Claude Deutsch (par Audrey Minart)


par Claude DEUTSCH,
le 15 juin 2017

  Claude Deutsch et la reconnaissance des personnes en souffrance psychique :
  « L’absence de raison n’est pas l’absence de pensée. »

  Cofondateur de l’Association d’usagers en santé mentale Advocacy France, Claude Deutsch vient de
  publier
Je suis fou et vous ?

  Il revient, entre autres, dans cet ouvrage, sur les représentations sociales du « fou », de « l’aliéné »,
  à travers l’Histoire, la discrimination dont il fait l’objet, et milite pour une meilleure reconnaissance
  sociale comme juridique des personnes en souffrance psychique.

  Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

  Pourquoi avoir choisi le terme de « fou » pour le titre de ce livre, un terme plutôt péjoratif ?

C’est la reprise du slogan d’une campagne anti-discriminatoire que nous avions menée dans le cadre de l’association Advocacy France en 2008. C’est dans la même logique que celle de la gay pride : il s’agit de reprendre le signifiant pour dénoncer la discrimination. Par ailleurs, si l’idée de maladie mentale constitue un présupposé essentiel, il n’a jamais été montré que cette idée renvoyait vraiment à une maladie… On n’a pas non plus montré le contraire, certes, et je me garderai bien de le faire. Quoi qu’il en soit, si le terme pour désigner ces personnes a changé suivant les époques, puisque l’on a aussi parlé d’« insensé » ou d’« aliéné », il s’agit de nommer une même stigmatisation. La thèse défendue ici est qu’il ne faut pas considérer ces personnes comme étant à part, mais comme des personnes à part entière.

 

Vous parlez des représentations de la folie à travers l’Histoire… Finalement, ce qui domine n’est-il pas la peur de ne pas pouvoir contrôler ceux qui en seraient atteints, et qu’ils soient potentiellement dangereux ?

Oui, et pire encore : ils nous renvoient à notre propre souffrance… Freud évoque cette question dans son écrit sur « l’inquiétante étrangeté » : on va désigner l’autre comme différent, car on a trop peur de cette émotion chez nous-même. C’est quoi la folie ? Au bout du compte, c’est essentiellement le sentiment de la perte du sentiment d’exister… C’est une affaire de représentations de soi-même, de comment on peut se sentir exister.

 

Vous écrivez que « folie et déraison ne se confondent pas » ou encore que « l’absence de raison n’est pas l’absence de pensée. » Vous distinguez donc bien ce que l’on a tendance à réunir ?

Oui et je trouve cela dramatique de réunir les deux… Selon moi, le siège du « penser » vient beaucoup plus du cœur et des poumons que du cerveau… C’est d’abord la vie affective qui gouverne. Je reconnais que c’est un présupposé de base qui est discutable. C’est aussi, d’ailleurs, la ligne de partage entre les psychanalystes et les comportementalistes. Ce qui se distingue aussi de la clinique médicale…

 

Vous critiquez d’ailleurs la médicalisation…

Je ne dis pas qu’elle est inutile, mais qu’elle n’est pas suffisante pour lutter contre la discrimination.

 

Vous dites aussi que ce n’est pas l’insensé qui est incompréhensible, mais que c’est nous qui ne comprenons pas l’insensé… Aurait-il quelque chose à nous apprendre ?

Toujours. Mais mon prochain a toujours quelque chose à m’apprendre... Moi j’ai appris beaucoup des personnes en souffrance psychique… Notamment la patience de savoir recevoir. J’ai appris, fondamentalement, cette question de "l'attente active". Une attente peut être passive… On peut attendre que la personne change. Mais elle peut aussi être active. Dans ce cas, la personne peut recevoir cette attente, et s’appuyer dessus. Quand la souffrance psychique est en jeu, il faut toujours penser en termes d’action commune, que "quelque chose se passe" sans pour autant imposer son point de vue.

 

Comment la disqualification s’opère-t-elle aujourd’hui en pratique ?

Un exemple concret : une personne se présente pour un emploi, et l’employeur remarque des absences dans son CV. Elle évoque une hospitalisation en psychiatrie. Et là, l’entretien se termine car la personne va être disqualifiée dès la seconde où l’on a appris qu’elle a été en psychiatrie, et avant même qu’elle ait pu avancer ses arguments… Elle est donc décrédibilisée avant même d’avoir parlé. Y compris dans les instances qui sont prévues pour l’accueillir, d’ailleurs. L’usager en santé mentale a pourtant son mot à dire. La prise de parole est un moyen d’émancipation, d’où ce concept d’ « empowerment »… qui n’est pas une technique médico-pédagogique.

 

Comment peut-on œuvrer pour changer de paradigme ?

Il faut s’appuyer sur la convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées (http://www.un.org/french/disabilities/default.asp?id=1413 ), et notamment l’article 12, qui repose sur la reconnaissance de la capacité juridique des personnes handicapées. Déjà, si l’on supprimait la tutelle, cela aiderait à révolutionner les pensées et des mœurs… Fondamentalement, il faut remplacer l’idée qu’il faut se substituer à la personne pour la prise de décision, par celle d’un accompagnement à la prise de décision. Mais changer de paradigme est un travail terrible.

Voir aussi la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=duhLGMQMFWY

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