Sylvain Missonnier


par Sylvain MISSONNIER,
le 1 janv. 2003

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Sylvain, nous nous sommes rencontrés pour la première fois à Bordeaux aux premières vendanges de Monsieur Bébé orchestrées par Patrick Ben Soussan. Depuis, nous avons mené ensemble plusieurs projets collectifs dans le cadre de la collection Mille et un bébés (1), la revue Spirale, avec notamment les deux derniers numéros consacrés à « La sucette dans tous ses états2 », mais aussi un volume de la collection multimédia « A l’aube de la vie3 ». 2003 inaugure pour nous une nouvelle aventure puisque nous avons décidé de poursuivre ensemble la collection « La vie de l’enfant » que Michel Soulé a créée en 1959 et dirigée jusqu’en 1999 aux ESF avant de te la confier en l’an 2000. Avant de nous expliquer l’histoire de cette collection mais surtout la manière dont tu entends maintenant la diriger au sein des éditions Érès, pourrais-tu présenter à nos lecteurs l’itinéraire qui t’a conduit à t’intéresser à la périnatalité et à l’édition ?

 

Sylvain Missonnier : La périnatalité, je suis tombé dedans en naissant ! Mon père était obstétricien et j’ai vécu dans une atmosphère familiale rythmée par les « gardes ». Enfant, je le suivais fièrement le dimanche et j’ai assisté ainsi précocement à des accouchements. Cette fascination initiale pour la naissance a été transitoirement supplantée par la philosophie, découverte en terminale. En fin de cursus à la Sorbonne, une autre surprise m’attendait : la psychanalyse. Je la rencontrais avec l’enseignement de Sarah Kofman et le témoignage enthousiaste d’analysante d’une étudiante qui m’invitait à expérimenter le divan… et qui est devenue ma femme. Peu après le début de ma cure, je m’inscrivais en faculté de psychologie avec la ferme intention de devenir psychanalyste.
 

Plus tard, pendant les années de doctorat, l’immersion en maternité associée à l’enseignement de Serge Lebovici et Monique Bydlowski m’a permis d’unifier les composantes obstétricales, philosophiques et psychanalytiques de mon « mandat transgénérationnel » de maïeuticien. Aujourd’hui, clinicien-chercheur à la maternité de Versailles et maître de conférences à l’université de Nanterre je continue, finalement, d’aller là d’où je viens : la clinique des origines !
 

Pour l’édition, l’initiation a eu lieu dans le secondaire avec la responsabilité du journal du lycée. J’en ai gardé un souvenir impérissable. En 1994, quand ma femme a créé la revue mensuelle le Carnet/PSY, dès le premier « bouclage », j’ai retrouvé ce rare sentiment mêlé d’inquiétude et de plaisir de la responsabilité simultanée du fond et de la forme. Avec le « jardinage » incessant du site Internet de cette revue4, je cultive aussi la même passion.
 

Autant dire que lorsque Michel Soulé m’a proposé la direction de sa collection, je ne me suis pas fait prier. « La vie de l’enfant » évoquait pour moi avant tout quelques titres « historiques » dont la lecture m’avait marqué : La dynamique du nourrisson (1983), avec le premier texte traduit de Berry Brazelton et la naissance de « l’enfant imaginaire » de Soulé ; Mère mortifère, mère meurtrière, mère mortifiée (1984), correspondant à ma prise de conscience de la souffrance psychique parentale face à l’enfant prématuré ; Le placement familial (1989) de Myriam David, ma première rencontre livresque avec cette grande pionnière de la clinique infantile…

 

M-F D-S : Lorsque tu nous as demandé si nous serions prêts à accueillir dans notre catalogue la nouvelle production de la collection « La vie de l’enfant » que les éditions ESF ne souhaitaient pas poursuivre, je t’ai spontanément donné un avis favorable car elle me semblait correspondre tout à fait à nos objectifs éditoriaux. L’équipe Érès a confirmé mon élan en émettant cependant un doute sur la pertinence de garder le nom de cette collection, propriété des ESF, ce qui pouvait occasionner des confusions notamment chez les libraires. Peux-tu nous dire en quoi cela te paraissait si important de le conserver ?

S. M. : Pendant mes études de psychologie, Michel Soulé représentait pour moi un véritable mousquetaire de la psychiatrie infantile avec ses comparses Serge Lebovici et René Diatkine ! Cette clinique du jeune enfant que j’esquissais sur le terrain m’attirait beaucoup et je dévorais leurs écrits avec admiration comme autrefois les aventures de Dumas. Chemin faisant, j’ai eu la chance de travailler d’abord avec Lebovici5, puis avec Soulé. C’est sous le signe du prénatal que la rencontre avec ce dernier s’est effectuée, il y a une dizaine d’années dans le « Groupe de réflexion sur le diagnostic anténatal » de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul animé par Didier David et Sylvie Gosme-Séguret. Ce sont les premières rencontres interdisciplinaires dont j’ai tiré profit : obstétriciens, généticiens, pédiatres, sages-femmes, puéricultrices et « psys » y cogitaient – dans une inédite mutualité – les vertiges et les promesses de cette clinique innovante.
 

Alors que je venais de publier ma première recherche sur l’échographie obstétricale comme espace potentiel de prévention des troubles de la parentalité (1998), Michel Soulé m’a proposé, à la fin d’une des réunions du groupe, de réaliser avec lui, Marie-José Soubieux et Luc Gourand le coffret multimédia de la collection « L’aube de la vie ». Ensemble, nous avons beaucoup travaillé pendant deux ans. C’est au cours de ce chantier que j’ai véritablement fait connaissance avec Soulé : le pragmatisme de son acuité clinique, son gai-savoir psychanalytique et son humour (c’est une des personnes les plus drôles que je connaisse !) font de lui un compagnon de route particulièrement stimulant.
 

En défendant chez Érès, la pérennité du nom de la collection fondée par ce mousquetaire, je m’inscris donc dans une filiation qui comporte des valeurs « cardinales » ! :
- d’abord, un enracinement princeps dans l’observation et la clinique, matrices de nos hypothèses théoriques et non servantes ;
- ensuite, le recours à une boussole dont le nord magnétique est aussi fermement psychanalytique qu’à l’abri de tout dogmatisme sectaire. Dans cet espace épistémologique ouvert, les autres pôles des sciences humaines et expérimentales sont vivement conviés à un « complémentarisme6 » bien tempéré ;

- la volonté d’offrir aux acteurs de la santé mentale dans leur diversité des ouvrages de référence où lisibilité ne rime pas avec simplisme est une autre valeur identitaire importante ;

- enfin, le souci de promouvoir dans cette collection, l’infinie diversité contenue dans l’intitulé générique « La vie de l’enfant ». De l’enfant imaginaire dans la tête des parents virtuels à l’adolescent rappeur, il y a tout un monde ! Chacun des ouvrages est à concevoir comme une pièce de cet immense puzzle que Soulé a fort bien engagé et que j’aimerai poursuivre à la croisée des domaines psychanalytique, psycho(patho)logique, médical, social, historique, anthropologique…

 

M-F D-S : Cet attachement quasi « filial » au nom de la collection nous a donc conduits à formaliser un accord avec notre confrère, et nous avons convenu que les ESF poursuivaient la commercialisation de tous les titres parus dans la collection, y compris ceux de 2002, jusqu’à l’épuisement du tirage. Les éditions Érès décideront ensuite au coup par coup de l’opportunité de rééditer certains titres lorsqu’ils seront épuisés depuis plus de six mois. En revanche, elles assureront la parution des nouveaux titres dans un format et sous une maquette totalement différents. Tu nous diras peut-être l’inspiration qui nous a poussés à choisir la couverture qu’Anne Hébert a imaginée.

S. M. : Quand tu m’as montré ce projet de maquette de la couverture, j’ai tout de suite été séduit. De nombreux proches et le comité éditorial ont réagi de même. Au départ, je t’avais transmis le célèbre tableau L’enfant au pâté de sable de Pierre Bonnard comme premier canevas. J’ai toujours ressenti cet enfant au béret comme un « bonsaï » humain qui exprime avec une force incroyable l’actuel et le virtuel de son devenir. Le talent d’Anne Hébert consiste à mes yeux en ceci : elle a donné à cet enfant un environnement à la mesure de tous les possibles. Le meilleur comme le pire de l’imaginaire et du réel, du dedans et du dehors, du sauvage et du civilisé, de la créativité et de la vulnérabilité, de la dépendance et de la séparation/individuation… sont présents en filigrane. Elle a réussi à condenser le puzzle que j’évoquais à l’instant. En variant les couleurs de cette trame pour chaque titre, on pourra complexifier encore le bouquet des résonances.

 

M-F D-S : Pour 2003, le programme est déjà alléchant… Peux-tu nous en dire quelques mots ?

S.M. : On va inaugurer la collection chez Érès avec une valeur sûre : un ouvrage de Francisco Palacio Espasa sur la dépression chez l’enfant. Le titre, Dépression de vie, dépression de mort, suggère combien les paliers de la conflictualité dépressive chez l’enfant et ses parents peuvent être synonymes de maturation comme d’aliénation. À la suite de Bertrand Cramer, l’auteur dirige le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de Genève et il s’appuie sur une solide expérience. Ce premier livre répond bien aux orientations de la collection : ancrage résolument clinique ; fondation théorique psychanalytique qui ne masque pas, mais favorise la créativité de l’auteur ; convivialité épistémologique ; lisibilité exempte d’ésotérisme ; attention conjointe au psychologique et au psychopathologique ; lectorat potentiel pas uniquement « psy » mais, plus largement, « santé mentale ».
 

C’est ensuite un ouvrage du psychanalyste anglais Peter Fonagy que nous allons publier : Psychanalyse et théorie de l’attachement. Ce livre obtient un vif succès en Angleterre et aux États-Unis. Il est primordial que le lecteur francophone puisse accéder à la traduction de ce remarquable éclairage épistémologique sur l’intrication thérapeutique – désormais incontournable – de la psychanalyse d’aujourd’hui avec l’héritage de Bowlby. C’est un acte identitaire fort pour la collection de publier Fonagy car, à mon sens, ses travaux sont actuellement une excellente illustration d’une recherche clinique psychanalytique inventive mettant en synergie « l’enfant réel » de l’observation clinique et « l’enfant reconstruit » de la cure d’adulte.

Dans cet esprit, nous avons d’autres projets pour le deuxième semestre 2003 mais préservons un peu de suspens…
 

M-F D-S : Même si, pour l’éditeur que nous sommes, tu es l’unique interlocuteur pour la collection « La vie de l’enfant », tu as réuni autour de toi un petit groupe éditorial capable de donner un avis éclairé sur les manuscrits et d’initier une réflexion sur les champs à explorer, les professionnels à solliciter…

S.M. : En effet, j’ai souhaité un fonctionnement collégial et interdisciplinaire.
J’ai donc demandé à une sage-femme (Edwige Dautzenberg), une pédiatre (Nathalie Boige), trois psychiatres-psychanalystes (Pierre Delion, Bernard Golse, Michel Soulé) et trois psychologues-psychanalystes (Dominique Blin, Anne Frichet, Sylvie Gosme-Séguret) de s’associer à moi pour constituer un comité éditorial. Tous ont au moins trois points communs : ils sont d’authentiques cliniciens, papivores et promoteurs de la collection ! Mais je compte aussi sur leurs différences pour contacter des auteurs d’horizons divers et critiquer les manuscrits. Ces derniers sont toujours évalués au minimum par deux membres du comité. Je m’appuie sur leur plaidoirie et ma propre lecture pour prendre, in fine, ma décision. Je sais aussi que je pourrai bénéficier d’échanges réguliers avec toi, Marie-Françoise et que, dans la mesure du possible, tu seras des nôtres (avec Liliane Gestermann) aux réunions du comité.

 

1- Filiations à l’épreuve, coordonné par L’Escabelle, n° 51, 2002 ; Le bébé et ses institutions, sous la direction de Pierre Delion, Mille et un bébés n° 44, 2001 ; Peut-on voir la vie ? L’échographie obstétricale, n° 40, 2001 ; Signes de souffrance en périnatalité, n° 36, 2000 ; Un bébé est battu, n° 14, 1998 ; Grossesse et naissance : le partage, n° 6, 1997.

2- La sucette dans tous ses états 1 et 2, dossier coordonné par Sylvain Missonnier et Nathalie Boige, Spirale n° 22 et n°23, Érès, 2002.

3- Michel Soulé avec Luc Gourand, Sylvain Missonnier et Marie-José Soubieux, L’échographie de la grossesse : les enjeux de la relation,
coffret comportant un ouvrage et 4 cassettes vidéo et un Cdrom réalisés par Alain Casanova et Monique Saladin.

4- www.carnetpsy.com

5- Voir En Serge Lebovici, le bébé, Dossier coordonné par P. Ben Soussan et S. Missonnier, Spirale n°17, 2000.

6- G. Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Paris, Flammarion, 1972.

 

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