Entretien avec Nicole Garret-Gloanec et Anne-Sophie Pernel
Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Nicole Garret-Gloanec et Anne-Sophie Pernel, vous êtes toutes les deux pédopsychiatres, très engagées dans la défense de la santé mentale des enfants et des adolescents, que ce soit dans vos activités cliniques, dans les recherches que vous menez ou dans vos responsabilités politiques professionnelles. Qu’est-ce qui vous a poussées à explorer les ressources internationales concernant l’action des écrans sur le développement des bébés et des ados pour écrire l’ouvrage qui paraît en octobre aux éditions érès ?
Nicole Garret-Gloanec et Anne-Sophie Pernel : Nous avons toujours fondé nos écrits sur des travaux scientifiques publiés. Cette démarche s’est imposée à nous, notamment après nos recherches sur les pratiques intégratives dans l’autisme1. Même si notre expérience clinique, exclusivement en service public, est riche et nous permet d’observer de près l’évolution des enfants, particulièrement ceux vivant en contexte précaire, cela ne suffit pas. Une expertise fondée uniquement sur la pratique ne permet pas de construire un savoir généralisable. Seules les recherches publiées peuvent offrir une base solide à une réflexion à la fois clinique et sociétale, comme celle sur les écrans. En nous appuyant aussi sur des publications internationales, nous avons confronté nos idées à d’autres approches et bénéficié de méta-analyses plus robustes.
MFDS : Votre livre a-t-il une ambition scientifique ?
NGG et ASP : Nous n’avons pas produit une revue systématique comme le ferait la HAS. Nous avons voulu un ouvrage accessible à la fois aux professionnels et aux familles. Il ne prétend pas à l’exhaustivité, ni à une évaluation selon des grades de preuves. C’est un positionnement intermédiaire, qui pourra susciter des critiques, mais que nous assumons.
MFDS : Pensez-vous qu’il manque encore des analyses sur ce sujet ?
NGG et ASP : Il existe de nombreux avis, parfois opposés, qui ne permettent pas toujours de se forger une opinion éclairée. En tant que cliniciens, nous avons besoin de repères pour penser, diagnostiquer et agir. Nous avons remarqué que beaucoup choisissent des études qui confortent leur opinion. Or, une seule recherche ne suffit pas : il faut en évaluer la date, la méthodologie, la taille de la cohorte, les biais éventuels, le type de données recueillies. Il est risqué de généraliser les résultats à toutes les situations, tous les âges, tous les usages. Par exemple, l’usage des écrans évolue très vite. Une étude datant de 2015 peutelle vraiment éclairer les usages de 2025 ? L’essor de l’IA change encore les pratiques. Les recherches récentes, notamment post-COVID, sont souvent plus larges et mieux structurées.
MFDS : Pourquoi avoir choisi de traiter des bébés et des adolescents ?
NGG et ASP : Notre premier axe de travail portait sur les enfants de moins de 3 ans. En revoyant une interview donnée en novembre 2014 (à TéléNantes), nous avons retrouvé des éléments présents dans nos conclusions formulées à partir des recherches actuelles. Cela montre une continuité dans notre réflexion. Nous avons aussi une pratique avec les adolescents, période tout aussi sensible du développement. L’omniprésence du numérique dans leur vie nous a interpellées. Il nous semblait urgent de faire le point. En étudiant les recherches et les enquêtes disponibles, des similitudes sont apparues, justifiant une approche comparée entre les deux tranches d’âges.
MFDS : Depuis 2013, nous alertons, avec Serge Tisseron2, les professionnels et les parents sur les dangers de l’exposition des enfants aux écrans et sur la nécessité de la réguler. Le COVID a-t-il modifié les choses ?
NGG et ASP : Le COVID a amplifié certains phénomènes. Avant, les recherches sur les toutpetits insistaient déjà sur les effets sur le langage, le rôle clé de l’interaction et de la présence des adultes. Pour les adolescents, les travaux portaient surtout sur les jeux vidéo, parfois à visée éducative. Après le COVID, les réseaux sociaux ont pris une place dominante. Le terme « addiction » s’est banalisé, parfois mal utilisé. Le débat est devenu plus polarisé, entre défenseurs des bénéfices et dénonciateurs des risques. Deux grandes questions reviennent : la durée d’exposition et l’usage problématique. Les croiser est essentiel pour comprendre l’impact réel.
MFDS : Quel est votre avis sur l’interdiction des écrans dans les crèches ?
NGG et ASP : Nous y sommes favorables. Dès 2014, nous disions : « Avant 3 ans, les écrans font écran à la vie de l’enfant. » Les études sont claires. Il faut interdire les écrans dans les lieux d’accueil et en limiter l’usage à la maison, sauf pour des visio courtes avec des proches. Même l’utilisation d’écrans par les adultes en présence d’enfants (en dehors d’une activité de travail, clairement énoncée et circonscrite) devrait être réduite, sauf nécessité.
MFDS : Et sur l’interdiction des smartphones avant 11 ans, des réseaux sociaux avant 15 ?
NGG et ASP : Les recommandations de la commission initiée par le Président de la République nous semblent judicieuses. Mais elles doivent s’accompagner de mesures fortes, par exemple : institutionnaliser les activités sportives et culturelles à l’école, renforcer l’accessibilité aux complexes sportifs et à la nature pour tous les jeunes. Cela relève aussi de la politique urbaine. Un cadre de vie stimulant et sécurisant est fondamental pour un développement équilibré.
MFDS : Quelles sont les priorités pour une politique publique sur les écrans ?
NGG et ASP : Il faut responsabiliser les plateformes numériques sur l’accès des mineurs à leurs contenus. Des moyens techniques existent, comme la vérification de l’âge. Mais internet étant mondial, la protection se heurte à la question des « libertés individuelles ». Nous formulons des souhaits, en connaissant leurs limites. Chaque mesure a son revers.
Former les jeunes à un usage critique du numérique est essentiel. Hélas, ce sont essentiellement les plus favorisés qui en profitent. Des pays ont interdit les smartphones au collège et au lycée. Ce n’est pas une solution miracle, mais une avancée. D’autres actions, comme réintroduire les livres, les stylos, les agendas, renforcent les capacités cognitives larges (la concentration, l’intégration du déroulement temporel, du raisonnement) et la flexibilité mentale.
Il ne s’agit pas seulement de restreindre l’accès aux écrans, mais aussi d’éduquer, d’accompagner et de proposer des alternatives concrètes. C’est l’enjeu principal pour une société qui veut protéger les enfants tout en les préparant au monde numérique. Il ne suffit pas de fixer des limites d’âge : il faut créer un environnement favorable au développement, privilégier le dialogue entre générations et donner aux enfants des repères stables dans un monde numérique mouvant.
Si l’école a un rôle majeur à jouer dans cette dynamique, tout ne peut reposer sur elle. Elle peut être un lieu de prévention, d’apprentissage du discernement et d’ouverture à d’autres modes de communication. Les enseignants doivent être soutenus et disposer d’outils adaptés. De même, les familles ont besoin d’être accompagnées, informées, pour trouver leur propre équilibre dans l’usage du numérique à la maison. La prévention ne peut pas reposer uniquement sur des interdictions, mais sur une véritable politique de l’enfance (de l’adolescence).
Enfin, les recherches doivent continuer à alimenter le débat public. Elles doivent être rendues accessibles, lisibles, partagées. Il est essentiel de ne pas se contenter d’alerter : il faut aussi proposer, expérimenter, ajuster. C’est tout le sens de notre démarche dans cet ouvrage : poser des bases de réflexion solides, nourries de données internationales, de constats cliniques, et d’une volonté de dialogue entre disciplines et acteurs concernés
1. N. Garret-Gloanec, M.Péré, M. Squillante, F.RoosWeil, L. Ferrand, A.-S.cPernel, G. Apter, « Évaluation clinique des pratiques intégratives dans les troubles du spectre autistique (EPIGRAM) : méthodologie, population à l’inclusion et satisfaction des familles à 12 mois ». Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 2021, n° 69, p.20–31. https://doi.org/10.1016/j.neurenf.2020.11.005
M. Squillante, N. Garret-Gloanec, F. Roos-Weil, Manuel des pratiques intégratives, érès, 2022.
2. Tisseron, 3-6-9-12+, apprivoiser les écrans et grandir, NE actualisée, érès, 2024.
Enfance & parentalité
Gérontologie
Psychanalyse
Santé mentale
Société
Travail social & Handicap
Po&psy
Savoirs et savoir-faire en santé
Actualités de nos auteurs
La presse en parle
Entretiens avec nos auteurs
Tribune
Vidéos
Lundis d'érès