre… C’est intéressant à observer parce que les questions traitées portent plutôt sur les effets, sans vraiment s’intéresser aux origines de ces exclusions ou du chômage de masse. Par exemple, les délocalisations industrielles, un thème qui était important il y a une ou deux décennies, a disparu des thèmes de recherche, alors qu’elles sont à l’origine de tout cela et qu’elles continuent à faire les grands titres des médias. C’est une vraie question. Nous essayons donc, dans cette revue, de nous intéresser, certes aux effets, mais aussi aux conflictualités, aux relations professionnelles, au syndicalisme, aux émotions, au genre, etc. Certains thèmes ne font pas partie des priorités des jeunes chercheurs : il y a un effet générationnel.

Justement, le numéro 15 porte sur les conflictualités ordinaires. Pouvez-vous en dire un peu plus ?

Sans rentrer dans le détail, l’idée était de faire un numéro qui ne porte pas sur les conflits sociaux traditionnels, ce que nous ferons plus tard. Nous voulions voir comment les conflits d’hier, en général portés par les syndicats, prennent de nos jours la forme de résistances, de protestations, soit individuelles, soit collectives. Le fait est que, quand elles sont collectives, elles restent bien souvent à petite échelle et échappent, en fin de compte, aux syndicats. Nous remarquons aujourd’hui une transformation de la vie quotidienne au travail, qui était hier souvent traversée par de grands conflits. De nos jours, ceux-ci sont atténués. Ils prennent d’autres formes. En même temps, les syndicalistes, de moins en moins nombreux, sont occupés dans les multiples réunions paritaires : ils n’ont ainsi plus le temps d’être sur le terrain. Quand ils y arrivent, les mouvements ont bien souvent commencé, et ils n’y sont pas toujours bien reçus. Même si cela finit souvent par converger. L’idée, dans ce numéro, est aussi de sortir des grandes entreprises, sur lesquelles l’histoire de la sociologie du travail a beaucoup porté. Nous nous intéressons donc aux start-up, PME, TPE loin des secteurs étudiés traditionnellement… C’est la particularité de ce numéro.

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