Entretien avec Brune de Bérail
Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Brune de Bérail, vous êtes psychologue clinicienne à Toulouse et docteure en psychopathologie psychanalytique de l’enfant et de l’adolescent. Vos intérêts sont multiples : la périnatalité, de la créativité et la narrativité comme source de guérison psychique, aux espaces transitionnels, aux transmissions inconscientes dans les interactions, aux contes et aux modes de dépassement du trauma par le récit mais aussi les sciences naturelles, l’éthologie, l’écologie... Et vous êtes une grande lectrice de BD ! Il y a plusieurs mois, vous nous avez proposé de publier un texte illustré écrit à la main sur un grand cahier d’écolier. Ce récit autobiographique sur votre enfance, votre parcours psy, combiné à une sorte d’introduction au psycho-développement de l’humain resitué dans la chaîne de l’évolution, nous a enthousiasmés. C’est drôle, intelligent, connecté aux préoccupations actuelles écologiques et féministes, et surtout compréhensible par tous. Nous avons donc relevé le défi de le publier même si sa forme est atypique pour nous ! Merci à Mayéla Plocus qui a réalisé la mise en page. Comment vous est venue cette idée d’ouvrage ?
Brune de Bérail : Depuis une vingtaine d’années, j’accompagne des enfants, des adolescents, ainsi que des adultes dans le cadre de psychothérapies psychodynamiques. J’ai enseigné cette discipline pendant un certain temps à des étudiants en psychologie mais aussi dans d’autres milieux professionnels, y compris à des gens qui n’étaient pas des soignants et étaient initialement très loin de ce monde-là. Le dialogue avec des « néophytes » m’a toujours beaucoup intéressée parce qu’en réalité personne n’est réellement néophyte quand on parle de psychologie : tout le monde peut rêver, ressentir des émotions, savoir ce que c’est que d’être pris d’angoisse, de désir, de frustration ou malheureusement avoir vécu des traumas et développer une analyse et une compréhension très fine de ces expériences humaines.
MFDS : Pourquoi ce livre ?
BdeB : La vulgarisation scientifique m’a toujours intéressée. Il ne s’agit pas de simplifier une science pour la faire comprendre mais plutôt de rendre une science suffisamment intéressante pour qu’elle puisse se diffuser à un public le plus large possible.
Un peu à la manière de la méthode Montessori : c’est en faisant sa propre expérience que l’on comprend le mieux les choses. C’est l’idée de cette BD : proposer au lecteur un récit singulier, étayé sur des connaissances, qui lui permettra de faire des liens avec sa propre expérience.
L’envie de faire cette bande dessinée vient de l’écart parfois immense que je percevais entre l’intérêt et la grande finesse de compréhension des personnes que je formais, mais aussi de mes patients ou des parents de mes jeunes patients, et ce que je pouvais entendre dans certaines discussions publiques, séminaires ou conférences, où je trouvais que la psychanalyse était souvent décriée pour de mauvaises raisons. Les « néophytes » étaient parfois bien plus ouverts et créatifs que certains « sachants » pris dans des conflits de guerre d’écoles.
Que l’on critique une science ou une pratique est tout à fait sain et nécessaire, c’est ainsi que la pensée évolue, s’adapte, s’affine, mais il me semblait important que ce soit en connaissance de cause et non sur des « a priori ». La psychanalyse telle que je l’entendais décrite dans ces débats n’avait pas grand-chose à voir avec la discipline telle que je la comprends, et telle que je peux m’y référer dans mon travail de psychothérapeute. D’où cet ouvrage.
MFDS : Comment l'avez-vous conçu ?
BdeB : Je l’ai conçu en tâchant d’alterner des chapitres qui présentent les grandes notions de la psychanalyse psychodynamique, d’autres apports plus naturalistes, et des chapitres autobiographiques qui illustrent et donnent corps à ces notions en les dédramatisant (ou plutôt en les dramatisant !). Le fait d’être psychothérapeute met en contact avec la créativité des patients. De cette place on a la chance d’assister à des mouvements psychiques souvent merveilleux, dont le patient et le psy sont les seuls témoins. Avec les enfants cela peut passer par le jeu, par le dessin, le mode verbal est loin d’être le seul mode d’échange et de construction de la pensée. Je crois que c’est cette liberté qui m’a encouragée à faire cet ouvrage. J’ai eu la grande chance que les éditrices d’érès aient accepté à la fois le style « en association libre » de ma narration et mon dessin bringuebalant ! et que Mayéla ait eu la patience de tout remettre en ordre lisible !
MFDS : Quelle est l'originalité de son approche ?
BdeB : L’originalité de mon approche tient au fait que je suis une naturaliste frustrée ! j’ai grandi à la campagne dans une famille plutôt isolée, je me suis beaucoup baladée seule dans la nature. J’en ai gardé cette tendance à penser les choses sous l’angle de l’observation et des sciences naturelles. Je suis partie du principe que tout ce qui est vivant, dont les humains mais aussi leurs pensées, leurs affects, est pris dans la cadre plus grand de la théorie de l’évolution. L’évolution de l’individu dans son milieu naturel, sa famille, sa société, sa façon de s’y adapter pour grandir, vivre le plus heureux possible, y compris au niveau inconscient, est le socle de cette bande dessinée.
MFDS : Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
BdeB : J’aime beaucoup la bande dessinée, notamment les ouvrages de Larcenet, Florence Dupré la Tour, Alison Bechdel pour ce qui est de l’autobiographie, ceux de Yuval Harriri, Liv Strömquist, pour leur approche de la vulgarisation et la forme dessinée du discours théorique. Les psys disent souvent que leurs patients sont leur source d’inspiration, et c’est vrai ! Pour ma part il s’agit même de figures d’étayages : voir des personnes avoir le courage de s’observer, d’écouter leurs sentiments, de les partager, de changer, de grandir est très encourageant et donne envie de cultiver la même liberté pour soi-même.
MFDS : À qui s'adresse-t-il ?
BdeB : En l’écrivant j’avais en tête les étudiants en psychologie, les élèves éducateurs et en école d’infirmière que j’ai pu rencontrer. Mais le retour qui m’a le plus touché est celui d’une camarade du cours de peinture dans lequel je travaillais sur la BD qui m’a dit, après sa lecture, qu’elle avait pu amener une amie à aller consulter parce qu’elle avait reconnue dans certaines pages des choses dont elle souffrait et qu’elle avait pris conscience qu’elle pourrait aller mieux avec une aide appropriée. C’est un effet secondaire auquel je n’avais pas pensé et qui me touche beaucoup. Donc à qui s’adresse cette BD ? À tous ceux qui s’intéressent à la vie psychique, à soi, aux autres et à la psychologie.
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