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Entretien avec Xavier Bouchereau



 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Xavier, en quelques années, tu es devenu un de nos auteurs de référence concernant le travail social et médico-social et la formation. Consultant indépendant et chef de service en milieu ouvert, tu exerces en protection de l’enfance depuis près de vingt ans (département Loire-Atlantique). Tu as publié deux ouvrages aux éditions érès (Les non-dits du travail social, 2012 et La posture éducative, 2017) qui connaissent du succès au long cours. Et tu as accepté de prendre la suite de Philippe Gaberan comme responsable scientifique de notre activité de formation. En janvier 2025, paraît le premier livre d’une nouvelle collection « Second souffle » qui a pour ambition de (re)trouver du sens au travail du lien social et qui affiche le Minotaure comme logo. Peux-tu nous dire ce qui a motivé ton désir d’ouvrir cette nouvelle collection dans notre catalogue qui en compte déjà plusieurs dans ce champ disciplinaire ?

Xavier Bouchereau : L’idée part d’un constat simple et que nul ne conteste plus désormais – il suffit de lire les dernières publications du Conseil supérieur du travail social ou de la défenseure des droits – notre secteur va mal, il a perdu ses repères et on est en train de lapider son héritage à bas bruit. Beaucoup de professionnels s’interrogent : où est donc passé le sens ? Que peuvent encore nos métiers dans notre société contemporaine ? Sommes-nous encore entendus, ou même simplement attendus ? Et toutes ces questions qui agitent les professionnels de terrain, comme les cadres, sont le terreau d’un profond malaise qui mine le secteur. Nous pourrions très bientôt manquer cruellement de femmes et d’hommes pour exercer nos métiers, alors qu’ils sont aussi essentiels que passionnants.

Mais je veux croire qu’il n’existe pas d’impasses d’où on ne voit pas le ciel en levant les yeux. Nous pouvons trouver des issues favorables comme Thésée sut se sortir du labyrinthe de Dédale, avec ingéniosité et ténacité. Mais pour y parvenir, nous devons regarder la réalité en face, réfléchir ensemble, nous poser des questions, même les dérangeantes, celles sur lesquelles on bute, celles qui annoncent de la discorde, dans la mesure où elles sont constructives. C’est pourquoi j’ai voulu créer cette collection, et je remercie les éditions érès de me donner les moyens de réaliser ce projet. Je souhaite offrir un lieu de pensée propre au travail social, un espace où les idées s’entrechoquent, se frottent, où les différences s’assument et se respectent pour mieux penser un avenir en commun. Le travail social, ça se travaille ensemble, avec nos singularités, nos aspérités, nos convictions, nos désaccords. Nous avons besoin de tous.

MFDS : Le premier volume, L’éducateur et le psychanalyste. Dans les dédales d’une mutation sociale, est constitué d’un dialogue avec Jean-Pierre Lebrun, psychiatre, psychanalyste à Bruxelles, auteur de nombreux ouvrages, notamment aux éditions érès, dont Le monde sans limite (érès, 1997) a marqué un tournant dans l’analyse des effets des mutations du lien social sur la construction de la subjectivité. En quoi ce volume est-il emblématique du projet de la collection ? Comment as-tu élaboré son contenu en interaction avec Jean-Pierre Lebrun ? Quelle en est la finalité ?

XB : Effectivement, Un monde sans limite a marqué un tournant dans l’analyse de la question sociale. La pensée de Jean-Pierre Lebrun est complexe et transversale, elle attrape le réel de notre société contemporaine dans ses multiples manifestations et tente de lui donner un sens à partir des apports de la psychanalyse, dans sa dimension anthropologique. Elle nous fait réagir, nous interpelle. J’ai trouvé intéressant de commencer cette collection en tentant de mieux comprendre notre environnement, la genèse des mutations sociétales profondes qui nous impactent et nous influencent tous les jours, dans les détails du quotidien. On a parfois le sentiment que les choses nous dépassent, que c’est plus fort que nous. C’est pourquoi il est si important de pouvoir prendre de la hauteur. Nous devons essayer d’appréhender les logiques dont nous pensons qu’elles sont immuables alors qu’en réalité elles ont une histoire, elles ont un début et elles auront donc une fin. Nous pouvons changer ces logiques, préparer des jours meilleurs ; il faudra du temps, mais si nous faisons de nos questions des enjeux collectifs nous y parviendrons. Et même si les scenarii qu’on nous propose sont souvent les mêmes, rien n’est jamais écrit d’avance.

Avec Jean-Pierre Lebrun, nous avons pris le parti de faire dialoguer nos cliniques respectives, à partir d’exemples, de questions concrètes, d’observations du quotidien, de préoccupations qui traversent les professionnels, de celles qui agitent nos institutions, afin que chacun puisse y puiser des éléments susceptibles de nourrir sa propre réflexion. Pas de vérité, mais des fragments d’analyse pour participer à un indispensable débat qui ne se résume pas à l’affrontement de points de vue trop souvent à l’œuvre aujourd’hui. Penser la complexité est plus que jamais devenue une nécessité.

MFDS : Je crois que tu prépares un deuxième ouvrage dans le même esprit avec le pédagogue engagé qu’est Philippe Meirieu. Peux-tu nous en parler ?

XB : Oui, je suis ravi et honoré que Philippe Meirieu ait accepté d’engager cette collaboration. Nous verrons bien où elle nous mène, mais nos premiers échanges sont très prometteurs, je crois. Là encore, nous allons apprendre de nos expériences respectives et tenter de partager avec les lecteurs le fil de notre réflexion dialogique. J’aime beaucoup cette idée du dialogue, de se laisser surprendre par l’intelligence de l’autre, de pouvoir exposer sa propre pensée, sans prétention de vouloir l’imposer. Alors, quel plaisir pour moi de partager avec le lecteur ces moments d’échange autour de questions qui m’animent et me déstabilisent parfois ! Toutefois, pour être tout à fait juste, je dois ajouter que mon désir de travailler avec Philippe Meirieu s’inscrit dans une certaine cohérence. Il répond à un itinéraire réflexif dont la première étape s’est faite avec Jean-Pierre Lebrun. Après avoir tenté d’éclairer les enjeux sociétaux de notre nouvel environnement de travail, il m’est apparu intéressant de revenir à la question éducative, au cœur de mon métier. Qu’est-ce que vraiment l’éducation ? Qu’attendons-nous encore des éducateurs ? Que peut l’éducation dans notre société ? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies ; simples dans leur énoncé, elles sont pourtant à l’origine de bien des malentendus. Philippe Meirieu, grand spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, militant actif pour l’intérêt de l’enfant, est un interlocuteur de choix pour aborder ces questions.

MFDS : As-tu dans l’idée de ne publier dans « Second souffle » que des ouvrages issus d’entretiens ?

XB : Non, bien entendu. Alors, il est vrai que ces livres d’entretien feront office de fil d’Ariane dans cette nouvelle collection, et ils me permettront, si tout va bien, d’y faire figurer une diversité d’approches. Comme je l’ai dit, il s’agit de témoigner d’un itinéraire de pensée en découvrant ou en redécouvrant des auteurs qui font référence dans leur domaine et qui acceptent de partager leur réflexion avec un professionnel de terrain. Idéalement, j’aimerais également que cette nouvelle collection soit le lieu d’expression de la créativité de nos métiers, de leur capacité à rebondir. C’est pourquoi je souhaiterais y intégrer les manuscrits qui témoigneront d’un renouvellement de nos pratiques, qui mettront en valeur les faces cachées de nos métiers, la noblesse de nos engagements. Je le répète, car c’est fondamental pour moi, pas d’idées préconçues, pas d’endoctrinement, pas de pensée monolithique, mais de la diversité, du contradictoire, du décalage, tout ce qui peut nous aider à soulager le présent et à imaginer un autre avenir. Ne cessons pas d’y croire, sachons regarder les merveilles des petites choses, car, comme l’écrivait Victor Hugo, sous nos yeux « il y a ce possible, cette fenêtre du rêve ouvert sur le réel ».

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