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Entretien avec Pierre Delion



 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Cela fait longtemps que nous suivons ton itinéraire de pédopsychiatre engagé et que nous avons le plaisir de publier nombre de tes écrits. En effet, tu ne cesses de défendre une psychiatrie de service public humaine en rappelant inlassablement l’apport précieux de la psychothérapie institutionnelle. C’est ainsi que nous avons publié Fonction phorique, holding et institution (2018), La constellation transférentielle (2022), Oury, donc (2022), Hiérarchie et institution (2024). Avec ce nouveau livre, Pas de pédopsychiatrie sans démocratie ! tu abordes frontalement les rapports entre psychiatrie et politique. Est-ce que c’est notre sombre actualité où nous assistons à une surenchère au niveau mondial de démonstration de force sous couvert de libéralisme, qui t’a motivé à écrire ce manifeste ?

Pierre Delion : Oui, c’est bien cette constatation éprouvante de la réalité du devenir de notre monde actuel qui me met dans un état de colère et de révolte vis-à-vis de nos (ir)responsables politiques. En effet, le prétendu libéralisme usurpe le mot de liberté pour en faire un totem de la novlangue, puisqu’il n’aboutit qu’à une fausse liberté qui pourrait plutôt se résumer à une libération des pulsions archaïques de prédation, de violence et d’absence d’intériorisation de la catégorie philosophique d’autrui. Toutes les pratiques de l’humain sont impliquées dans cette déconstruction massive de notre environnement écologique et sociétal au profit des seuls milliardaires et de leurs richesses exponentielles. Dans ce mouvement général de déréliction, la psychiatrie en général, et la pédo psychiatrie en particulier, sont des victimes collatérales de ces menées destructrices.

MFDS : Alors que nous constatons tous les jours les attaques portées par le pouvoir en place contre la psychanalyse et les restrictions toujours plus drastiques des budgets alloués à la pédopsychiatrie, comment ne pas être découragé ? Y a-t-il des interstices pour résister à ce mouvement de fond ?

P. Delion : Pour avoir passé beaucoup de mon temps de pédopsychiatre à militer pour une prévention contre la violence avec les enfants et entre eux, j’ai depuis longtemps proposé l’idée que la toute-puissance infantile, nécessaire au développement harmonieux, devait être bordée par une fonction limitante parentale suffisamment adéquate (sans plus) pour permettre à l’enfant d’intérioriser le concept de l’autre dans son existence quotidienne : en famille, à l’école, en société. Mais aujourd’hui, beaucoup de parents sont perdus, influencés par des discours creux sur la parentalité positive et autres gadgets commerciaux, et ils ont besoin de retrouver leurs intuitions parentales et de s’appuyer dessus pour aider leurs enfants à grandir. La pédopsychiatrie préventive n’a pas d’autre but que celui-là et sa disparition risque de desservir ce travail indispensable à nos sociétés contemporaines. Cette conception psychopathologique du développement de l’enfant est disqualifiée en permanence par des discours d’apparence scientifique, s’appuyant de façon tronquée sur les neurosciences, et excluant tout ce qui touche à la psychanalyse de près ou de loin. Les décideurs, en appui sur ces prétentions outrancières, ne soutiennent plus que ce type d’approche et vouent aux gémonies les apports considérables des sciences humaines. L’exemple des troubles du spectre autistique et des troubles hyperactivité avec déficit de l’attention montre à quel point la déshumanisation, menée comme une croisade contre la psychanalyse, est à l’œuvre avec les enfants. Le remplacement prévu à très court terme des pédopsychiatres par les neuropédiatres est une des conséquences désastreuses de ces rationalisations simplificatrices de problèmes éminemment complexes que sont les souffrances psychiques de l’enfant.

Mais les pédopsychiatres animent également des équipes de soins pour les enfants qui présentent des pathologies archaïques graves (autismes, psychoses, carences, pathologies limites…) et malgré des moyens toujours en diminution, appauvris par la création de plateformes diagnostiques et autres centres ressources spécifiques qui ne font que rajouter au mille-feuilles technobureaucratique, ils arrivent à maintenir une qualité de soins qui permet aux enfants et adolescents de bénéficier de prises en charge dignes de ce nom. Malheureusement les listes d’attente s’allongent à l’infini, plongeant non seulement les enfants et leurs familles dans le désarroi, mais aussi les soignants dans une souffrance éthique insupportable.

Je ne saurais trop recommander à tous les soignants qui sont intéressés et concernés par ces problématiques de se réunir en constellations transférentielles pour penser à plusieurs les soins pour un enfant, lui fabriquer un costume thérapeutique sur mesure avec ses parents et leurs alliés, et ainsi reprendre en main l’organisation d’un soin humanisant et civilisateur, à l’inverse de l’application robotisée de protocoles issus des seules approches statistiques.

MFDS : Les formations que tu dispenses autour de la psychothérapie institutionnelle sont plébiscitées. Elles donnent une épaisseur historique aux problématiques d’aujourd’hui et dans le même temps, elles redonnent aux professionnels l’envie de développer des pratiques collectives dans leurs institutions. Dans un environnement dégradé, quelles sont à ton avis les priorités et les leviers à actionner pour tenir le coup ?

P. Delion : La formation est précisément un des leviers majeurs de cette résistance à la déconstruction de nos savoir-dire, savoir-faire et savoir-penser à plusieurs. Et je ne saurais trop remercier Erès d’avoir eu l’intelligence de se doter d’un tel service de formation. Je rencontre énormément de soignants qui sont désespérés de la situation et j’essaye de leur accorder toute mon attention. Mais plutôt que de seulement pleurer avec eux, ce qui peut m’arriver dans certaines circonstances tellement dramatiques, je tente de les convaincre que si, dans leur lieu de travail, ils peuvent se retrouver au moins à trois (taille minimale d’un groupe) pour parler authentiquement des expériences qu’ils traversent avec les patients dont ils accueillent les pathologies souvent graves, et que, dans ces petits groupes, ils partagent le plaisir de comprendre ce qui se passe dans des comportements réputés insensés, alors cette énergie leur servira de base phorique pour redevenir les acteurs d’une prise en charge à visage humain, plutôt que de rester les serviteurs d’un protocole général. Lors de ces réunions à trois soignants au moins, le plaisir diffuse et d’autres soignants seront intéressés pour les rejoindre. Ces petits îlots de travail institutionnels peuvent former des archipels, et les formations contribuent à renforcer les liens entre eux. On peut penser que nous allons bientôt toucher le fond de la déshumanisation psychiatrique, et que, devant cet effondrement, des alliances nouvelles pourront émerger et contribuer à une rénovation de nos fondamentaux psychiatriques, non pas en attendant la révélation promise des seules neurosciences, mais en s’attaquant dès maintenant à soutenir la réalité de la complexité de la psychiatrie, c’est-à-dire, en pensant les articulations nécessaires entre tous les champs de connaissance qui éclairent ces pathologies, et ce, sans hiérarchie entre eux

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