Weöres Sándor (1913-1989) est, avec József Attila, la figure incontournable, fondatrice de la poésie hongroise moderne.
Cependant, contrairement à ce dernier, Weöres, qui avait été proposé pour le Prix Nobel de littérature un an avant sa mort, reste encore largement méconnu en France. Il est pourtant l’un des poètes les plus populaires de son pays, aimé autant des adultes que des enfants pour lesquels il a imaginé des comptines et des chants qui font désormais figure de classiques.
Il a inspiré aussi bien des compositeurs comme Kodály Zoltán et Ligeti György, qui a tiré de son œuvre de nombreux Lieder, que nombre de musiciens contemporains, comme les chanteurs folkloristes Sebő Ferenc, Sebestyén Márta, Palya Bea, ou bien un avant-gardiste comme Eötvös Peter.
Son œuvre poétique couvre un immense registre et touche à presque tous les genres : comptines absurdes à la Desnos ou bien dans la tradition anglaise des limericks, chansons traditionnelles détournées (comme dans « Tapis de chiffons »), sonnets métaphysiques (« Métamorphoses »), poèmes érotiques, satires, des formes longues structurées comme des « symphonies », des expérimentations autour du son et du non-sens qui en compliquent la traduction.
Poète prodige – il a publié son premier poème, « Öregek » (« Les Vieux »), à quinze ans.Ce poème lui vaut d’être remarqué d’emblée par Kosztolányi Dezső et reçoit le prix Baumgarten à dix-sept ans, pour son premier recueil Hideg Van (Il fait froid) qui lui permet d’entreprendre un voyage en Extrême-Orient. C’est aussi un véritable virtuose par ses trouvailles rythmiques, ses néologismes, ses jeux de mots, la richesse onirique et philosophique de sa langue ont insufflé à la langue hongroise une vitalité inépuisable. Il se passionne pour des domaines aussi variés que le mysticisme, la linguistique, l’Orient, l’érotisme, la musique, les civilisations premières ou l’antiquité. Sa poésie ne se nourrit pas directement des événements de sa vie personnelle ni des soubresauts de l’histoire et des bouleversements que son pays a connus au cours du XXe siècle, qu’il a vécus et traversés en préservant une voix inimitable.
Écrivain protéiforme et inclassable, qui ne cesse de se renouveler, traducteur de William Blake, Stéphane Mallarmé, Taras Chevtchenko ou Lao T’seu, lui qui se disait « las d’être enfermé dans un corps masculin » composa, en 1972, Psyche, un ensemble de lettres et de poèmes attribués à une poétesse tsigane (fictive) du XIXe siècle, Lónyai Erzsébet, retraçant le parcours d’une femme passionnée, ses amours tumultueuses, sa quête d’identité et sa révolte.
On songe, bien sûr, aux Lettres d’une religieuse portugaise, qui est, lui aussi, le texte apocryphe d’une femme écrit par un homme. Il y a tant de finesse et de vérité dans le portrait ainsi dressé de cette femme, qu’à sa parution, les lecteurs sont persuadés qu’elle a réellement vécu et que Weöres Sándor l’a découverte… jusqu’à ce qu’il avoue être l’auteur du livre, dévoilant ainsi sa capacité à transcender le sexe et l’époque avec génie. Bódy Gábor, un jeune cinéaste, adaptera en 1980 ce texte dans son très beau film Nárcisz és Psyché (Narcisse et Psyché). Comme l’écrivait lui-même Weöres Sándor, l’univers avait fait son nid dans l’œil de celui qu’on a appelé l’« Orphée hongrois ».
Weöres Sándor est nourri autant de l’apport de ses aînés qui ont gravité autour de la revue Nyugat, (comme Babits, Ady…) que de la tradition orale hongroise et des mythes universels, qu’il fusionne dans une écriture qui lui est propre, à la fois hongroise et universelle.
Il définit lui-même « quatre régions de l’art :, directement expérimentale, passionnément démoniaque, celle de la réflexion et celle de l’impalpable, de l’intuitif, du spirituel… »
C’est ce qui m’a toujours attirée dans la poésie de Weöres, dans laquelle je baigne depuis la prime enfance. Ma grand-mère, ma mère nous chantaient et nous récitaient, à mes sœurs et moi, des comptines, des poèmes, dont ceux de Weöres, qui se sont gravés dans les strates les plus anciennes de ma mémoire poétique.
J’aimais à la fois l’imaginaire débridé, la malice ludique de cette langue, la philosophie orientale d’où se dégageait une sagesse apaisante d’apparence accessible, et l’extraordinaire diversité de cette œuvre, qui n’a pas d’équivalent dans la littérature hongroise, ni, je crois, dans aucun autre pays. Les premières traductions auxquelles je me suis essayée, adolescente, dans le lycée de Bavière accueillant les enfants de la diaspora hongroise où j’ai fait mes études, ont été des poèmes de Weöres. Et l’un de mes projets reste de traduire A Teljesség felé (Vers la plénitude), essai philosophique qui m’accompagne depuis cette période.
Cet objet littéraire inclassable, émaillé d’aphorismes poétiques, dédié au philosophe Hamvas Béla et inspiré par lui, a été composé entre 1944 et 1945 par le poète. A travers ces lignes, il ne se veut pas détenteur d’une vérité absolue, mais se propose de sonder, à travers le prisme de différents héritages de sagesse, la créativité humaine, et de placer le lecteur face à la sienne, si l’on se fie à la dernière phrase de ce livre : « Az itt-mondottaknak nem az a rendeltetésük, hogy elhidd őket, hanem hogy igazi lényedre, igazi világodra eszméltessenek » (« Ce qui a été dit ici n’est pas destiné à être cru, mais à ce que tu prennes conscience de ton être véritable, de ton monde véritable »).
Il me semble que s’il a été si peu traduit en français, ce n’est pas seulement à cause de sa prétendue intraduisibilité – après tout, il a été traduit en anglais de son vivant (l’anthologie If all the world were a blackbird a paru en 1985 !) – mais parce qu’il n’était pas de ces poètes hongrois qui, comme József Attila ou Ady Endre, revendiquaient un rôle social, voire politique dans leur poésie. Weöres appartenait à ce que lui-même appelle la harmadik nemzedék, la « troisième génération », plus nourrie du symbolisme et du surréalisme, plus proche de Mallarmé (que Weöres a admirablement traduit). C’est la raison pour laquelle son œuvre sera rejetée par la critique marxiste en Hongrie. Il a payé cet opprobre au prix fort, puisqu’il se trouve totalement exclu de la scène littéraire hongroise entre 1948 et 1956, et si par la suite, sa situation s’améliore, au point de pouvoir publier et voyager à l’étranger (entre 1959 et 1965, il se rend avec son épouse Károly Amy, elle-même poète et traductrice d’Emily Dickinson en Chine, en Grèce, en Suisse, en Angleterre et aux États-unis), il reste un auteur toléré et non soutenu
Lui-même revendique son apolitisme, avec un distique intitulé « Politika » écrit en 1964, où l’on peut voir et entendre toute l’habileté avec laquelle il cisèle le fond et la forme de ses poèmes :
A délibáb míly valószínű
A valóság míly valószinűtlen
Le mirage paraît si probable
La réalité si improbable
Au nouvel homme communiste, Weöres préfère ce qu’il appelle « l’homme communistique » (A kommunisztikus ember) qui « se dégageant de son passé fermé, limité, existentiel, se libérant des entraves de la propriété, du rang et de la violence, s’ordonne en un être ouvert, social et cosmique » (« zárt, véges, exisztenciális voltából kibontakovza, a birtoklás, rang, erőszak nyűgeiből magát kiszabadítva nyitott, szociális, kozmikus lénnyé rendeződik »).
Derrière ce qui peut apparaître comme une pirouette, transparaît en réalité la conviction profonde de Weöres, nourri de philosophie orientale, qu’il a pu expérimenter sur place, dans les années 1930, grâce à l’argent touché pour le prix Baumgarten, tout comme son exact contemporain et voisin Mircea Eliade : à la même période, lui aussi se rend en Inde où ce qu’il y apprendra et en comprendra irriguera son œuvre et sa pensée. Ainsi que le précise très justement István László G., dans le cas de Weöres, « en couvrant les frais de ce voyage, [ce prix] a contribué à l’épanouissement spirituel du poète ».
Weöres n’a pas traversé en « spectateur insensible » comme on le lui a reproché, les soubresauts de l’histoire subis par la Hongrie. Au cours de l’insurrection de 1956, il compose plusieurs poèmes, inachevés, réécrits selon plusieurs variantes, qu’il refuse de faire publier en raison de leur caractère trop circonstanciel.
Les récents travaux de Steinert Ágota ont ainsi permis de mettre à jour ce qu’elle a appelé les Poèmes en héritage (Versek a hagyatékból) de Weöres, où figure par exemple cette « Épitaphe à Staline » (« Sztálin sírfelirata ») dont on comprend qu’elle n’ait pas pu paraître en son temps, si l’on prend, par exemple, ces trois vers :
Gloire de la violence et de la terreur
celui qui cogne crâne contre crâne
invisible dans son chiffon de sang
Erőszak és rettegés glóriája
aki koponyát koppant koponyára
akinek vérrongyában észrevétlen
Ce que n’a cessé de rechercher Weöres, envers et contre son époque, c’est une forme d’universalité et d’intemporalité. Il suit le précepte mallarméen selon lequel « l’explication orphique de la terre est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence ».
C’est peut-être la raison pour laquelle ses comptines sont si célèbres et si populaires depuis toujours. Le génie de Weöres, c’est sa créativité linguistique qui, même dans une langue aussi souple que le hongrois, parvient à créer une forme de décalage, inventant un vocabulaire qui joue sur l’élasticité à la fois syntaxique et linguistique, et convoque un imaginaire affranchi de toute règle. Et pour Weöres, l’idéalisation du langage et du rapport au monde est dans l’’enfance.
Avec ses poèmes, il devient cartographe de ce territoire en alliant images et rythme. Ses alliages sont servis par une langue qui n’hésite pas à transgresser les règles de l’intelligibilité, en privilégiant une versification qu’il compare aux chœurs de la tragédie grecque.
C’est ce qui m’a toujours touchée chez Weöres, cette partition enfantine et musicale qui, sans jamais la moindre cacophonie, manie à merveille tous les instruments de l’orchestre lexical et rythmique.
Il ressemble un peu à un barde.. Un barde autant nourri du folklore hongrois, comme Bartok, que des mythes universels. Il est impossible de trouver un équivalent à Weöres. Il y a chez lui du Mallarmé, du Lewis Carroll, du William Blake, du Hölderlin, du Desnos, du Gherasim Luca, du Cummings, du Tzara, etc.
Quelques traductions de Weöres en français furent publiées dans des anthologies de poésie hongroise, comme celle établie par Guillevic ou celle par Lorand Gaspar et Maurice Regnault, ou bien dans des revues comme Nota Bene
ou Action poétique. Il n’y a eu que deux choix de poèmes publiés en français, Dix-neuf poèmes traduits par Lorand Gaspar, Bernard Noël et Ibolya Virag, paru initialement en 1984 et repris en 2001 ; et Poèmes Univers, traduits par Maurice Regnault et Anikó Fázsy en 1985.
Depuis 2012, j’ai commencé à publier mes propres traductions, en revue dans un premier temps, Terres de femmes, Poezibao, Variations, Paysages écrits, Ce qui reste et La Sœur de l’Ange ; j’ai également intégré une ou deux traductions dans mes propres recueils, Poèmes d’après suivi de La route de sel.
Il avait même été envisagé que paraisse intégralement dans la collection « Orphée », aux éditions de La Différence, Rongyszőnyeg (Tapis de chiffon) pour le centenaire de Weöres en 2013. Mais cela n’a finalement pu se faire.
Je suis donc très reconnaissante à Danièle Faugeras et Pascale Janot, éditrices de « Po&psy » de m’avoir offert la possibilité de mener à bien ce projet que je porte depuis très longtemps en moi.
La collection « Po&Psy » privilégie la forme brève. Dans une œuvre aussi prolixe, inclassable, multiple que celle de Weöres Sándor, il était difficile de donner un aperçu significatif. Cette préférence accordée à la forme courte par « Po&Psy » m’a permis d’en présenter, je crois, un large éventail.
La difficulté propre à la traduction de Weöres tient sans doute à ce que, non seulement les deux langues, le hongrois et le français, n’appartiennent pas au même groupe, ne répondent pas à la même logique, mais aussi à ce que Weöres a su parfaitement exploiter toutes les possibilités offertes par le hongrois.
Plus la forme est courte, plus le défi est de taille. Peut-être que les traducteurs de haïkus japonais se heurtent aux mêmes écueils.
Mais on peut trouver des équivalences, qui permettent, comme le définit Umberto Eco, de dire presque la même chose, tout l’enjeu de la traduction se trouvant alors dans ce « presque ».
Si l’on prend un poème comme « űr úr », deux mots, deux syllabes, quatre lettres, on est heureux quand soudain on a cette révélation, cette épiphanie du traducteur, et qu’on trouve un « cieux dieux » qui sans être la traduction littérale, est parvenue à restituer à la fois rythme, subtilité sonore et sens général.
On ne risque jamais l’ennui ni la monotonie quand on traduit Weöres Sándor, et j’espère que les lecteurs éprouveront la même chose à le lire en français, grâce à cette anthologie, filles, nuages et papillons, qui paraît trente ans exactement après sa mort, le 22 janvier 1989, dont le titre, tiré d’un de ses vers, illustre, je l’espère, cet univers unique qu’il décrivait ainsi à son ami Várkonyi Nándor, en 1943 :
« Jusqu’ici, seule la forme volait chez moi ; le contenu trottait à ras de terre bridé par la raison. Maintenant, j’envoie le contenu également à l’école de pilotage. Le raisonnement logique reste intact, il devient même plus étroit ; mais le ciment n’est plus la chaîne intellectuelle, plutôt une sorte de gravitation stellaire des pensées ».
Cécile A. Holdban
Cécile A. Holdban est poète, peintre et traductrice du hongrois (Frigyes Karinthy, Dezső Kostolányi, Sándor Weöres, János Pilinszky) et de l’anglais (Janet Frame, Mark Strand, Howard McCord, Anne Sexton, Linda Pastan, Hone Tuwahre). Elle codirige la revue de poésie en ligne Ce qui reste. Elle publie des recueils de poèmes dont les plus récents Toucher terre (Arfuyen, 2018) ; L’Été
(Al Manar, 2017), des traductions et notes de lectures dans de nombreuses revues. Elle est également l’auteur de nombreux livres d’artiste et leporellos.
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