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21/08/2025
Danièle Faugeras
Blog PO&PSY

Festival "Poésie sauvage" de la Salvetat sur Agout, août 2025

La 12ème édition du Festival Poésie Sauvage de la Salvetat sur Agout s'est tenue du 15 au 17 août 2025 sur le thème "Chant du vivant".

PO&PSY y participait à un double titre :

  • en tant que maison d'édition, représentée par Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre, directrice éditoriale ERES, et Danièle Faugeras, directrice de la collection.
  • Par deux de ses auteurs invités : Sandrine Cnudde, poète-marcheuse, et Gary Lawless, poète, éditeur, libraire et activiste écologique américain, parrain du festival - et même trois, si l'on considère l'hommage rendu à Nanao Sakaki (1923-2008) par le même Gary Lawless, son ami et éditeur.

 

 

Vendredi 15 août, 17h30, Lectures de Sandrine Cnudde

 

LES TECHNICIENS DU SACRÉ

EXTRAIT DU VELADA DE LA NUIT

MARIA SABINA guérisseuse mazatèque (Mexique)
traduction Jérôme Rothenberg et Yves di Manno

 

Je suis la femme de la grande expansion des eaux

je suis la femme de la mer divine

je suis une femme de la rivière

la femme de l’eau qui coule

une femme qui examine et qui cherche

une femme de mesure et de mains

une femme de grande mesure

 

je suis une femme sainte

une femme esprit

je suis une femme de la clarté

une femme du jour

une femme saine

une femme prête

parce que je suis une femme qui éclaire

une femme tonnerre

une femme qui hurle

une femme qui siffle

 

femme de l’Etoile du matin

femme de la Croix du sud

femme de la Constellation de la Sandale, dit

de la Constellation du Crochet, dit

voici ton horloge, dit

voici ton livre, dit

je suis la petite femme de la vieille fontaine, dit

je suis la petite femme de la fontaine sacrée, dit

 

femme oiseau-mouche, dit

femme à qui poussent des ailes, dit

 

je descends donc primordiale

je descends donc explicite

je descends avec tendresse

je descends avec la rosée

ton livre, mon Père, dit

femme clown sous l’eau, dit

femme clown dans la mer, dit

parce que je suis l’enfant du Christ

l’enfant de Marie, dit

 

je suis une femme de lettres, dit

je suis une femme du livre, dit

personne ne peut refermer mon livre, dit

personne ne peut m’arracher mon livre, dit

mon livre rencontré sous l’eau, dit

mon livre de prières

 

***

MIGRANT D’UN DEMI-GRAMME

(paru dans la revue Sarrazine n°24 juin 2024)

 

À Claire, Jean-Loup, Roger

Mariposa de Oaxaca claque de volcan au sabot des mules. Ce n’est pas le volcan qui gronde une fois descendus de nos selles. On met du temps à deviner ce qui cloche au sanctuaire. On zigzague entre les oyamels, piles religieuses pitonnées dans la pente. Debout, nos têtes levées, vaguement sonnés. Les respirations projettent des toitures rousses sur la tôle du ciel.

Ce n’est pas le volcan qui gronde mariposa de Oaxaca. Un ruisseau d’ailes coule, flipflap-flipflap se détourne se rassemble s’intègre à l’air de la forêt. La forêt fait un geste. C’est l’hiver c’est un long repos de pixels roux dans la poussière : un plein de rayons qui se vide. Un million de papillons en forme de sapins, du sol jusqu’aux découpes bleues : un vide qui se plein.

Dans la pluie d’ailes lâchant les troncs par troupes, flipflap-flipflap tendez bien l’oreille nous marchons, cricrac-cricrac comme des enfants s’entrainent à l’envol en écrasant leurs ailes. Nous marchons, cricrac-cricrac sur les piles d’ailes à terre. En vérité quand on marche comme ça on marche sur une toiture en train de mourir pourvu qu’elle tienne.

Alors nos esprits montent avec les pixels inoxydables demi-gramme après demi-gramme c’est toutes les Amériques qu’ils remontent nos esprits. Ils voient les tronçonneuses qui ne servent pas qu’à tailler dans les pentes, forêcoupée-parolcoupée ils voient les gardiens taillés qui remontent avec nous. Leurs corps pleins de trous où battent des paupières.

Les gardiens abattus et nous, on fait le chemin inverse pour nettoyer nos semelles dans la migration. Le poids du papillon est à 4000 kilomètres du papillon on n’a rien à porter on est tous fous d’une seule fleur. Personne ne peut abattre les pixels fous ni les raser ni rien. On les raccompagne au volcan, circulaire.

Avec la nouvelle génération on trouvera notre chemin, sans doute, par le Michigan par le Wisconsin par l’Iowa par le Missouri par le Kansas par l’Oklahoma par le Texas. Par les frontières murées par le mur des balles jeudmain-jeudvilain on trouvera notre chemin, sans doute, par la Sierra Madre par San Luis Potosi par le Michoacán, pendulaire.

Avec le pouls profond de la terre les 4000 kilomètres aller 4000 retour on y arrivera on est des millions c’est tout droit. On aura pitonné la vie devant nous, sans doute. La métamorphose fait des convulsions dans les corps petits-petits, fluidifie des super pouvoirs. Avec nos ailes de lave dans le dos on soufflera au volcan comment gronder.

Cette grammaire, comme une énigme, cachée dans le ciel mexicain, passez la clé, passez la clé.

 

***

TASIILAQ MAY BE

(Cahier des Editions Faï Fioc, 2016)

 

Page de gauche :

7 juillet 2016

19h17

face au talus des chiens

petit port de Tasiilaq

Groenland est 65° 36' 0" N / 37° 38' 0" W

 

Page de droite :

Tu sais ce que c'est de ne pas avoir envie d’avoir la flemme de t'ennuyer

Aujourd'hui tu t'assois tu fumes

Hier tu t'asseyais tu buvais

Demain tu t'allongeras à l'entrée de la vallée des fleurs avec les autres

Le soleil te réchauffe te ramollit un peu plus

À quoi bon les projets

C'est d'ailleurs un mot qui n'existe pas dans ta langue

Ta langue écrite par personne ta langue qui sort de ta bouche dans l'air et s'en va vers l'entrée de la vallée des fleurs sans personne pour l'écrire

         ça aurait pu être le paradis chez toi petit frère Aqqaluq

Un grand chœur se lève du côté de la montagne

C'est une chose extraordinaire

Son chant aigu balance sur deux notes comme un iceberg en mer

J'entends mal

Je crois qu'il n'y a pas de paroles

Des ombres avancent

         ma main au feu

Va voir un peu là-haut ce qui vient tu connais le chemin

Comme ça oui

         Pas

​                        trop

                                      ​vite

Nuque pliée

         piste s’envole dans les déchets 

Trouve un peu dans l'air qui pique plus que les moustiques

l'explosion des aigus de ton enfance qui faisait tourbillonner dans ton cerveau des millions d'étoiles folles

Pas plus

 

***

PATIENCE DES FAUVES

(po&psy a parte, 2017)

 

LA TOURBIÈRE

 

Le temps s’enregistre de couche en couche

lentement la chronique de la terre et des hommes prend

 

pente

froide

humide

froide

 

dans mon dos une armée d’Indiens hauts en peintures de guerre à l’arrêt dans leur timidité

j’appose les mains sur les sphaignes tièdes

j’accorde mon instrument j’exhausse

un profond sombre

 

froid

humide

froid

 

peu à peu j’épuise la tristesse

de la terre.

 

Tourbière : écosystème caractérisé par un sol saturé en permanence d’une eau stagnante privée d'oxygène. Dans ces conditions asphyxiantes, la tourbe s'accumule et tout corps organique reste parfaitement conservé. On y retrouve parfois des momies humaines millénaires.

 

***

L'IRRÉPARABLE

 

Octobre, peut-être.

Allongée sur le canapé.

L’esprit poursuit le plan de vol audacieux

des moineaux dans le ciel doré.

L’un dévisse en un hoquet sourd

contre la baie vitrée.

Trois plumes clouées sur un ciel d’icône.

 

***

21 JANVIER - 21H59

 

L’air sent le flingue froid

l’herbe en mille lunes

se brise sous la botte

le chien pisse tête haute

 

la terre est si lente à blesser.

 

***

COMPÈRE, COMMÈRE, SYCOMORE

en pensant à Fernand Deligny

 

Deux personnes se détachent de la lisière

rassemblent le bois pour l’hiver

une étrange transparence rosée

se développe autour d’eux

des drapés mouvants

d’aurore boréale

nimbent cet échange

non verbal

leur concentration peint

l’air autour

le coutumier

dans leurs gestes

les contient

ou

est-ce seulement

la présence proche

du sycomore ?

 

***

SIESTE DANS LA CHALEUR DE 14H

 

Partagent un trou

la femme et la bête

rien ne se passe

rien ne passe

rien

que les mouches et les oiseaux qui tracent

dans la forêt

des itinéraires à grande vitesse

leur respiration creuse le trou la femme et la bête

rien ne se passe

rien ne passe

rien d’humain

les oiseaux, les mouches, les itinéraires

les feuilles accueillantes les couvrent

la forêt les couve

rien ne se passe

un épais tapis de temps

lentement

lourdement

les couvre

le temps s’épaissit avec leur souffle

rien ne se passe

loin au-dessus d’eux

un temps épais

 

ils prennent si peu de place.

 

***

À LA CANOURGUE

 

Monsieur Sauveterre laisse tremper son

manteau de calcaire

dans les fluides frais qui se faufilent entre ses fibres.

Des ornements de grès rougi roulent

aux pieds de ce corps nu et ridé

de grand baigneur reverdi.

Une horloge érige le temps en son axe.

La source élargie

grisolle sur des monnaies oubliées

– une musique qui soulève les rideaux au seuil des maisons –

Monsieur Sauveterre n’a pas idée de la fête

qu’on fait à ses haillons.

 

***

LÉGENDE

 

Un jour j’aurai deux chiens.

J’appellerai le premier Atahualpa

le second Yupanqui.

Quand ils ne reviendront pas

quand ils vivront trop une vie de chien

je m’entends très bien

hurler dans les bois

Atahualpa ! Yupanqui !

et l’ordre sera rétabli.

 

***

EN TOUTE LOGIQUE

 

En langue pawnee,

homme se dit pawnee

en langue pawnee

loup se dit pawnee

même mot

même chasse

même ravage

même unisson

même chant

même unisson dans le chant

même unisson dans l’effacement

 

du point de vue pawnee

nos campagnes se repeuplent

de néoruraux, par conséquent

nos campagnes se repeuplent

de néoloupiots

et vice versa.

 

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Samedi 16 août, 14h30, "Caribouddhisme"

présentation de Gary Lawless, son hommage à Gary Snyder, lectures bilingues par Gary Lawless et Danièle Faugeras, improvisation musicale avec Alain Désir.

 

 

Ouverture :

La rencontre entre Blackberry Books / Gary Lawless et po&psy / Danièle Faugeras remonte à Pâques 2022, suite à la découverte – grâce à Sandrine Cnudde – de la version américaine de l'œuvre complète en anglais du poète japonais Nanao Sakaki, Comment vivre sur la planète terre.

Une sélection de 80 poèmes courts est traduite par Danièle Faugeras et programmée pour une parution au printemps 2023.

Gary Lawless, contacté pour négocier les droits de traduction, répond qu'il les accorde gracieusement à po&psy. Ce qui lui importe, dit-il, c'est de faire connaître au monde l'œuvre et le parcours de son ami – dont c'est le centenaire de la naissance, le "Nanao Sakaki Global Day", qui sera fêté en ligne depuis une bonne partie du monde, comprenant entre autres le Brésil, la France, l'Italie, la Tchécoslovaquie, etc.

En septembre 2023, Gary est invité par le festival Trace de poète de l'Isle-sur-la Sorgue sur le thème de la Beat Generation, pour y présenter Nanao et lire des extraits du livre paru au printemps chez po&psy.

À cette occasion naît un double projet : traduire et éditer l'œuvre complète de Nanao Sakaki d'après l'édition originale de Blackberry Books (le livre paraîtra dans la collection in extenso en novembre 2024) ; et traduire et publier un recueil de poèmes de Gary Lawless, à paraître dans la collection princeps au printemps 2025. Gary propose "Caribouddhisme" et répond favorablement à l'invitation de Poésie sauvage de venir le présenter à la Salvetat.

 

Notice biographique de Gary Lawless :

Né à Belfast dans le Maine (E. U.) en 1951, il vit depuis 1986 à Nobleboro. Gary et sa femme Beth Leonard animent leur librairie Gulf of Maine Bookstore à Brunswick, dans le Maine, depuis trente-cinq ans. Ils dirigent également les éditions Blackberry Books. Après avoir obtenu son diplôme au Colby College en 1973, Gary Lawless a passé un an en Californie pour y étudier l’écriture avec le poète Gary Snyder. Il a enseigné la littérature environnementale au Bates College et a dirigé des projets d’écriture pour des personnes handicapées, sans abri et immigrants. Il a donné des lectures et animé des ateliers d’écriture en Italie, Slovénie, Lettonie, Lituanie, Allemagne et à Cuba. Il a été artiste en résidence à l’Island Institute de Sitka, en Alaska, au parc national de l’Île Royale, dans le Michigan, et au Cabot Trust dans le nord de Terre-Neuve et le sud du Labrador.

Gary Lawless est un poète largement publié, avec dix-huit recueils de poésie aux États-Unis et cinq en Italie, tous ayant pour thème commun l’intégrité et l’esprit écologiques.

 

--> Voir aussi dans ce même blog l'article détaillé de Carl Little, Island Journal 2025 : "Gary Lawless, une vie de littérature, d'activisme et d'îles"

 

Lecture bilingue de poèmes de Gary Snyder :

(trad. Danièle Faugeras)

Gary Snyder est un poète, traducteur, penseur et écologiste américain. Né en 1930 à San Francisco, il est une figure centrale de la beat generation et du biorégionalisme, et un acteur de la propagation du bouddhisme zen aux États-Unis. Il réside depuis plusieurs décennies dans le lieu-dit Kitkitdizze, près de la rivière Yuba (Sierra Nevada, Californie). Il a publié plus de 25 livres entre 1959 et 2007 (poésie, essais, récits de voyage), traduits en plus de 20 langues. Il a obtenu le prix Pulitzer en 1975.

FOR THE CHILDREN

 

The rising hills, the slopes,

of statistics

lie before us.

the steep climb

of everything, going up,

up, as we all

go down.

 

in the next century

or the one beyond that,

they say,

are valleys, pastures,

we can meet there in peace

if we make it.

 

to climb these coming crests

one word to you, to

you and your children:

stay together

learn the flowers

go light

POUR LES ENFANTS

 

Les collines, les pentes,

des statistiques

s'étendent devant nous.

la montée abrupte

de tout vers le haut

toujours plus haut, alors que nous tous

descendons.

 

au siècle prochain

ou au suivant,

disent-ils,

il y aura des vallées, des pâturages,

on pourra s'y rencontrer en paix

si on s'en sort.

 

pour gravir ces crêtes à venir

un mot à vous, à

vous et à vos enfants :

restez ensemble

apprenez les fleurs

allez légers

 

  *** 

as the crickets' soft autumn hum

is to us,

so are we to the trees

as they are

to the rocks and the hills

comme le doux chant automnal des grillons

est pour nous,

aussi sommes-nous pour les arbres

comme eux sont

pour les rochers et les collines.

 

  ***

HOW POETRY COMES TO ME

 

It comes blundering over the

boulders at night, it stays

frightened outside the

range of my campfire

I go to meet it at the

edge of the light

COMMENT LA POÉSIE ME VIENT

 

Elle arrive en butant contre les

rochers la nuit, elle reste là

effrayée hors de portée

de mon feu de camp

je vais à sa rencontre à

l'orée de la lumière

 

 

Lecture bilingue de poèmes extraits de Caribouddhisme, de Gary Lawless

(Trad. Danièle Faugeras)

Au début de juin 1995, Beth Leonard, Nanao Sakaki et moi, nous nous sommes rendus à Terre-Neuve pour voir des icebergs, des caribous et des orignaux. En faisant route nous devisions, remarquant combien chaque lieu a ses propres messages, ses propres visions, ses propres enseignants et pratiques. J’ai suggéré que nous devenions des caribouddhistes, déambulant avec les grands troupeaux, écoutant leurs histoires, goûtant la glace, et nous joignant à leur quête de lichens. Ce livre est pour mes compagnons de route, Beth et Nanao.

CARIBOUDDHISM

 

1- The iceberg has come

to speak with Nanao.

She is just beyond the window,

waiting beyond the light.

She has come a long way.

She has a message for us.

She is very shy.

If we look directly at her

she begins to melt away,

all that she

has to say, lost

to the light of

day, the wind, the

rocks, our eyes—

She begins to speak.

We must listen

very carefully.

 

2- Tonight she comes as

moose, no longer iceberg,

tiptoeing carefully

between the tents.

She is happy in darkness.

She is looking for Nanao.

She wants to enter

his dreams  

  

3- Today she is standing

beside the road

in a patch of bog and

dirty snow.

She is the color of glacier,

iceberg, snow and

light.

She turns and

disappears,

into the woods.

She is caribou,

she is iceberg,

she is message

and dream.

CARIBOUDDHISME

 

1- L’iceberg est venu

parler avec Nanao.

Il est juste derrière la fenêtre,

attendant au-delà de la lumière.

Il a parcouru un long chemin.

Il a un message pour nous.

Il est très timide.

Si nous le regardons directement

il commence à fondre,

tout ce qu’il

a à dire se perd

dans la lumière du

jour, le vent, les

rochers, nos yeux...

Il commence à parler.

Nous devons écouter

très attentivement.

 

2- Ce soir, il vient en tant qu’

orignal, plus comme iceberg,

marchant prudemment sur la pointe des pieds

entre les tentes.

Il est heureux dans l’obscurité.

Il cherche Nanao.

Il veut entrer

dans ses rêves.

 

3- Aujourd’hui, il se tient

près de la route

sur une plaque de tourbe et de

neige sale.

Il est la couleur du glacier,

iceberg, neige et

lumière.

Il tourne et

disparaît,

dans les bois.

Il est caribou,

il est iceberg,

il est message

et rêve.

Twillingate - Terra Nova (Gros Morne - Terre-Neuve)

 

***

The soil is dreaming of trees.

The trees are dreaming of wind.

The wind is dreaming of clouds.

The clouds are dreaming of water.

The water returns to the earth.

Without trees, the soil washes away.

The wind blows over barren ground,

and the dreams of the world are broken.

Le sol rêve d’arbres.

Les arbres rêvent de vent.

Le vent rêve de nuages.

Les nuages rêvent d’eau.

L’eau retourne à la terre.

Sans arbres, le sol est emporté.

Le vent souffle sur une terre stérile,

et les rêves du monde sont brisés.


***

Somewhere within the shell mound

a dog is barking.

seals turn their ears

to the sound.

sand through our hands

drifts, plants

move along the ground –

to wear copper and bone,

left alone

for two thousand years.

it is where we come to

on this sunny day,

stick our hands

deep into shell and

sand, strike bone,

touch land again,

make the wind,

make the rain.

Quelque part dans le tas de coquillages

un chien aboie.

les phoques tournent leurs oreilles

vers le son.

le sable à travers nos mains

s’écoule, les plantes

rampent sur le sol –

pour porter cuivre et os,

laissés seuls

pendant deux mille ans.

c’est là que nous venons

en ce jour ensoleillé,

enfoncer nos mains

profond dans les coquillages et

le sable, trouver l’os,

toucher terre à nouveau,

faire le vent,

faire la pluie.

 

***

EEL GRASS, SEARS ISLAND

 

hard to be lonely

in the lushness of eel

grass, feeling the ocean’s

ebb and flow –

hard to know

want or hurt or

waste, here below

the sun, the sky,

the water’s

edge of grass and

mud and

moving with

the moon –

hard to know

the hearts of men, those

who would fill and spill

and kill all below

their own shallow depth of heart, their

line of sight –

hard to know these hearts,

hard to be alive,

hard to survive

in the face of their

rush toward riches,

toward death.

ZOSTÈRES, SEARS ISLAND

 

dur d’être seul

dans la luxuriance des

zostères, sentant le flux et le reflux

de l’océan –

dur de connaître

besoin ou blessure ou

perte, ici sous

le soleil, le ciel,

le rivage

d’herbe et

de boue et

bougeant avec

la lune –

dur de connaître

le cœur des hommes, ceux

qui voudraient envahir, se répandre

et tuer tout ce qui est en dessous

de leur propre, si peu profonde, profondeur

de cœur, de leur

ligne de mire –

dur de connaître ces cœurs,

dur d’être vivant,

dur de survivre

en face de leur

ruée vers la richesse,

vers la mort.

 

***

FOR THOSE WHO WOULD COMPROMISE THE FOREST

 

the spirits of the lost trees,

the spirits of the plants,

the moss spirits, the rock spirits

consign you to a hell of

no birds, a dry spare hell where

your name will not be known –

you will be known as desolation,

ruiner of planets, the lonely soul who

lives without the friendship of life,

without the solace of species –

the ghosts of those you have

pushed aside will follow you as

you move toward dryness, dust

and empty skies –

surely goodness and mercy will

leave your wretched life untouched

as you dwell forever in

a land without life,

trying to remember the sound

of birds, the sound of wind,

the sound of your own heart

À CEUX QUI VEULENT TRANSIGER AVEC LA FORÊT

 

les esprits des arbres disparus,

les esprits des plantes,

les esprits de la mousse, les esprits de la roche

vous condamnent à un enfer

sans oiseaux, un enfer sec et aride où

votre nom ne sera pas connu –

vous serez connu comme désolation,

ravageur de planètes, l’âme solitaire qui

vit sans l’amitié de la vie,

sans le réconfort des espèces –

les fantômes de ceux que vous avez

évincés vous suivront quand

vous irez vers la sécheresse, la poussière,

les ciels vides –

sûr que la bonté et la compassion

laisseront indemnes vos misérables vies

quand vous vivrez à jamais sur

une terre sans vie,

essayant de vous rappeler le son

des oiseaux, le son du vent,

le son de votre propre cœur.

 

***

HARBORSIDE

 

from here the bay rises to the sky.

the tide goes out and drops

over the edge into another world.

every day brings sun, stars, wind or rain.

we gather seaweed, dig in the soil,

carry wood and water.

for a while we are warm.

the moon rises clear and bright.

take us into the garden,

take us into the water, into

the night, the good

life, to build a life

like a garden –

the music we make with our hands,

the singing we make with our hearts.

HARBORSIDE

 

d’ici, la baie s’élève vers le ciel.

la marée se retire et passe

par-dessus bord dans un autre monde.

chaque jour apporte soleil, étoiles, vent ou pluie.

nous ramassons des algues, creusons le sol,

transportons bois et eau.

ça nous réchauffe un moment.

la lune se lève, claire et brillante.

emmène-nous dans le jardin,

emmène-nous dans l’eau, dans

la nuit, la bonne

vie, pour construire une vie

comme un jardin –

la musique, nous la faisons avec nos mains,

le chant, nous le faisons avec nos cœurs.

 

***

FOR PREBLE STREET

 

Sometimes the road keeps moving.

You can’t just stand there,

you have to go with it –

Sometimes the road is a river,

under blue sky, winding

past the mountains, down

through the valley.

Somewhere there is a town –

and the river moves through it –

and we move through it like water –

smooth, fast, remembering

the cabin, the fire,

the open door,

and every goodbye we have said

to every place that ever mattered.

Sometimes the road keeps moving.

You can’t just stand there,

you have to go.

POUR PREBLE STREET

 

Parfois, la route continue d’avancer.

On ne peut pas simplement rester là,

il faut aller avec elle –

Parfois, la route est une rivière,

sous le ciel bleu, serpentant

au-delà des montagnes, descendant

à travers la vallée.

Quelque part, il y a une ville –

et la rivière passe à travers elle –

et nous la traversons à l’instar de l’eau –

lisse, rapide, nous rappelant

la cabane, le feu,

la porte ouverte,

et tous les adieux que nous avons dits

à tous les endroits qui ont jamais compté.

Parfois, la route continue d’avancer.

On ne peut pas simplement rester là,

il faut y aller.

 

***

WHICH WORLD

 

There is a path

winding between Sitka Spruce,

passing totem poles stolen

from their island homes,

emptied of ashes and bones,

placed along the trail.

In the distance, a volcano.

Raven flies

just above the surface of things, bald

eagle watching through layers of air and water

for the fish

passing through,

shining in the cold

river like light

from another world.

Everything moving, everything

moving to

come together, come together and

fall apart, again.

The water rushing.

The heart beating.

 

I am waiting for you

at the mouth of the river.

QUEL MONDE

 

Il y a un chemin

qui serpente entre les épicéas de Sitka,

passe devant des mâts totémiques volés

à leur île natale,

vidés des cendres et des os,

placés le long du sentier.

Au loin, un volcan.

Le corbeau vole

juste au-dessus de la surface des choses,

le pygargue à tête blanche guette à travers

les couches d’air et d’eau

le poisson

qui croise,

brillant dans la rivière

froide comme une lumière

venue d’un autre monde.

Tout est en mouvement, tout

est en mouvement pour

se rassembler, se rassembler et

se séparer, de nouveau.

L’eau se précipitant.

Le cœur battant.

 

Je t’attends

à l’embouchure de la rivière.


***

Dancing is language dreaming.

Poetry the way we move, through

the world, into the heart.

Wait for the moment

when the story chooses you.

You begin to dance and

nothing else matters,

the words start to come,

and we can’t stop laughing.

La danse est un langage qui rêve.

La poésie, la façon dont nous bougeons,

à travers le monde, dans le cœur.

Attends le moment

où l’histoire te choisit.

Tu commences à danser et

rien d’autre ne compte,

les mots commencent à venir,

et nous ne pouvons cesser de rire.

 

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Dimanche 17 août, 14h30, "Hommage à Nanao Sakaki"

par Danièle Faugeras, traductrice, et Gary Lawless, ami et éditeur américain de Nanao

 

(DF)

Nanao Sakaki (1923-2008) est un poète japonais considéré comme un représentant majeur de la Transnational Beat Generation.

Plutôt que le présenter de façon formelle, j'ai pris le parti d'en tracer un portrait en mosaïque, à partir d'extraits de ses propres entretiens retranscrits par ses amis et d'hommages de ceux-ci, qui composent l'ouvrage publié de son vivant (2000) par Blackberry Books, Nanao or Never.

 

(John Brandi)

Comment décrire au mieux Nanao Sakaki, compagnon de vadrouille, poète planétaire et homme sauvage du désert ?

Après soixante-quinze ans passés sur la planète, il est bien vivant, en bonne santé, il marche d'un pas rapide et décidé, il est bronzé et sans attache. Il a l'apparence et l'odeur du désert, peau frottée à la sauge, cheveux lavés à l'eau de source et coiffés en queue de cheval, sac à dos parfumé au doux encens des charbons de pin pignon. De même, sa présence apporte la saveur salée des détroits profonds, des déferlantes écumantes, des atolls et des fjords qui ne figurent guère sur la carte. Ces géographies ont fusionné en Nanao. Il est un continent ambulant à lui tout seul.

 

(John Brandi)

Ami du pin de Bristlecone et des salamandres, des rivières menacées et de la taïga, des flocons de neige et de la gentiane pourpre, des kangourous et des aurores boréales, Nanao a aussi quelques ennemis : les barrages, les centrales nucléaires, les multinationales de l'exploitation forestière, les partisans de la guerre des étoiles, les carriéristes à la tête dure. Sa famille élargie commence avec les trilobites, les pissenlits, le vautour à tête rouge, le pingouin, les éruptions solaires, l'herbe de la pampa, le grizzli, les kakis sauvages, la fleur d'angélique et le crabe violoniste.

 

(Gary Snyder)

Voilà un homme qui a vu les nations folles du monde autour de lui et qui a pu encore voir l'univers tout entier jouer à travers lui, depuis la lointaine vacuité jusqu'au caillou sur le sentier. Quel chant il a chanté !

 

(Gary Snyder)

Ses poèmes, il ne les a pas écrits avec sa main ou avec sa tête mais avec ses pieds. Ses poèmes sont venus à l'existence, ont marché dans l'existence pour y être laissés comme des traces d'une vie vécue pour vivre.

 

(DF)

Pour Nanao or never, Nanao a donné sous le titre "une vision" un entretien sur le thème de sa jeunesse :

(Nanao Sakaki)

Je suis né dans un village rural très pauvre. À l'époque, il y avait une grande différence entre les riches propriétaires terriens et les paysans.

Le propriétaire foncier possédait une grande terre, une rizière, et le paysan ne faisait qu'emprunter l'espace et travaillait dur, plus de la moitié du riz allait au propriétaire foncier et les paysans devaient payer l'impôt avec du riz. Ils ne pouvaient garder que très peu de riz pour manger. Ils n'avaient pas d'argent pour aller à l'école. L'éducation était réservée aux propriétaires terriens. J'ai grandi dans une telle société.

 

(Nanao Sakaki)

Dès l'enfance, j'ai regardé la société... Elle avait besoin d'être changée. Dans quelle direction ? Lentement, je me suis construit, par exemple en lisant J.J. Rousseau à 17 ans. Et d'un autre côté Karl Marx, et Morgan. J'ai lentement construit ma propre image.

 

(John Brandi)

Nanao signifie "septième fils". Le Sakaki est un arbre à feuilles persistantes, sacré au Japon. Il est né en 1923 dans une famille de classe moyenne d'un village de l'île la plus méridionale du Japon, Kyushu. Son père, qui travaillait dans le secteur de la teinture des tissus, a fait faillite lorsque Nanao avait sept ou huit ans.

 

(Nabao Sakaki) 

"Ma première leçon : ne jamais faire confiance à l'argent.

 

(John Brandi)

 Sa famille pratiquait le bouddhisme de la Terre pure, mais la religion a toujours suscité la méfiance de Nanao.

 

(Nanao Sakaki) 

La secte de la Terre pure est composée principalement de pauvres. La Terre Pure dit : " dans cette vie, vous êtes pauvre, vous avez une vie très triste, mais dans la prochaine vie, vous pouvez être... ". Ma famille était ainsi.

"Namu Amina Buddha, Namu Amina Buddha... dès mon enfance, j'ai entendu ce son.         Il y avait toujours quelqu'un qui chantait. Lorsque mon père me lavait Namu Amina Buddha. À l'arrêt de bus Namu Amina Buddha. Quelle fatigue ! Chanter pour être heureux dans une autre vie, c'est tout".

 

(John Brandi)

Un jour, on lui demanda s'il appartenait à une secte particulière ; Nanao fronça les sourcils, réfléchit et répondit avec des yeux pétillants : "Peut-être l'eau vive".

 

(DF)

Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il sert dans une base aérienne de la marine nationale. Le 9 août 1945, il assiste sur son écran au largage d'une bombe atomique sur Nagasaki.

 

(Nanao Sakaki)

Et puis un sacré choc : la guerre. J'étais dans la marine japonaise, sur une base aérienne. Je faisais partir des pilotes kamikazes. Imaginez comment vous vous sentez en sachant que des amis vont mourir. C'est n'importe quoi ! À l'époque, je le savais déjà. Ça n'a aucun sens. C'est juste du gaspillage de vie. Mon père est venu me voir à la base navale. Il m'a dit à l'oreille : "Nanao, ne meurs pas. Sauve ta vie." J'ai compris, bien sûr. Je pouvais sauver ma vie. Heureusement, j'étais un homme-radar et je n'avais donc aucun risque de tuer quelqu'un.

La guerre s'est terminée. Ce fut une bonne chose pour les Japonais : tout le monde sur la même ligne de départ. Presque tout le monde avait perdu sa maison. La maison de ma famille a été bombardée deux fois par des raids aériens. (...)

De nombreux soldats revenaient de Mandchourie, de Chine, d'Asie du Sud. Les gens semblaient plus heureux parce que tout le monde était au même niveau. Tout le monde avait faim. Tout le monde était sans maison. C'était le même sentiment. Je me souviens encore d'un tel sentiment : tout le monde pareil.

 

(Nanao Sakaki)

J'ai commencé à travailler, parfois dans des usines sidérurgiques. Lentement, mon esprit s'est construit grâce à un mot italien : anarchosyndicato. Chaque profession forme un groupe. Chaque groupe a des représentants qui se réunissent, discutent, c'est le rêve...

Lecture de Morgan. Même type de vision. Aussi Klot ; pas Karl Marx.

En même temps, j'ai lu beaucoup de poésie chinoise, de littérature européenne et américaine.

Quelque chose a émergé, a lentement pris forme : un poème.

 

(Gary Snyder)

Après la fin de la guerre et son départ de l'armée de l'air japonaise, Sakaki a commencé à parcourir les montagnes et les vallées du Japon, les rues et les ruelles de Tokyo, et à hanter les bibliothèques publiques. Il n'y a pratiquement aucun endroit au Japon où il ne soit pas allé, à pied. Sans maison ni argent, il est en quelque sorte devenu une force douce comme une brise pour la génération de poètes et d'"étudiants" – de moins de vingt-cinq ans – qui déambulait dans le quartier de Shinjuku à Tokyo.

  

(Carol Merrill)

Quand Nanao marchait au Japon

Ça lui était égal

D'être malade ou non.

Il ne paie ni gaz ni électricité

Les gens lui donnent à manger.

Il trouve des vêtements

Dans un conteneur gratuit

Ça et là.

 

(Nanao Sakaki)

À 30 ans, j'ai commencé à apprendre l'anglais par moi-même. J'ai essayé le français, d'abord par les chansons et les films, puis en lisant un livre de grammaire française avec une explication en anglais. Trois mois plus tard, je lisais Camille !

Il faut travailler dur pour apprendre une langue : anglais, français, chinois ancien, japonais ancien, un peu de grec ancien. Tout ça en autodidacte (je ne suis allé qu'au lycée, j'ai travaillé dès l'âge de 14 ans et, le soir, j'ai un peu de temps pour lire.)

La tragédie grecque est la porte du primitif, une porte que j'ai en quelque sorte franchie. En même temps, j'ai découvert un art très intéressant, plus que l'art moderne : des peintures aborigènes australiennes et des dessins rupestres des Indiens d'Amérique. Ce type d'art m'a ouvert les yeux. Ouah !

  

(Nanao Sakaki)

Je passais lentement tout au crible. En 1955, j'ai commencé à travailler pour sauver les forêts primaires au Japon.

 

(DF)

Une activité qu'il poursuivra tout au long de sa vie ; au Japon, mais aussi, entre autres, en Tasmanie et aux États-Unis.

 

(DF)

Au début des années 60, avec quelques amis (poètes, artistes, vétérans de la guerre, anciens activistes opposés à l'ordre établi...) aspirant comme lui à "montrer l'exemple d'une nouvelle culture", il crée d'abord Harijan, un "groupe contre-culturel pour une société libre de matérialisme" ; puis en 1965, ayant reçu des terres dans la préfecture de Nagano pour y créer une exploitation agricole, il fonde Buzoku (="Les tribus"), un groupe communautaire opposé à l'industrialisation.

Le nom de "Tribus" est basé sur l'idée que la "tribu" telle qu'elle existait dans le temps devrait être l'unité idéale de la société pour les êtres humains dans le futur.

 

(John Brandi)

Au début des années soixante, Nanao croisa la route des poètes Gary Snyder et Allen Ginsberg, avec lesquels il correspondra, auxquels il rendra visite et avec qui il entretiendra une amitié à vie.

 

(Gary Snyder)

Neale Hunter, un orientaliste et poète australien est passé par Shinjuku il y a plusieurs étés, et il a réalisé des traductions des poèmes de Sakaki au cours de plusieurs semaines de dérive d'un endroit à l'autre avec lui. J'ai rencontré Neale en Inde, et il m'a dit de retrouver Sakaki lorsque je reviendrai au Japon.

Je l'ai fait au printemps, et nous avons passé une semaine à marcher et à parler dans les rues de Tokyo. Linguistique, ethnologie bushman, études sanskrites, archéologie japonaise, Marx, Jung, Nagarjuna – et surtout, Révolution.

 

(DF)

La rencontre de Nanao avec Gary Snyder et Allen Ginsberg donne lieu en 1967 à la fondation du Banyan Ashram, une communauté expérimentale pour les jeunes Japonais à la recherche d'un mode de vie alternatif. Cette communauté se trouvait à Suwa-no-se, une minuscule île tropicale située à l'extrême sud de l'archipel japonais de Ryukyu.

 

 (John Brandi)

En 1969, Nanao effectue son premier voyage en Amérique du Nord. Les montagnes, les déserts, les peuples autochtones et les communautés de retour à la terre étaient au centre de ses préoccupations. (...)

Au cours de ses itinéraires à travers le monde, en se procurant un billet ici et là par l'intermédiaire d'amis, d'organisations ou d'universités, Nanao se rendit à plusieurs reprises dans le sud-ouest des États-Unis. (...)

Il décrit affectueusement les hauts plateaux arides et lumineux de Taos comme l'un de ses endroits préférés sur terre, avec Suwa-no-se. "Un immense désert qui rencontre une haute montagne", dit Nanao. "C'est la même sensation que la rencontre d'un grand océan et d'un volcan".

Pendant un certain temps, au début des années 80, Nanao a vécu dans un vieux bus scolaire garé haut dans les sapins, au-dessus de Taos. (...)

 

(Carol Merril)

Arroyo seco, Nouveau Mexique,

Le bus scolaire de Nanao.

Nanao fumant une cigarette

Feu de bois brûlant du chêne et du genévrier

Haricots Aduki dans une casserole

Deux gousses d'ail en train de rôtir

Une montre à gousset qui fait tic-tac

Deux lanternes à pétrole sur un bureau

— Une planche reposant sur deux blocs de ciment.

Nanao inhale sa fumée profondément, lentement,

Chaussettes de laine norvégiennes

Pantalon ample en laine marron et bleue

Probablement du conteneur coopératif.

 

***

Sur le sentier Piedra Lisa

Dans les montagnes Sandia

Nanao psalmodiait le Sutra du cœur

Très lentement en japonais.

Calme rare, sans penser

Ni sentir ni imaginer,

Simplement respirer régulièrement.

 

(DF)

Les pérégrinations de Nanao l'ont conduit aussi en Europe (Paris, Londres, Amsterdam, Prague...) en Australie, en Asie (Mongolie, Chine, Taïwan, Corée, Indonésie...)

Nanao Sakaki : "Transnational"? Certes. "Beat" ? Aussi, mais pas seulement.

Ses intérêts "mondiaux" sont profondément ancrés dans un fonds culturel typiquement japonais : très inspiré par les haïkistes Basho (1644-1694), Buson (1716-1783) et Issa (1763-1828) (dont il a traduit des poèmes en anglais), familier de l'œuvre des poètes-moines-voyageurs Saigyo (1118-1190) et Ryokan (1758-1831), il était également attiré par la calligraphie et le dessin sino-japonais, l’ukiyo-e, et par le théâtre kabuki.

Son héritage familial bouddhiste, son attirance à la fois pour la philosophie et l'art taoïste, pour les expressions spirituelles indiennes et thibétaines et pour le zen peuvent expliquer son engagement militant pour le respect des ressources naturelles de la terre mais aussi le style bien particulier de sa poésie, liée au monde physique, empreinte de joie de vivre et d'une portée universelle.

***

Annexe :

compte-rendu par Nanao d'un de ses "problèmes environnementaux" dans la résolution duquel la poésie a joué un rôle fondamental :

 

(Nanao Sakaki)

C'était en 1982.

J'ai appris que le gouvernement de Tokyo voulait construire un aéroport au sommet du dernier grand récif corallien bleu du monde, dans le sud d'Okinawa, pour les touristes. Vraiment étrange ! Pourquoi détruire le récif corallien et faire du tourisme ? C'est une idée déroutante !

J'ai donc commencé à sauver le récif corallien. Avant moi, d'autres personnes avaient déjà commencé, en particulier des habitants de la région. Mais ça ne marchait pas.

Je suis allé aux États-Unis en 1985 et 1987. En 1988, j'ai publié mon livre (en anglais). Je suis donc venu plusieurs fois et, à chaque fois, j'ai parlé de l'affaire des récifs coralliens. Beaucoup de gens ont commencé à comprendre ce qui se passait là-bas.

En 1988, j'ai organisé un grand rassemblement à San Francisco. Allen Ginsberg, Gary Snyder, Michael McClure, Joanne Kryger, Peter Coyote m'ont aidé. Plus de 10 000 personnes y ont participé. Ce fut un grand coup de poing pour le gouvernement japonais. Au début, ils ne comprenaient pas pourquoi les poètes américains intervenaient pour s'opposer dans une affaire japonaise, mais j'ai fait une déclaration qui parlait d'amis du Japon en utilisant un haïku d'Issa :

              Centimètre par centimètre

              l'escargot

              escalade le mont Fuji.

Et j'ai dit :

"Le récif corallien est le dernier grand corail bleu du monde. Ce n'est pas seulement une possession japonaise, c'est un patrimoine mondial ! C'est pourquoi nous parlons de le sauver. S'il vous plaît, écoutez-nous ! Pour les générations futures, nous devons conserver ce récif corallien !"

Finalement, le gouvernement a renoncé.

Le poète a donc un peu de pouvoir...

 

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Lecture bilingue de poèmes de Nanao Sakaki

par Gary Lawless et Danièle Faugeras

REAL PLAY

 

If you have time to chatter

Read books

If you have time to read

Walk into mountain, desert and ocean

If you have time to walk

Sing songs and dance

If you have time to dance

Sit quietly, you Happy Lucky Idiot

JEU RÉEL

 

Si tu as le temps de bavarder

Lis des livres

Si tu as le temps de lire

Marche – montagne, désert et océan

Si tu as le temps de marcher

Chante, chante et danse

Si tu as le temps de danser

Assieds-toi tranquillement,

Espèce d’Imbécile Heureux !


Kyoto 1966

 

 

***

WIND SPEAKS

 

When in doubt

Tell the truth — Mark Twain

 

When in pain

Listen to wind.

 

These black oaks

As Paul Cézanne draws

Stand slanting in morning wind.

 

It’s the day of Hiroshima, August 6.

 

I hear my Neanderthal man’s bone

Rattling with wind.

LE VENT PARLE

 

« Quand tu doutes,

dis la vérité » (Mark Twain)

 

Quand tu souffres

Écoute le vent.

 

Ces chênes noirs

Comme ceux que dessinait Cézanne

S’obliquent dans le vent du matin.

 

C’est le jour d’Hiroshima, le 6 août.

 

J’entends mes os d’homme de Néanderthal

s’entrechoquer avec le vent.

Août 1979, Sierra footbill

 

***

BLUE        OPEN           SKY

 

How lovely morning of June!

 

I send off three Kamikaze pilots

Who head for Okinawa

With a heavy bomb under the wing of

Training fighter, the Shiragiku or White chrysanthemum

At an air base in south Japan, 1945.

 

   One of them, Sgt. Goto looks like me

   With long hair and long beard.

 

Soon after taking off

They are besieged by Ten American fighters

the Grumman hellcat.

 

Three silver winged coffins

 

Three dazzling fireballs

 

Three long-tailed question marks

 

In blue open sky.

INFINI     CIEL        BLEU

 

Quel beau matin de juin !

 

Je donne le départ à trois pilotes kamikazes

Qui se dirigent vers Okinawa

Avec une lourde bombe sous l’aile d’un

Chasseur d’entraînement, le Shirajiku ou Chrysanthème blanc

Sur une base aérienne du sud du Japon, en 1945.

 

        L’un d’eux, le sergent Goto, me ressemble

        Avec des cheveux longs et une longue barbe.

 

Peu après le décollage

Ils sont assaillis par dix chasseurs américains,

les Grumman Hellcat.

 

Trois cercueils ailés en argent

 

Trois boules de feu éblouissantes

 

Trois points d’interrogation à longue queue

 

Dans l’infini ciel bleu.

 

***

WHY DO YOU WRITE POEMS?

 

Because my stomach is empty,

Because my throat’s itching,

Because my bellybutton’s laughing

Because my heart is love burning.

POURQUOI ÉCRIS-TU DES POÈMES ?

 

Parce que mon estomac est vide,

Parce que ma gorge me démange,

Parce que mon nombril aime rire,

Parce que mon cœur brûle d’amour.

 

Novembre 1979, Mont Venus, NM

 

***

MIDDAY

 

A gray shadow

Crosses over snow field.

A white cloud

Floats in blue sky.

Between heaven and earth.

Between you and me

Light dancing.

MIDI

 

Une ombre grise

Traverse le champ de neige.

Un nuage blanc

Flotte dans le ciel bleu.

Entre ciel et terre.

Entre toi et moi

Une lumière danse.

 

Mars 1981

 

***

WHY

 

Why climb a mountain?

 

Look! a mountain there.

 

I don’t climb mountain.

Mountain climbs me.

 

Mountain is myself.

I climb on myself.

 

There is no mountain

              nor myself.

              Something

              moves up and down

              in the air.

POURQUOI

 

Pourquoi escalader une montagne ?

 

Regarde ! une montagne, là.

 

Je n’escalade pas la montagne.

La montagne m’escalade.

 

La montagne est moi-même.

Je m’escalade moi-même.

 

Il n’y a ni montagne

                    ni moi-même.

                    Quelque chose

                    monte et descend

                    dans l’air.

 

Janvier 1981

 

***

A BIG DAY

 

Getting water at the spring

 

Carrying firewood

 

Chattering with a neighbor

 

The sun goes down.

 

A big day.

UNE GROSSE JOURNÉE

 

Cherché l’eau à la source

 

Transporté le bois de chauffe

 

Bavardé avec un voisin

 

Le soleil se couche.

 

Une grosse journée.

 

Février 1982

 

***

LET’S EAT STARS

 

Believe  me, children!

 

God made

Sky for airplanes

Coral reefs for tourists

Farms for agrochemicals

Rivers for dams

Forests for golf courses

Mountains for ski resorts

Wild animals for zoos

Trucks and cars for traffic tragedies

Nuclear power plants for ghost dance.

 

Don’t worry, children!

The well never dries up.

 

Look at the evening glow!

Sunflowers in the garden.

Red dragonflies in the air.

 

A small child starts singing:

  «Let’s eat stars!»

              «Let’s eat stars!»

MANGEONS LES ÉTOILES

 

Croyez-moi, les enfants !

 

Dieu a fait

Le ciel pour les avions

Les récifs coralliens pour les touristes

Les fermes pour l’agrochimie

Les rivières pour les barrages

Les forêts pour les terrains de golf

Les montagnes pour les stations de ski

Les animaux sauvages pour les zoos

Les camions et les voitures pour les accidents de la circulation

Les centrales nucléaires pour la danse des Esprits.

 

Ne vous inquiétez pas, les enfants !

Le puits ne s’assèche jamais.

 

Regardez la lueur du soir !

Des tournesols dans le jardin.

Des libellules rouges dans l’air.

 

Un petit garçon se met à chanter :

   « Mangeons les étoiles ! »

               « Mangeons les étoiles !»

 

Septembre 1988, Mt Taisetsu, Japon

 

***

FADE AWAY

 

Fade away the star trail

Fade away the wind trail

Fade away the water trail

Fade away the bird trail

Fade away the butterfly trail

Fade away the animal trail

Fade away the man’s trail

Fade away everything

              How about you?

EFFACEMENTS

 

S’efface la trace de l’étoile

S’efface la trace du vent

S’efface la trace de l’eau

S’efface la trace de l’oiseau

S’efface la trace du papillon

S’efface la trace de l’animal

S’efface la trace de l’homme

Tout s’efface

                    Et toi ?

 

1984, Tokyo

 

***

 

BREAK THE MIRROR

 

In the morning

After taking cold shower

  — what a mistake —

I look at the mirror.

 

There, a funny guy,

Gray hair, white beard, wrinkled skin,

             — what a pity —

Poor, dirty, old man!

He is not me, absolutely not.

 

Land and life

Fishing in the ocean

Sleeping in the desert with stars

Building a shelter in mountains

Farming the ancient way

Singing with coyotes

Singing against nuclear war —

I’ll never be tired of life.

Now, I’m seventeen years old,

Very charming young man.

 

I sit down quietly in lotus position,

Meditating, meditating for nothing.

Suddenly a voice comes to me:

 

              «To stay young,

              To save the world,

              Break the mirror.»

BRISE LE MIROIR

 

Le matin

Après avoir pris une douche froide

        — quelle erreur —

Je regarde dans le miroir.

 

Là, un drôle de type,

Cheveux gris, barbe blanche, peau ridée,

        — quelle pitié —

Un pauvre vieillard malpropre !

Ce n’est pas moi, absolument pas.

 

Terre et vie

à pêcher dans l’océan

Dormir dans le désert avec les étoiles

Construire un abri dans les montagnes

Cultiver à l’ancienne

Chanter avec les coyotes

Chanter contre la guerre nucléaire —

Je ne serai jamais fatigué de la vie.

Maintenant, j’ai dix-sept ans,

Un jeune homme très charmant.

 

Je m’assieds tranquillement en lotus,

méditant, méditant pour rien.

Soudain, une voix me parvient :

 

                    « Pour rester jeune,

                    Pour sauver le monde,

                    Brise le miroir. »

 

Octobre 1981, Camberra, Australie

 

 

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MERCI A JEAN-MARIE DE CROZALS

ET À TOUTE L'ÉQUIPE DE L'ASSOCIATION "L'ART DANS TOUS SES ÉTATS"

 

MERCI AUX (PEUT-ËTRE PAS 10000 MAIS PRESQUE) PARTICIPANTS

 

QUI ONT FAIT DE CET ÉVÈNEMENT

UN "CHANT DU VIVANT"

 

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