La 12ème édition du Festival Poésie Sauvage de la Salvetat sur Agout s'est tenue du 15 au 17 août 2025 sur le thème "Chant du vivant".
PO&PSY y participait à un double titre :
LES TECHNICIENS DU SACRÉ
EXTRAIT DU VELADA DE LA NUIT
MARIA SABINA guérisseuse mazatèque (Mexique)
traduction Jérôme Rothenberg et Yves di Manno
Je suis la femme de la grande expansion des eaux
je suis la femme de la mer divine
je suis une femme de la rivière
la femme de l’eau qui coule
une femme qui examine et qui cherche
une femme de mesure et de mains
une femme de grande mesure
je suis une femme sainte
une femme esprit
je suis une femme de la clarté
une femme du jour
une femme saine
une femme prête
parce que je suis une femme qui éclaire
une femme tonnerre
une femme qui hurle
une femme qui siffle
femme de l’Etoile du matin
femme de la Croix du sud
femme de la Constellation de la Sandale, dit
de la Constellation du Crochet, dit
voici ton horloge, dit
voici ton livre, dit
je suis la petite femme de la vieille fontaine, dit
je suis la petite femme de la fontaine sacrée, dit
femme oiseau-mouche, dit
femme à qui poussent des ailes, dit
je descends donc primordiale
je descends donc explicite
je descends avec tendresse
je descends avec la rosée
ton livre, mon Père, dit
femme clown sous l’eau, dit
femme clown dans la mer, dit
parce que je suis l’enfant du Christ
l’enfant de Marie, dit
je suis une femme de lettres, dit
je suis une femme du livre, dit
personne ne peut refermer mon livre, dit
personne ne peut m’arracher mon livre, dit
mon livre rencontré sous l’eau, dit
mon livre de prières
***
MIGRANT D’UN DEMI-GRAMME
(paru dans la revue Sarrazine n°24 juin 2024)
À Claire, Jean-Loup, Roger
Mariposa de Oaxaca claque de volcan au sabot des mules. Ce n’est pas le volcan qui gronde une fois descendus de nos selles. On met du temps à deviner ce qui cloche au sanctuaire. On zigzague entre les oyamels, piles religieuses pitonnées dans la pente. Debout, nos têtes levées, vaguement sonnés. Les respirations projettent des toitures rousses sur la tôle du ciel.
Ce n’est pas le volcan qui gronde mariposa de Oaxaca. Un ruisseau d’ailes coule, flipflap-flipflap se détourne se rassemble s’intègre à l’air de la forêt. La forêt fait un geste. C’est l’hiver c’est un long repos de pixels roux dans la poussière : un plein de rayons qui se vide. Un million de papillons en forme de sapins, du sol jusqu’aux découpes bleues : un vide qui se plein.
Dans la pluie d’ailes lâchant les troncs par troupes, flipflap-flipflap tendez bien l’oreille nous marchons, cricrac-cricrac comme des enfants s’entrainent à l’envol en écrasant leurs ailes. Nous marchons, cricrac-cricrac sur les piles d’ailes à terre. En vérité quand on marche comme ça on marche sur une toiture en train de mourir pourvu qu’elle tienne.
Alors nos esprits montent avec les pixels inoxydables demi-gramme après demi-gramme c’est toutes les Amériques qu’ils remontent nos esprits. Ils voient les tronçonneuses qui ne servent pas qu’à tailler dans les pentes, forêcoupée-parolcoupée ils voient les gardiens taillés qui remontent avec nous. Leurs corps pleins de trous où battent des paupières.
Les gardiens abattus et nous, on fait le chemin inverse pour nettoyer nos semelles dans la migration. Le poids du papillon est à 4000 kilomètres du papillon on n’a rien à porter on est tous fous d’une seule fleur. Personne ne peut abattre les pixels fous ni les raser ni rien. On les raccompagne au volcan, circulaire.
Avec la nouvelle génération on trouvera notre chemin, sans doute, par le Michigan par le Wisconsin par l’Iowa par le Missouri par le Kansas par l’Oklahoma par le Texas. Par les frontières murées par le mur des balles jeudmain-jeudvilain on trouvera notre chemin, sans doute, par la Sierra Madre par San Luis Potosi par le Michoacán, pendulaire.
Avec le pouls profond de la terre les 4000 kilomètres aller 4000 retour on y arrivera on est des millions c’est tout droit. On aura pitonné la vie devant nous, sans doute. La métamorphose fait des convulsions dans les corps petits-petits, fluidifie des super pouvoirs. Avec nos ailes de lave dans le dos on soufflera au volcan comment gronder.
Cette grammaire, comme une énigme, cachée dans le ciel mexicain, passez la clé, passez la clé.
***
TASIILAQ MAY BE
(Cahier des Editions Faï Fioc, 2016)
Page de gauche :
7 juillet 2016
19h17
face au talus des chiens
petit port de Tasiilaq
Groenland est 65° 36' 0" N / 37° 38' 0" W
Page de droite :
Tu sais ce que c'est de ne pas avoir envie d’avoir la flemme de t'ennuyer
Aujourd'hui tu t'assois tu fumes
Hier tu t'asseyais tu buvais
Demain tu t'allongeras à l'entrée de la vallée des fleurs avec les autres
Le soleil te réchauffe te ramollit un peu plus
À quoi bon les projets
C'est d'ailleurs un mot qui n'existe pas dans ta langue
Ta langue écrite par personne ta langue qui sort de ta bouche dans l'air et s'en va vers l'entrée de la vallée des fleurs sans personne pour l'écrire
ça aurait pu être le paradis chez toi petit frère Aqqaluq
Un grand chœur se lève du côté de la montagne
C'est une chose extraordinaire
Son chant aigu balance sur deux notes comme un iceberg en mer
J'entends mal
Je crois qu'il n'y a pas de paroles
Des ombres avancent
ma main au feu
Va voir un peu là-haut ce qui vient tu connais le chemin
Comme ça oui
Pas
trop
vite
Nuque pliée
piste s’envole dans les déchets
Trouve un peu dans l'air qui pique plus que les moustiques
l'explosion des aigus de ton enfance qui faisait tourbillonner dans ton cerveau des millions d'étoiles folles
Pas plus
***
PATIENCE DES FAUVES
(po&psy a parte, 2017)
LA TOURBIÈRE
Le temps s’enregistre de couche en couche
lentement la chronique de la terre et des hommes prend
pente
froide
humide
froide
dans mon dos une armée d’Indiens hauts en peintures de guerre à l’arrêt dans leur timidité
j’appose les mains sur les sphaignes tièdes
j’accorde mon instrument j’exhausse
un profond sombre
froid
humide
froid
peu à peu j’épuise la tristesse
de la terre.
Tourbière : écosystème caractérisé par un sol saturé en permanence d’une eau stagnante privée d'oxygène. Dans ces conditions asphyxiantes, la tourbe s'accumule et tout corps organique reste parfaitement conservé. On y retrouve parfois des momies humaines millénaires.
***
L'IRRÉPARABLE
Octobre, peut-être.
Allongée sur le canapé.
L’esprit poursuit le plan de vol audacieux
des moineaux dans le ciel doré.
L’un dévisse en un hoquet sourd
contre la baie vitrée.
Trois plumes clouées sur un ciel d’icône.
***
21 JANVIER - 21H59
L’air sent le flingue froid
l’herbe en mille lunes
se brise sous la botte
le chien pisse tête haute
la terre est si lente à blesser.
***
COMPÈRE, COMMÈRE, SYCOMORE
en pensant à Fernand Deligny
Deux personnes se détachent de la lisière
rassemblent le bois pour l’hiver
une étrange transparence rosée
se développe autour d’eux
des drapés mouvants
d’aurore boréale
nimbent cet échange
non verbal
leur concentration peint
l’air autour
le coutumier
dans leurs gestes
les contient
ou
est-ce seulement
la présence proche
du sycomore ?
***
SIESTE DANS LA CHALEUR DE 14H
Partagent un trou
la femme et la bête
rien ne se passe
rien ne passe
rien
que les mouches et les oiseaux qui tracent
dans la forêt
des itinéraires à grande vitesse
leur respiration creuse le trou la femme et la bête
rien ne se passe
rien ne passe
rien d’humain
les oiseaux, les mouches, les itinéraires
les feuilles accueillantes les couvrent
la forêt les couve
rien ne se passe
un épais tapis de temps
lentement
lourdement
les couvre
le temps s’épaissit avec leur souffle
rien ne se passe
loin au-dessus d’eux
un temps épais
ils prennent si peu de place.
***
À LA CANOURGUE
Monsieur Sauveterre laisse tremper son
manteau de calcaire
dans les fluides frais qui se faufilent entre ses fibres.
Des ornements de grès rougi roulent
aux pieds de ce corps nu et ridé
de grand baigneur reverdi.
Une horloge érige le temps en son axe.
La source élargie
grisolle sur des monnaies oubliées
– une musique qui soulève les rideaux au seuil des maisons –
Monsieur Sauveterre n’a pas idée de la fête
qu’on fait à ses haillons.
***
LÉGENDE
Un jour j’aurai deux chiens.
J’appellerai le premier Atahualpa
le second Yupanqui.
Quand ils ne reviendront pas
quand ils vivront trop une vie de chien
je m’entends très bien
hurler dans les bois
Atahualpa ! Yupanqui !
et l’ordre sera rétabli.
***
EN TOUTE LOGIQUE
En langue pawnee,
homme se dit pawnee
en langue pawnee
loup se dit pawnee
même mot
même chasse
même ravage
même unisson
même chant
même unisson dans le chant
même unisson dans l’effacement
du point de vue pawnee
nos campagnes se repeuplent
de néoruraux, par conséquent
nos campagnes se repeuplent
de néoloupiots
et vice versa.
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présentation de Gary Lawless, son hommage à Gary Snyder, lectures bilingues par Gary Lawless et Danièle Faugeras, improvisation musicale avec Alain Désir.
Ouverture :
La rencontre entre Blackberry Books / Gary Lawless et po&psy / Danièle Faugeras remonte à Pâques 2022, suite à la découverte – grâce à Sandrine Cnudde – de la version américaine de l'œuvre complète en anglais du poète japonais Nanao Sakaki, Comment vivre sur la planète terre.
Une sélection de 80 poèmes courts est traduite par Danièle Faugeras et programmée pour une parution au printemps 2023.
Gary Lawless, contacté pour négocier les droits de traduction, répond qu'il les accorde gracieusement à po&psy. Ce qui lui importe, dit-il, c'est de faire connaître au monde l'œuvre et le parcours de son ami – dont c'est le centenaire de la naissance, le "Nanao Sakaki Global Day", qui sera fêté en ligne depuis une bonne partie du monde, comprenant entre autres le Brésil, la France, l'Italie, la Tchécoslovaquie, etc.
En septembre 2023, Gary est invité par le festival Trace de poète de l'Isle-sur-la Sorgue sur le thème de la Beat Generation, pour y présenter Nanao et lire des extraits du livre paru au printemps chez po&psy.
À cette occasion naît un double projet : traduire et éditer l'œuvre complète de Nanao Sakaki d'après l'édition originale de Blackberry Books (le livre paraîtra dans la collection in extenso en novembre 2024) ; et traduire et publier un recueil de poèmes de Gary Lawless, à paraître dans la collection princeps au printemps 2025. Gary propose "Caribouddhisme" et répond favorablement à l'invitation de Poésie sauvage de venir le présenter à la Salvetat.
Notice biographique de Gary Lawless :
Né à Belfast dans le Maine (E. U.) en 1951, il vit depuis 1986 à Nobleboro. Gary et sa femme Beth Leonard animent leur librairie Gulf of Maine Bookstore à Brunswick, dans le Maine, depuis trente-cinq ans. Ils dirigent également les éditions Blackberry Books. Après avoir obtenu son diplôme au Colby College en 1973, Gary Lawless a passé un an en Californie pour y étudier l’écriture avec le poète Gary Snyder. Il a enseigné la littérature environnementale au Bates College et a dirigé des projets d’écriture pour des personnes handicapées, sans abri et immigrants. Il a donné des lectures et animé des ateliers d’écriture en Italie, Slovénie, Lettonie, Lituanie, Allemagne et à Cuba. Il a été artiste en résidence à l’Island Institute de Sitka, en Alaska, au parc national de l’Île Royale, dans le Michigan, et au Cabot Trust dans le nord de Terre-Neuve et le sud du Labrador.
Gary Lawless est un poète largement publié, avec dix-huit recueils de poésie aux États-Unis et cinq en Italie, tous ayant pour thème commun l’intégrité et l’esprit écologiques.
--> Voir aussi dans ce même blog l'article détaillé de Carl Little, Island Journal 2025 : "Gary Lawless, une vie de littérature, d'activisme et d'îles"
Lecture bilingue de poèmes de Gary Snyder :
(trad. Danièle Faugeras)
Gary Snyder est un poète, traducteur, penseur et écologiste américain. Né en 1930 à San Francisco, il est une figure centrale de la beat generation et du biorégionalisme, et un acteur de la propagation du bouddhisme zen aux États-Unis. Il réside depuis plusieurs décennies dans le lieu-dit Kitkitdizze, près de la rivière Yuba (Sierra Nevada, Californie). Il a publié plus de 25 livres entre 1959 et 2007 (poésie, essais, récits de voyage), traduits en plus de 20 langues. Il a obtenu le prix Pulitzer en 1975.
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FOR THE CHILDREN
The rising hills, the slopes, of statistics lie before us. the steep climb of everything, going up, up, as we all go down.
in the next century or the one beyond that, they say, are valleys, pastures, we can meet there in peace if we make it.
to climb these coming crests one word to you, to you and your children: stay together learn the flowers go light |
POUR LES ENFANTS
Les collines, les pentes, des statistiques s'étendent devant nous. la montée abrupte de tout vers le haut toujours plus haut, alors que nous tous descendons.
au siècle prochain ou au suivant, disent-ils, il y aura des vallées, des pâturages, on pourra s'y rencontrer en paix si on s'en sort.
pour gravir ces crêtes à venir un mot à vous, à vous et à vos enfants : restez ensemble apprenez les fleurs allez légers |
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as the crickets' soft autumn hum is to us, so are we to the trees as they are to the rocks and the hills |
comme le doux chant automnal des grillons est pour nous, aussi sommes-nous pour les arbres comme eux sont pour les rochers et les collines. |
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HOW POETRY COMES TO ME
It comes blundering over the boulders at night, it stays frightened outside the range of my campfire I go to meet it at the edge of the light |
COMMENT LA POÉSIE ME VIENT
Elle arrive en butant contre les rochers la nuit, elle reste là effrayée hors de portée de mon feu de camp je vais à sa rencontre à l'orée de la lumière |
Lecture bilingue de poèmes extraits de Caribouddhisme, de Gary Lawless
(Trad. Danièle Faugeras)
Au début de juin 1995, Beth Leonard, Nanao Sakaki et moi, nous nous sommes rendus à Terre-Neuve pour voir des icebergs, des caribous et des orignaux. En faisant route nous devisions, remarquant combien chaque lieu a ses propres messages, ses propres visions, ses propres enseignants et pratiques. J’ai suggéré que nous devenions des caribouddhistes, déambulant avec les grands troupeaux, écoutant leurs histoires, goûtant la glace, et nous joignant à leur quête de lichens. Ce livre est pour mes compagnons de route, Beth et Nanao.
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CARIBOUDDHISM
1- The iceberg has come to speak with Nanao. She is just beyond the window, waiting beyond the light. She has come a long way. She has a message for us. She is very shy. If we look directly at her she begins to melt away, all that she has to say, lost to the light of day, the wind, the rocks, our eyes— She begins to speak. We must listen very carefully.
2- Tonight she comes as moose, no longer iceberg, tiptoeing carefully between the tents. She is happy in darkness. She is looking for Nanao. She wants to enter his dreams
3- Today she is standing beside the road in a patch of bog and dirty snow. She is the color of glacier, iceberg, snow and light. She turns and disappears, into the woods. She is caribou, she is iceberg, she is message and dream. |
CARIBOUDDHISME
1- L’iceberg est venu parler avec Nanao. Il est juste derrière la fenêtre, attendant au-delà de la lumière. Il a parcouru un long chemin. Il a un message pour nous. Il est très timide. Si nous le regardons directement il commence à fondre, tout ce qu’il a à dire se perd dans la lumière du jour, le vent, les rochers, nos yeux... Il commence à parler. Nous devons écouter très attentivement.
2- Ce soir, il vient en tant qu’ orignal, plus comme iceberg, marchant prudemment sur la pointe des pieds entre les tentes. Il est heureux dans l’obscurité. Il cherche Nanao. Il veut entrer dans ses rêves.
3- Aujourd’hui, il se tient près de la route sur une plaque de tourbe et de neige sale. Il est la couleur du glacier, iceberg, neige et lumière. Il tourne et disparaît, dans les bois. Il est caribou, il est iceberg, il est message et rêve. |
Twillingate - Terra Nova (Gros Morne - Terre-Neuve)
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The soil is dreaming of trees. The trees are dreaming of wind. The wind is dreaming of clouds. The clouds are dreaming of water. The water returns to the earth. Without trees, the soil washes away. The wind blows over barren ground, and the dreams of the world are broken. |
Le sol rêve d’arbres. Les arbres rêvent de vent. Le vent rêve de nuages. Les nuages rêvent d’eau. L’eau retourne à la terre. Sans arbres, le sol est emporté. Le vent souffle sur une terre stérile, et les rêves du monde sont brisés. |
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Somewhere within the shell mound a dog is barking. seals turn their ears to the sound. sand through our hands drifts, plants move along the ground – to wear copper and bone, left alone for two thousand years. it is where we come to on this sunny day, stick our hands deep into shell and sand, strike bone, touch land again, make the wind, make the rain. |
Quelque part dans le tas de coquillages un chien aboie. les phoques tournent leurs oreilles vers le son. le sable à travers nos mains s’écoule, les plantes rampent sur le sol – pour porter cuivre et os, laissés seuls pendant deux mille ans. c’est là que nous venons en ce jour ensoleillé, enfoncer nos mains profond dans les coquillages et le sable, trouver l’os, toucher terre à nouveau, faire le vent, faire la pluie. |
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EEL GRASS, SEARS ISLAND
hard to be lonely in the lushness of eel grass, feeling the ocean’s ebb and flow – hard to know want or hurt or waste, here below the sun, the sky, the water’s edge of grass and mud and moving with the moon – hard to know the hearts of men, those who would fill and spill and kill all below their own shallow depth of heart, their line of sight – hard to know these hearts, hard to be alive, hard to survive in the face of their rush toward riches, toward death. |
ZOSTÈRES, SEARS ISLAND
dur d’être seul dans la luxuriance des zostères, sentant le flux et le reflux de l’océan – dur de connaître besoin ou blessure ou perte, ici sous le soleil, le ciel, le rivage d’herbe et de boue et bougeant avec la lune – dur de connaître le cœur des hommes, ceux qui voudraient envahir, se répandre et tuer tout ce qui est en dessous de leur propre, si peu profonde, profondeur de cœur, de leur ligne de mire – dur de connaître ces cœurs, dur d’être vivant, dur de survivre en face de leur ruée vers la richesse, vers la mort. |
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FOR THOSE WHO WOULD COMPROMISE THE FOREST
the spirits of the lost trees, the spirits of the plants, the moss spirits, the rock spirits consign you to a hell of no birds, a dry spare hell where your name will not be known – you will be known as desolation, ruiner of planets, the lonely soul who lives without the friendship of life, without the solace of species – the ghosts of those you have pushed aside will follow you as you move toward dryness, dust and empty skies – surely goodness and mercy will leave your wretched life untouched as you dwell forever in a land without life, trying to remember the sound of birds, the sound of wind, the sound of your own heart |
À CEUX QUI VEULENT TRANSIGER AVEC LA FORÊT
les esprits des arbres disparus, les esprits des plantes, les esprits de la mousse, les esprits de la roche vous condamnent à un enfer sans oiseaux, un enfer sec et aride où votre nom ne sera pas connu – vous serez connu comme désolation, ravageur de planètes, l’âme solitaire qui vit sans l’amitié de la vie, sans le réconfort des espèces – les fantômes de ceux que vous avez évincés vous suivront quand vous irez vers la sécheresse, la poussière, les ciels vides – sûr que la bonté et la compassion laisseront indemnes vos misérables vies quand vous vivrez à jamais sur une terre sans vie, essayant de vous rappeler le son des oiseaux, le son du vent, le son de votre propre cœur. |
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HARBORSIDE
from here the bay rises to the sky. the tide goes out and drops over the edge into another world. every day brings sun, stars, wind or rain. we gather seaweed, dig in the soil, carry wood and water. for a while we are warm. the moon rises clear and bright. take us into the garden, take us into the water, into the night, the good life, to build a life like a garden – the music we make with our hands, the singing we make with our hearts. |
HARBORSIDE
d’ici, la baie s’élève vers le ciel. la marée se retire et passe par-dessus bord dans un autre monde. chaque jour apporte soleil, étoiles, vent ou pluie. nous ramassons des algues, creusons le sol, transportons bois et eau. ça nous réchauffe un moment. la lune se lève, claire et brillante. emmène-nous dans le jardin, emmène-nous dans l’eau, dans la nuit, la bonne vie, pour construire une vie comme un jardin – la musique, nous la faisons avec nos mains, le chant, nous le faisons avec nos cœurs. |
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FOR PREBLE STREET
Sometimes the road keeps moving. You can’t just stand there, you have to go with it – Sometimes the road is a river, under blue sky, winding past the mountains, down through the valley. Somewhere there is a town – and the river moves through it – and we move through it like water – smooth, fast, remembering the cabin, the fire, the open door, and every goodbye we have said to every place that ever mattered. Sometimes the road keeps moving. You can’t just stand there, you have to go. |
POUR PREBLE STREET
Parfois, la route continue d’avancer. On ne peut pas simplement rester là, il faut aller avec elle – Parfois, la route est une rivière, sous le ciel bleu, serpentant au-delà des montagnes, descendant à travers la vallée. Quelque part, il y a une ville – et la rivière passe à travers elle – et nous la traversons à l’instar de l’eau – lisse, rapide, nous rappelant la cabane, le feu, la porte ouverte, et tous les adieux que nous avons dits à tous les endroits qui ont jamais compté. Parfois, la route continue d’avancer. On ne peut pas simplement rester là, il faut y aller. |
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WHICH WORLD
There is a path winding between Sitka Spruce, passing totem poles stolen from their island homes, emptied of ashes and bones, placed along the trail. In the distance, a volcano. Raven flies just above the surface of things, bald eagle watching through layers of air and water for the fish passing through, shining in the cold river like light from another world. Everything moving, everything moving to come together, come together and fall apart, again. The water rushing. The heart beating.
I am waiting for you at the mouth of the river. |
QUEL MONDE
Il y a un chemin qui serpente entre les épicéas de Sitka, passe devant des mâts totémiques volés à leur île natale, vidés des cendres et des os, placés le long du sentier. Au loin, un volcan. Le corbeau vole juste au-dessus de la surface des choses, le pygargue à tête blanche guette à travers les couches d’air et d’eau le poisson qui croise, brillant dans la rivière froide comme une lumière venue d’un autre monde. Tout est en mouvement, tout est en mouvement pour se rassembler, se rassembler et se séparer, de nouveau. L’eau se précipitant. Le cœur battant.
Je t’attends à l’embouchure de la rivière. |
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Dancing is language dreaming. Poetry the way we move, through the world, into the heart. Wait for the moment when the story chooses you. You begin to dance and nothing else matters, the words start to come, and we can’t stop laughing. |
La danse est un langage qui rêve. La poésie, la façon dont nous bougeons, à travers le monde, dans le cœur. Attends le moment où l’histoire te choisit. Tu commences à danser et rien d’autre ne compte, les mots commencent à venir, et nous ne pouvons cesser de rire. |
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par Danièle Faugeras, traductrice, et Gary Lawless, ami et éditeur américain de Nanao
(DF)
Nanao Sakaki (1923-2008) est un poète japonais considéré comme un représentant majeur de la Transnational Beat Generation.
Plutôt que le présenter de façon formelle, j'ai pris le parti d'en tracer un portrait en mosaïque, à partir d'extraits de ses propres entretiens retranscrits par ses amis et d'hommages de ceux-ci, qui composent l'ouvrage publié de son vivant (2000) par Blackberry Books, Nanao or Never.
(John Brandi)
Comment décrire au mieux Nanao Sakaki, compagnon de vadrouille, poète planétaire et homme sauvage du désert ?
Après soixante-quinze ans passés sur la planète, il est bien vivant, en bonne santé, il marche d'un pas rapide et décidé, il est bronzé et sans attache. Il a l'apparence et l'odeur du désert, peau frottée à la sauge, cheveux lavés à l'eau de source et coiffés en queue de cheval, sac à dos parfumé au doux encens des charbons de pin pignon. De même, sa présence apporte la saveur salée des détroits profonds, des déferlantes écumantes, des atolls et des fjords qui ne figurent guère sur la carte. Ces géographies ont fusionné en Nanao. Il est un continent ambulant à lui tout seul.
(John Brandi)
Ami du pin de Bristlecone et des salamandres, des rivières menacées et de la taïga, des flocons de neige et de la gentiane pourpre, des kangourous et des aurores boréales, Nanao a aussi quelques ennemis : les barrages, les centrales nucléaires, les multinationales de l'exploitation forestière, les partisans de la guerre des étoiles, les carriéristes à la tête dure. Sa famille élargie commence avec les trilobites, les pissenlits, le vautour à tête rouge, le pingouin, les éruptions solaires, l'herbe de la pampa, le grizzli, les kakis sauvages, la fleur d'angélique et le crabe violoniste.
(Gary Snyder)
Voilà un homme qui a vu les nations folles du monde autour de lui et qui a pu encore voir l'univers tout entier jouer à travers lui, depuis la lointaine vacuité jusqu'au caillou sur le sentier. Quel chant il a chanté !
(Gary Snyder)
Ses poèmes, il ne les a pas écrits avec sa main ou avec sa tête mais avec ses pieds. Ses poèmes sont venus à l'existence, ont marché dans l'existence pour y être laissés comme des traces d'une vie vécue pour vivre.
(DF)
Pour Nanao or never, Nanao a donné sous le titre "une vision" un entretien sur le thème de sa jeunesse :
(Nanao Sakaki)
Je suis né dans un village rural très pauvre. À l'époque, il y avait une grande différence entre les riches propriétaires terriens et les paysans.
Le propriétaire foncier possédait une grande terre, une rizière, et le paysan ne faisait qu'emprunter l'espace et travaillait dur, plus de la moitié du riz allait au propriétaire foncier et les paysans devaient payer l'impôt avec du riz. Ils ne pouvaient garder que très peu de riz pour manger. Ils n'avaient pas d'argent pour aller à l'école. L'éducation était réservée aux propriétaires terriens. J'ai grandi dans une telle société.
(Nanao Sakaki)
Dès l'enfance, j'ai regardé la société... Elle avait besoin d'être changée. Dans quelle direction ? Lentement, je me suis construit, par exemple en lisant J.J. Rousseau à 17 ans. Et d'un autre côté Karl Marx, et Morgan. J'ai lentement construit ma propre image.
(John Brandi)
Nanao signifie "septième fils". Le Sakaki est un arbre à feuilles persistantes, sacré au Japon. Il est né en 1923 dans une famille de classe moyenne d'un village de l'île la plus méridionale du Japon, Kyushu. Son père, qui travaillait dans le secteur de la teinture des tissus, a fait faillite lorsque Nanao avait sept ou huit ans.
(Nabao Sakaki)
"Ma première leçon : ne jamais faire confiance à l'argent.
(John Brandi)
Sa famille pratiquait le bouddhisme de la Terre pure, mais la religion a toujours suscité la méfiance de Nanao.
(Nanao Sakaki)
La secte de la Terre pure est composée principalement de pauvres. La Terre Pure dit : " dans cette vie, vous êtes pauvre, vous avez une vie très triste, mais dans la prochaine vie, vous pouvez être... ". Ma famille était ainsi.
"Namu Amina Buddha, Namu Amina Buddha... dès mon enfance, j'ai entendu ce son. Il y avait toujours quelqu'un qui chantait. Lorsque mon père me lavait — Namu Amina Buddha. À l'arrêt de bus — Namu Amina Buddha. Quelle fatigue ! Chanter pour être heureux dans une autre vie, c'est tout".
(John Brandi)
Un jour, on lui demanda s'il appartenait à une secte particulière ; Nanao fronça les sourcils, réfléchit et répondit avec des yeux pétillants : "Peut-être l'eau vive".
(DF)
Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il sert dans une base aérienne de la marine nationale. Le 9 août 1945, il assiste sur son écran au largage d'une bombe atomique sur Nagasaki.
(Nanao Sakaki)
Et puis un sacré choc : la guerre. J'étais dans la marine japonaise, sur une base aérienne. Je faisais partir des pilotes kamikazes. Imaginez comment vous vous sentez en sachant que des amis vont mourir. C'est n'importe quoi ! À l'époque, je le savais déjà. Ça n'a aucun sens. C'est juste du gaspillage de vie. Mon père est venu me voir à la base navale. Il m'a dit à l'oreille : "Nanao, ne meurs pas. Sauve ta vie." J'ai compris, bien sûr. Je pouvais sauver ma vie. Heureusement, j'étais un homme-radar et je n'avais donc aucun risque de tuer quelqu'un.
La guerre s'est terminée. Ce fut une bonne chose pour les Japonais : tout le monde sur la même ligne de départ. Presque tout le monde avait perdu sa maison. La maison de ma famille a été bombardée deux fois par des raids aériens. (...)
De nombreux soldats revenaient de Mandchourie, de Chine, d'Asie du Sud. Les gens semblaient plus heureux parce que tout le monde était au même niveau. Tout le monde avait faim. Tout le monde était sans maison. C'était le même sentiment. Je me souviens encore d'un tel sentiment : tout le monde pareil.
(Nanao Sakaki)
J'ai commencé à travailler, parfois dans des usines sidérurgiques. Lentement, mon esprit s'est construit grâce à un mot italien : anarchosyndicato. Chaque profession forme un groupe. Chaque groupe a des représentants qui se réunissent, discutent, c'est le rêve...
Lecture de Morgan. Même type de vision. Aussi Klot ; pas Karl Marx.
En même temps, j'ai lu beaucoup de poésie chinoise, de littérature européenne et américaine.
Quelque chose a émergé, a lentement pris forme : un poème.
(Gary Snyder)
Après la fin de la guerre et son départ de l'armée de l'air japonaise, Sakaki a commencé à parcourir les montagnes et les vallées du Japon, les rues et les ruelles de Tokyo, et à hanter les bibliothèques publiques. Il n'y a pratiquement aucun endroit au Japon où il ne soit pas allé, à pied. Sans maison ni argent, il est en quelque sorte devenu une force douce comme une brise pour la génération de poètes et d'"étudiants" – de moins de vingt-cinq ans – qui déambulait dans le quartier de Shinjuku à Tokyo.
(Carol Merrill)
Quand Nanao marchait au Japon
Ça lui était égal
D'être malade ou non.
Il ne paie ni gaz ni électricité
Les gens lui donnent à manger.
Il trouve des vêtements
Dans un conteneur gratuit
Ça et là.
(Nanao Sakaki)
À 30 ans, j'ai commencé à apprendre l'anglais par moi-même. J'ai essayé le français, d'abord par les chansons et les films, puis en lisant un livre de grammaire française avec une explication en anglais. Trois mois plus tard, je lisais Camille !
Il faut travailler dur pour apprendre une langue : anglais, français, chinois ancien, japonais ancien, un peu de grec ancien. Tout ça en autodidacte (je ne suis allé qu'au lycée, j'ai travaillé dès l'âge de 14 ans et, le soir, j'ai un peu de temps pour lire.)
La tragédie grecque est la porte du primitif, une porte que j'ai en quelque sorte franchie. En même temps, j'ai découvert un art très intéressant, plus que l'art moderne : des peintures aborigènes australiennes et des dessins rupestres des Indiens d'Amérique. Ce type d'art m'a ouvert les yeux. Ouah !
(Nanao Sakaki)
Je passais lentement tout au crible. En 1955, j'ai commencé à travailler pour sauver les forêts primaires au Japon.
(DF)
Une activité qu'il poursuivra tout au long de sa vie ; au Japon, mais aussi, entre autres, en Tasmanie et aux États-Unis.
(DF)
Au début des années 60, avec quelques amis (poètes, artistes, vétérans de la guerre, anciens activistes opposés à l'ordre établi...) aspirant comme lui à "montrer l'exemple d'une nouvelle culture", il crée d'abord Harijan, un "groupe contre-culturel pour une société libre de matérialisme" ; puis en 1965, ayant reçu des terres dans la préfecture de Nagano pour y créer une exploitation agricole, il fonde Buzoku (="Les tribus"), un groupe communautaire opposé à l'industrialisation.
Le nom de "Tribus" est basé sur l'idée que la "tribu" telle qu'elle existait dans le temps devrait être l'unité idéale de la société pour les êtres humains dans le futur.
(John Brandi)
Au début des années soixante, Nanao croisa la route des poètes Gary Snyder et Allen Ginsberg, avec lesquels il correspondra, auxquels il rendra visite et avec qui il entretiendra une amitié à vie.
(Gary Snyder)
Neale Hunter, un orientaliste et poète australien est passé par Shinjuku il y a plusieurs étés, et il a réalisé des traductions des poèmes de Sakaki au cours de plusieurs semaines de dérive d'un endroit à l'autre avec lui. J'ai rencontré Neale en Inde, et il m'a dit de retrouver Sakaki lorsque je reviendrai au Japon.
Je l'ai fait au printemps, et nous avons passé une semaine à marcher et à parler dans les rues de Tokyo. Linguistique, ethnologie bushman, études sanskrites, archéologie japonaise, Marx, Jung, Nagarjuna – et surtout, Révolution.
(DF)
La rencontre de Nanao avec Gary Snyder et Allen Ginsberg donne lieu en 1967 à la fondation du Banyan Ashram, une communauté expérimentale pour les jeunes Japonais à la recherche d'un mode de vie alternatif. Cette communauté se trouvait à Suwa-no-se, une minuscule île tropicale située à l'extrême sud de l'archipel japonais de Ryukyu.
(John Brandi)
En 1969, Nanao effectue son premier voyage en Amérique du Nord. Les montagnes, les déserts, les peuples autochtones et les communautés de retour à la terre étaient au centre de ses préoccupations. (...)
Au cours de ses itinéraires à travers le monde, en se procurant un billet ici et là par l'intermédiaire d'amis, d'organisations ou d'universités, Nanao se rendit à plusieurs reprises dans le sud-ouest des États-Unis. (...)
Il décrit affectueusement les hauts plateaux arides et lumineux de Taos comme l'un de ses endroits préférés sur terre, avec Suwa-no-se. "Un immense désert qui rencontre une haute montagne", dit Nanao. "C'est la même sensation que la rencontre d'un grand océan et d'un volcan".
Pendant un certain temps, au début des années 80, Nanao a vécu dans un vieux bus scolaire garé haut dans les sapins, au-dessus de Taos. (...)
(Carol Merril)
Arroyo seco, Nouveau Mexique,
Le bus scolaire de Nanao.
Nanao fumant une cigarette
Feu de bois brûlant du chêne et du genévrier
Haricots Aduki dans une casserole
Deux gousses d'ail en train de rôtir
Une montre à gousset qui fait tic-tac
Deux lanternes à pétrole sur un bureau
— Une planche reposant sur deux blocs de ciment.
Nanao inhale sa fumée profondément, lentement,
Chaussettes de laine norvégiennes
Pantalon ample en laine marron et bleue
Probablement du conteneur coopératif.
***
Sur le sentier Piedra Lisa
Dans les montagnes Sandia
Nanao psalmodiait le Sutra du cœur
Très lentement en japonais.
Calme rare, sans penser
Ni sentir ni imaginer,
Simplement respirer régulièrement.
(DF)
Les pérégrinations de Nanao l'ont conduit aussi en Europe (Paris, Londres, Amsterdam, Prague...) en Australie, en Asie (Mongolie, Chine, Taïwan, Corée, Indonésie...)
Nanao Sakaki : "Transnational"? Certes. "Beat" ? Aussi, mais pas seulement.
Ses intérêts "mondiaux" sont profondément ancrés dans un fonds culturel typiquement japonais : très inspiré par les haïkistes Basho (1644-1694), Buson (1716-1783) et Issa (1763-1828) (dont il a traduit des poèmes en anglais), familier de l'œuvre des poètes-moines-voyageurs Saigyo (1118-1190) et Ryokan (1758-1831), il était également attiré par la calligraphie et le dessin sino-japonais, l’ukiyo-e, et par le théâtre kabuki.
Son héritage familial bouddhiste, son attirance à la fois pour la philosophie et l'art taoïste, pour les expressions spirituelles indiennes et thibétaines et pour le zen peuvent expliquer son engagement militant pour le respect des ressources naturelles de la terre mais aussi le style bien particulier de sa poésie, liée au monde physique, empreinte de joie de vivre et d'une portée universelle.
***
Annexe :
compte-rendu par Nanao d'un de ses "problèmes environnementaux" dans la résolution duquel la poésie a joué un rôle fondamental :
(Nanao Sakaki)
C'était en 1982.
J'ai appris que le gouvernement de Tokyo voulait construire un aéroport au sommet du dernier grand récif corallien bleu du monde, dans le sud d'Okinawa, pour les touristes. Vraiment étrange ! Pourquoi détruire le récif corallien et faire du tourisme ? C'est une idée déroutante !
J'ai donc commencé à sauver le récif corallien. Avant moi, d'autres personnes avaient déjà commencé, en particulier des habitants de la région. Mais ça ne marchait pas.
Je suis allé aux États-Unis en 1985 et 1987. En 1988, j'ai publié mon livre (en anglais). Je suis donc venu plusieurs fois et, à chaque fois, j'ai parlé de l'affaire des récifs coralliens. Beaucoup de gens ont commencé à comprendre ce qui se passait là-bas.
En 1988, j'ai organisé un grand rassemblement à San Francisco. Allen Ginsberg, Gary Snyder, Michael McClure, Joanne Kryger, Peter Coyote m'ont aidé. Plus de 10 000 personnes y ont participé. Ce fut un grand coup de poing pour le gouvernement japonais. Au début, ils ne comprenaient pas pourquoi les poètes américains intervenaient pour s'opposer dans une affaire japonaise, mais j'ai fait une déclaration qui parlait d'amis du Japon en utilisant un haïku d'Issa :
Centimètre par centimètre
l'escargot
escalade le mont Fuji.
Et j'ai dit :
"Le récif corallien est le dernier grand corail bleu du monde. Ce n'est pas seulement une possession japonaise, c'est un patrimoine mondial ! C'est pourquoi nous parlons de le sauver. S'il vous plaît, écoutez-nous ! Pour les générations futures, nous devons conserver ce récif corallien !"
Finalement, le gouvernement a renoncé.
Le poète a donc un peu de pouvoir...
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Lecture bilingue de poèmes de Nanao Sakaki
par Gary Lawless et Danièle Faugeras
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REAL PLAY
If you have time to chatter Read books If you have time to read Walk into mountain, desert and ocean If you have time to walk Sing songs and dance If you have time to dance Sit quietly, you Happy Lucky Idiot |
JEU RÉEL
Si tu as le temps de bavarder Lis des livres Si tu as le temps de lire Marche – montagne, désert et océan Si tu as le temps de marcher Chante, chante et danse Si tu as le temps de danser Assieds-toi tranquillement, Espèce d’Imbécile Heureux ! |
Kyoto 1966
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WIND SPEAKS
When in doubt Tell the truth — Mark Twain
When in pain Listen to wind.
These black oaks As Paul Cézanne draws Stand slanting in morning wind.
It’s the day of Hiroshima, August 6.
I hear my Neanderthal man’s bone Rattling with wind. |
LE VENT PARLE
« Quand tu doutes, dis la vérité » (Mark Twain)
Quand tu souffres Écoute le vent.
Ces chênes noirs Comme ceux que dessinait Cézanne S’obliquent dans le vent du matin.
C’est le jour d’Hiroshima, le 6 août.
J’entends mes os d’homme de Néanderthal s’entrechoquer avec le vent. |
Août 1979, Sierra footbill
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BLUE OPEN SKY
How lovely morning of June!
I send off three Kamikaze pilots Who head for Okinawa With a heavy bomb under the wing of Training fighter, the Shiragiku or White chrysanthemum At an air base in south Japan, 1945.
One of them, Sgt. Goto looks like me With long hair and long beard.
Soon after taking off They are besieged by Ten American fighters the Grumman hellcat.
Three silver winged coffins
Three dazzling fireballs
Three long-tailed question marks
In blue open sky. |
INFINI CIEL BLEU
Quel beau matin de juin !
Je donne le départ à trois pilotes kamikazes Qui se dirigent vers Okinawa Avec une lourde bombe sous l’aile d’un Chasseur d’entraînement, le Shirajiku ou Chrysanthème blanc Sur une base aérienne du sud du Japon, en 1945.
L’un d’eux, le sergent Goto, me ressemble Avec des cheveux longs et une longue barbe.
Peu après le décollage Ils sont assaillis par dix chasseurs américains, les Grumman Hellcat.
Trois cercueils ailés en argent
Trois boules de feu éblouissantes
Trois points d’interrogation à longue queue
Dans l’infini ciel bleu. |
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WHY DO YOU WRITE POEMS?
Because my stomach is empty, Because my throat’s itching, Because my bellybutton’s laughing Because my heart is love burning. |
POURQUOI ÉCRIS-TU DES POÈMES ?
Parce que mon estomac est vide, Parce que ma gorge me démange, Parce que mon nombril aime rire, Parce que mon cœur brûle d’amour. |
Novembre 1979, Mont Venus, NM
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MIDDAY
A gray shadow Crosses over snow field. A white cloud Floats in blue sky. Between heaven and earth. Between you and me Light dancing. |
MIDI
Une ombre grise Traverse le champ de neige. Un nuage blanc Flotte dans le ciel bleu. Entre ciel et terre. Entre toi et moi Une lumière danse. |
Mars 1981
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WHY
Why climb a mountain?
Look! a mountain there.
I don’t climb mountain. Mountain climbs me.
Mountain is myself. I climb on myself.
There is no mountain nor myself. Something moves up and down in the air. |
POURQUOI
Pourquoi escalader une montagne ?
Regarde ! une montagne, là.
Je n’escalade pas la montagne. La montagne m’escalade.
La montagne est moi-même. Je m’escalade moi-même.
Il n’y a ni montagne ni moi-même. Quelque chose monte et descend dans l’air. |
Janvier 1981
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A BIG DAY
Getting water at the spring
Carrying firewood
Chattering with a neighbor
The sun goes down.
A big day. |
UNE GROSSE JOURNÉE
Cherché l’eau à la source
Transporté le bois de chauffe
Bavardé avec un voisin
Le soleil se couche.
Une grosse journée. |
Février 1982
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LET’S EAT STARS
Believe me, children!
God made Sky for airplanes Coral reefs for tourists Farms for agrochemicals Rivers for dams Forests for golf courses Mountains for ski resorts Wild animals for zoos Trucks and cars for traffic tragedies Nuclear power plants for ghost dance.
Don’t worry, children! The well never dries up.
Look at the evening glow! Sunflowers in the garden. Red dragonflies in the air.
A small child starts singing: «Let’s eat stars!» «Let’s eat stars!» |
MANGEONS LES ÉTOILES
Croyez-moi, les enfants !
Dieu a fait Le ciel pour les avions Les récifs coralliens pour les touristes Les fermes pour l’agrochimie Les rivières pour les barrages Les forêts pour les terrains de golf Les montagnes pour les stations de ski Les animaux sauvages pour les zoos Les camions et les voitures pour les accidents de la circulation Les centrales nucléaires pour la danse des Esprits.
Ne vous inquiétez pas, les enfants ! Le puits ne s’assèche jamais.
Regardez la lueur du soir ! Des tournesols dans le jardin. Des libellules rouges dans l’air.
Un petit garçon se met à chanter : « Mangeons les étoiles ! » « Mangeons les étoiles !» |
Septembre 1988, Mt Taisetsu, Japon
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FADE AWAY
Fade away the star trail Fade away the wind trail Fade away the water trail Fade away the bird trail Fade away the butterfly trail Fade away the animal trail Fade away the man’s trail Fade away everything How about you? |
EFFACEMENTS
S’efface la trace de l’étoile S’efface la trace du vent S’efface la trace de l’eau S’efface la trace de l’oiseau S’efface la trace du papillon S’efface la trace de l’animal S’efface la trace de l’homme Tout s’efface Et toi ? |
1984, Tokyo
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BREAK THE MIRROR
In the morning After taking cold shower — what a mistake — I look at the mirror.
There, a funny guy, Gray hair, white beard, wrinkled skin, — what a pity — Poor, dirty, old man! He is not me, absolutely not.
Land and life Fishing in the ocean Sleeping in the desert with stars Building a shelter in mountains Farming the ancient way Singing with coyotes Singing against nuclear war — I’ll never be tired of life. Now, I’m seventeen years old, Very charming young man.
I sit down quietly in lotus position, Meditating, meditating for nothing. Suddenly a voice comes to me:
«To stay young, To save the world, Break the mirror.» |
BRISE LE MIROIR
Le matin Après avoir pris une douche froide — quelle erreur — Je regarde dans le miroir.
Là, un drôle de type, Cheveux gris, barbe blanche, peau ridée, — quelle pitié — Un pauvre vieillard malpropre ! Ce n’est pas moi, absolument pas.
Terre et vie à pêcher dans l’océan Dormir dans le désert avec les étoiles Construire un abri dans les montagnes Cultiver à l’ancienne Chanter avec les coyotes Chanter contre la guerre nucléaire — Je ne serai jamais fatigué de la vie. Maintenant, j’ai dix-sept ans, Un jeune homme très charmant.
Je m’assieds tranquillement en lotus, méditant, méditant pour rien. Soudain, une voix me parvient :
« Pour rester jeune, Pour sauver le monde, Brise le miroir. » |
Octobre 1981, Camberra, Australie
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MERCI A JEAN-MARIE DE CROZALS
ET À TOUTE L'ÉQUIPE DE L'ASSOCIATION "L'ART DANS TOUS SES ÉTATS"
MERCI AUX (PEUT-ËTRE PAS 10000 MAIS PRESQUE) PARTICIPANTS
QUI ONT FAIT DE CET ÉVÈNEMENT
UN "CHANT DU VIVANT"
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