à Eugène Enriquez
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Eugène ENRIQUEZ était professeur honoraire de sociologie à l’université de Paris 7. Il a été rédacteur en chef de la Nouvelle revue de psychosociologie, aux éditions érès, avec Gilles Amado et a collaboré à plusieurs ouvrages.
Hommage de Gilles Arnaud, Florence Giust-Desprairies, Jean-Philippe Bouilloud et Gabriel Lomellini publié dans la Nouvelle revue de psychosociologie n°39 (mai 2025)
Eugène Enriquez est décédé le 19 décembre 2024. Nous avions consacré notre précédent numéro de la revue à rendre hommage à ses travaux, à partir d’une reprise de son ouvrage majeur, De la horde à l’État, paru il y a quarante ans. Un ouvrage devenu classique pour la psychosociologie et toutes les disciplines concernées par la vie psychique et l’organisation sociale depuis la horde primitive jusqu’à l’État moderne.
Né le 30 juillet 1931, Eugène Enriquez est l’un des principaux représentants du courant de la psychosociologie clinique en France et à l’étranger, en particulier dans le monde francophone et en Amérique latine, où il fut régulièrement invité. Professeur émérite de l’Université de Paris Diderot, il y a codirigé le Laboratoire de changement social. Membre fondateur de l’Association pour la recherche et l’intervention psychosociologique en 1959, il est également à l’origine de la création en 1972 de la revue Connexions, qu’il codirigera avec Jean-Claude Rouchy pendant presque vingt ans. À partir des années 1990, il participe à la création du cirfip en 1993, puis à celle de la Revue internationale de psychosociologie, devenue Nouvelle revue de psychosociologie en 2006, dont il prendra la co-direction avec Gilles Amado jusqu’en 2018.
La pensée d’Eugène Enriquez se déploie dans une conceptualisation originale du lien social, inspirée par la psychanalyse freudienne, qui se nourrit d’une approche clinique de l’organisation et d’une importante pratique d’intervention dans les groupes et les collectifs organisés, dans le secteur tant public que privé (edf). Ainsi paraissent De la horde et l’État en 1983, puis L’organisation en analyse en 1992, que compléteront des rééditions de textes plus anciens dans Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise en 1997, Clinique du pouvoir en 2007, Désir et résistance, la construction du sujet en 2011. Il a aussi participé à, ou co-dirigé, de nombreux ouvrages collectifs, comme La face obscure des démocraties modernes en 2002, avec Claudine Haroche, ou L’arrogance, un mode de domination néo-libéral en 2015.
Explorant des confins disciplinaires qui s’étendent de la psychanalyse jusqu’à la philosophie en passant par l’anthropologie et la sociologie, la pensée d’Eugène Enriquez a contribué à renouveler profondément l’étude des organisations en investiguant tout particulièrement ses aspects les moins visibles et les plus refoulés, qu’il s’agisse du désir, du pouvoir ou plus globalement de la nature ambivalente des liens sociaux en prenant en compte la dimension inconsciente. Ses travaux s’inscrivent dans la tradition intellectuelle empruntant au freudisme et aux approches d’inspiration psychanalytique de la vie socio-organisationnelle, mais se situant surtout dans le champ de la psychosociologie, discipline qu’il a contribuée à définir et orienter et à laquelle il a donné ses lettres de noblesse, tant par ses apports conceptuels originaux que par ses activités éditoriales et sa pratique d’intervention.
La problématique du pouvoir constitue l’un des principaux fils directeurs de son œuvre. Tout en démasquant ce qu’il nomme lui-même les « figures du maître » sous leurs formes les plus diverses, tantôt séduisantes et mystificatrices, tantôt ouvertement nocives et délétères, il n’a eu de cesse, à travers sa réflexion et sa pratique d’intervention, de déjouer ces scénarios d’inertie en cherchant toujours à favoriser le déploiement des facultés créatrices des individus et des groupes au sein des collectifs organisés. En cela, Eugène Enriquez a initié un courant de recherche encore aujourd’hui particulièrement fécond sur les soubassements psychiques, affectifs et corporels du pouvoir, qui intéresse la sociologie du pouvoir et des organisations et, plus largement, l’ensemble des sciences humaines. La plupart de ces ouvrages sont traduits en espagnol et portugais et ont donné lieu à de nombreux colloques et publications en Europe, Canada et Amérique latine.
« Celui qui a pensé le plus profond aime le plus vivant » : ce vers célèbre de Hölderlin caractérise bien Eugène Enriquez, car il avait une pensée profonde, joyeuse, enthousiaste et aimait rire – ce rire nietzschéen, cette légèreté méditerranéenne, cette science de la vie, il a voulu et a su les transmettre. Eugène Enriquez avait, en effet, une présence gaie et généreuse. S’il a consacré son existence à penser la vie sociale et politique, la pathologisation de la société et les conditions effectives d’un régime démocratique, il était aussi un amoureux de littérature, de musique, de peinture, de poésie. Toujours ému de découvrir de nouvelles œuvres ou d’en redécouvrir des anciennes, il était également heureux de rencontrer, d’échanger, de former, à la fois personnellement et professionnellement, de nouveaux liens qu’il tissait avec cette qualité de relation particulière, porteuse d’une précieuse alliance entre le sensible et l’intelligible.
Dans sa vie comme à l’horizon de ses écrits, Eugène Enriquez aimait l’amour sous toutes ses formes, embrassant et incarnant tour à tour en la matière chaque nuance des philosophies antiques qu’il affectionnait tant : l’amour comme principe existentiel (agapè), le dévouement (eunioa), la tendresse (storgè), l’amitié (philia), le besoin (pothos), le désir (eros), l’appétit (porneia), la passion (pathè), la célébration (charis) ou l’esthétique (harmonia). C’est ainsi que le penseur qui a théorisé les vicissitudes de la pulsion de mort était aussi l’homme de la pulsion de vie, la seconde répondant à la première à la manière d’un contrepoison.
Car s’il investissait le moment présent avec toute sa vitalité, il ne perdait pas pour autant la gravité d’un regard sur le temps long qui relie le passé à l’avenir.
Il faut nous souhaiter de rester dignes de ce que, humainement et intellectuellement, il nous a légué.
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