par Gábor Orbán pour Litteraturehongroise.fr, mai 2019
Gábor Orbán : Le titre du recueil (« filles, nuages et papillons ») et les illustrations à l’encre de Chine laissent présager d’une ambiance légère, détachée, éphémère. Ces attentes se voient en partie confirmées (« La course des girafes telle un rêve / une lente nage dans les airs, / c’est ainsi que courraient les fleurs. »), mais le ton plus grave, philosophique de Weöres est également présent dans le livre : « La tragédie de la raison : / l’observateur n’est jamais identique. / (Ni à celui qui est observé. / Ni à un autre observateur. / Ni à lui-même.) Selon quel critère avez-vous fait votre sélection ?
Cécile A. Holdban : J’ai entrepris mes premières tentatives de traduction lors de la période adolescente, durant ma scolarité hongroise, lorsque je naviguais entre deux langues et deux apprentissages culturels différents, et ce sont les poèmes de Weöres, notamment les textes brefs, qui m’ont donné envie de transmettre. J’ai traduit environ trois cents poèmes depuis, en privilégiant ceux qui me plaisaient le plus et ceux que je connaissais depuis longtemps, de styles et de formes très variés.
Lorsque j’ai proposé ce projet à Danièle Faugeras et Pascale Janot pour la collection Po&psy des éditions Érès j’ai essayé de respecter l’esprit et les choix de cette collection, qui privilégie les formes brèves. J’ai donc tenté de puiser et sélectionner dans une œuvre foisonnante des textes aux thèmes, sujets et motifs récurrents : tant les expérimentations de rythmes, musicalité et de langue spécifiques au hongrois, que les aphorismes issus de son intérêt pour les mythes et la philosophie, le monde de l’enfance, le mysticisme…Il me semble avoir pu donner ainsi un aperçu de cette diversité d’inspirations tout en respectant l’esprit de la collection.
G. O. : Poète protéiforme dont « l’immense œuvre possède à la fois le souffle épique et visionnaire d’un Hugo et la rigueur méthodique d’un Mallarmé » (Encyclopédie Universalis), Weöres décourage souvent le traducteur par ses prouesses formelles. Apparemment, ce n’est pas votre cas : le recueil contient toute une série de egysoros versek (vers d’une ligne) extrêmement denses et quelques poèmes si intensément rythmiques que la plupart des Hongrois ne peuvent s’empêcher de déclamer en chantant (A galagonya).
C. H. : La réponse est peut-être déjà dans votre question.
J’ai découvert la poésie de Weöres enfant, comme la plupart des hongrois de ma génération, à travers des comptines et poèmes chantés, beaucoup de ses textes étaient ancrés dans mon imaginaire déjà bien avant de savoir lire ou écrire. C’est une chance, au même titre que d’avoir pu grandir avec (au moins) deux cultures en héritage. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas été découragée, mais au contraire, stimulée par la difficulté réelle que représente la traduction de ces poèmes. Il n’est jamais possible de restituer de façon mimétique l’intégralité de la polysémie et de la musicalité d’un texte poétique dans une langue différente, surtout dans le cas d’un virtuose de la forme tel que Weöres, mais ce qui est réalisable, en revanche, c’est tenter de recréer une harmonie du sens et de la forme en respectant au mieux l’élan qui a donné naissance au poème. Il me semble que d’avoir une pratique personnelle de l’écriture poétique peut rendre les choses plus aisées. En tous les cas, malgré l’enjeu et la difficulté, c’est un exercice passionnant, un réel plaisir, de traduire ce poète, tant son univers est parcouru d’un souffle vaste et sensible, d’images à la fois inédites, presque incongrues, et pour moi, cependant, familières.
G.O : Ce petit livre bilingue contenant essentiellement des poèmes brefs (je crois que le plus long se compose de six strophes) engendre à la fois un grand plaisir et une certaine tristesse. Plaisir, parce que depuis les Dix-neuf poèmes (Ed. Ibolya Virág, 2001), à ma connaissance, c’est le premier recueil consacré à Weöres. Tristesse, car il donne un tout petit aperçu d’une infime partie de cette œuvre immense. Ma question est délibérément orientée : avez-vous d’autres projets de traduction concernant Weöres ?
C.H. : Comme je l’écrivais précédemment, j’ai traduit environ trois cents poèmes de Weöres, certains autres poèmes sont publiés dans des revues, quelques-uns sont présents sur internet. Plusieurs poèmes sont issus de l’ensemble Tapis de Chiffons (Rongyszőnyeg), ensemble qui devait paraître dans la collection Orphée des éditions la Différence, mais cela n’a finalement pu se faire. J’espère pouvoir poursuivre ce travail, l’approfondir, pouvoir un jour faire publier au moins un recueil entier de ce poète. Une anthologie est idéale pour une première approche, mais c’est une démarche différente, plus profonde, de découvrir l’œuvre d’un écrivain à travers des textes que lui -même a assemblés et réunis.
Actuellement, je travaille sur la traduction d’un de ses ensembles qui me tient vraiment à cœur, intitulé Vers la plénitude, (A teljessé felé), ensemble atypique composé de proses, de fragments poétiques, d’aphorismes teintés de sagesse, structuré de chapitres formant un parcours initiatique. Ce texte est dédié au philosophe Béla Hamvas, et sans doute irrigué par l’amitié et les échanges intellectuels entretenus par les deux hommes. Dans ce petit ensemble, composé entre 1944 et 1945, Weöres livre une vision humaniste de la création et place le lecteur au centre d’axes de lectures multiples. Comme une forme de résistance subtile aux soubresauts de l’époque, il oppose cet appel à la créativité, à l’ouverture des consciences, nourri de références à la culture et aux sagesses orientales et antiques.
G. O. : Traductrice de Weöres, Attila József, Frigyes Karinthy et Kosztolányi[1], vous êtes également poète et peintre. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous ? Quelles sont vos affinités littéraires (hongroises), votre histoire avec le hongrois ? Et comment interpréter l’affirmation qui s’exprime étymologiquement dans votre nom ? (Cécile A. Holdban signifie en hongrois : ” Cécile dans la lune “.)
C. H. : C’est toujours plus difficile de parler de soi que des autres ! Finalement, ce qui en dit le plus sur une personne ce sont ses choix, ses affinités électives et ses réalisations, surtout en ce qui concerne le domaine si vaste de la création. Concernant mon nom de plume, ce « dans la lune », un peu enfantin, est ma manière d’associer la Hongrie, le hongrois, ma langue maternelle, à l’aspect changeant, exploratoire et « cosmique » de toute activité de création.
Depuis l’enfance, ces deux aspects de la création que sont l’écriture et la peinture m’ont été tout aussi nécessaires que complémentaires. L’écriture poétique, telle un aiguillon qui remue l’inconscient et le modèle, le sculpte, amène l’intériorité profuse qui nous constitue vers l’émergence du langage, prolongement évident des émotions traversées et expériences vécues. La peinture, le dessin forment le pendant extérieur : l’exploration de la matière, de l’équilibre, des paysages, du monde visible et tangible, société et environnement, dont nous tirons aussi substance. Ces deux aspects de la création sont à la fois mes pôles et ma respiration. Quant à la traduction, c’est un exercice à la fois ludique, expérimental, mental, de précision et de concentration, et qui permet aussi par la symbiose que l’on entretient avec l’œuvre une source infinie d’inspiration créatrice. Et quel bonheur de pouvoir se faire passeur d’une œuvre qui m’a tant apporté sur le plan personnel. Cette année paraîtront de nouvelles traductions de Karinthy, Howard Mc Cord, et Virginia Woolf.
J’ai la chance, aujourd’hui, de pouvoir pratiquer et publier à la fois écriture, peintures, traductions, et d’élargir ces univers, dans une revue gratuite et en ligne que je co-édite, la revue Ce qui reste qui propose des livrets à feuilleter d’auteurs nouveaux ou confirmés, où littérature contemporaine et arts visuels sont en dialogue.
Cette transversalité, la liberté de choisir ces expressions multiples sont essentielles et de l’ordre de l’humanisme et du partage. J’essaie aussi de transmettre autant que je le peux la poésie, lors de résidences d’écrivains auxquelles je participe, ou d’ateliers de création. On peut trouver une petite présentation de mon parcours sur le site de la Maison des Ecrivains et de la Littérature , à laquelle j’adhère.
Gábor Orbán
[1] Attila József, Le Mendiant de la beauté, poèmes traduits du hongrois par Francis Combes, Cécile A. Holdban et Georges Kassai, Le Temps des Cerises, Paris, 2014.
Frigyes Karinthy, Tous sports confondus, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Le Sonneur, Paris, 2014.
Frigyes Karinthy, Propagande, traduction du hongrois de Cécile A. Holdban, La Part Commune, Rennes, 2016.
Dezső Kosztolányi, Venise, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Cambourakis, Paris, 2017.
Weöres Sándor, Filles, nuages et papillons, traduction du hongrois et préface de Cécile A. Holdban, Po&Psy, 2018
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