Daniel Delanoë (par Audrey Minart)


par Daniel DELANOE,
le 25 août 2017

  Psychiatre et anthropologue, chercheur associé à l’Inserm, Daniel Delanoë a mené l’enquête
  sur les raisons de la pratique des châtiments corporels sur les enfants.
  Et force est de constater qu’en plus de provoquer sidération et traumatismes,
  d’augmenter l’agressivité, et l’agitation, ils sont tout à fait inefficaces
  en matière éducative. Les châtiments corporels
  ont en fait pour fonction principale d’imposer la soumission au principe hiérarchique.

  Lien vers l'ouvrage

   Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

Quelle différence entre châtiment corporel et mauvais traitements ?

C’est une distinction très importante. Il y a plusieurs niveaux de réponse. Sur le plan juridique, les châtiments corporels sont des gestes qui ne sont pas interdits. Ils peuvent même être explicitement autorisés, voire prescrits comme dans les anciens règlements scolaires. Alors que les mauvais traitements sont interdits et pénalisés. Sur le plan de l’intention, le châtiment corporel vise à infliger une douleur à l’enfant dans le but de modifier son comportement, et ce, dans un but éducatif. A l’inverse, dans le cas des mauvais traitements, il n’y a pas de but éducatif, ou bien il ne justifie pas, selon les normes culturelles, la violence exercée. Sur le plan de l’effet produit, le niveau de souffrance toléré dépend de chaque culture. Dans certaines, les coups de ceinture ou les coups de bâton sont considérés éducatifs. Dans d’autres, comme en France métropolitaine, on les considère comme un mauvais traitement. Ce n’est donc pas tellement le niveau de violence en lui-même qui caractérise le mauvais traitement, mais la transgression de la norme sociale. Dans les pays occidentaux, le châtiment corporel ne doit pas provoquer de blessure, ni laisser de traces, sinon on passe dans la catégorie des mauvais traitements.

Quels sont les effets négatifs, au niveau éducatif comme psychologique ?

D’abord les châtiments corporels ne sont pas efficaces, contrairement à l’idée reçue. La fessée ne modifie pas le comportement dans le sens souhaité et surtout ne permet pas à l’enfant de s’approprier une norme de comportement. Ainsi, quand je reçois  des parents qui ont pu me dire qu’ils donnent des fessées, je leur demande s’ils pensent que cela marche, ils me répondent que non, que l’enfant continue à être agité et désobéissant, et même que la situation empire. Le simple fait de leur poser la question leur permet de se rendre compte que ce n’est effectivement pas efficace. La claque ou la fessée ne permettent pas non plus de diminuer l’agressivité ou l’opposition de l’enfant. Au contraire, la violence éducative augmente les comportements d’agressivité, et d’agitation et affecte les capacités d’apprentissage. En revanche quand je suggère aux parents d’arrêter, et qu’ils le font, les résultats positifs sont souvent rapides et importants. Sur le plan de la morale, quand un parent tape un enfant, il lui montre et lui enseigne qu’on règle le conflit ou le désaccord par la violence physique. Très souvent on confond autorité et violence, alors que l’autorité c’est l’obéissance consentie à quelqu’un, parce que l’on a confiance en l’expérience et la connaissance de cette personne. Les châtiments corporels imposent l’obéissance par la contrainte… C’est donc tout le contraire de l’autorité.

Comment expliquer que la fessée soit, encore aujourd’hui, très culturellement ancrée dans les sociétés occidentales, et notamment en France ?

On retrouve la violence éducative dans toutes les cultures, depuis des millénaires. Auparavant, on utilisait beaucoup le fouet, puis le martinet. Il y a une évolution des mentalités sur ce qui est acceptable ou non. Il semble bien que la pratique des  châtiments corporels soit apparue avec les hiérarchies sociales, l’esclavage, les chefs, les rois, les castes et les classes. En Europe, ils ont été justifiés par Saint-Augustin, l’inventeur du péché originel. Selon lui, nous serions dès la naissance porteurs du péché d’Adam et Ève. Il faut donc baptiser l’enfant mais aussi le frapper pour le sauver. Aujourd’hui en France, on l’a vu avec le mouvement contre le mariage pour les personnes de même sexe, la culture catholique dominante imprègne les mentalités d’une partie de la population, ce qui contribue fortement à la résistance vis-à-vis de l’interdiction des châtiments corporels, pourtant exigée par l’ONU et le Conseil de l’Europe. Des études anthropologiques montrent aussi une forte association entre la violence envers les enfants et la violence envers les épouses. Il s’agit dans les deux cas d’incorporer la soumission au principe hiérarchique.

Comment aider les parents à procéder autrement ?

Il est d’abord indispensable que l’État condamne très clairement les violences éducatives, comme l’ont fait les pays nordiques, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne et d’autres pays qui ont voté des lois interdisant explicitement les châtiments corporels de l’enfant. De simples conseils aux parents ne sont pas suffisants. Quand il y a interdiction, les parents cessent de frapper leur enfant. Il faut en même temps informer sur les effets négatifs et l’inefficacité de la violence éducative, de la claque et de la fessée. Car quasiment tout le monde est persuadé qu’elles sont efficaces, y compris la plupart des professionnels français qui ignorent les études épidémiologiques parues sur la question. On dit qu’une bonne fessée ça ne fait jamais de mal, qu’elle ramène à la réalité, qu’elle met des limites... Mais si l’on disait la même chose pour une épouse, on trouverait ce discours intolérable. Pourquoi donc l’accepter pour des enfants qui sont vulnérables et entièrement dépendants de leurs parents ? Il faut savoir aussi que les coups ont des effets neurobiologiques et provoquent la sidération de certaines structures cérébrales impliquées dans la mémoire émotionnelle et les apprentissages. Les effets sont donc particulièrement traumatiques chez l’enfant. Il y a aussi un travail à faire sur les méthodes d’éducation non violentes, d’autant plus que l’arrêt des coups a un effet immédiat : l’enfant est moins opposant, moins agité, plus facile à vivre. Si les parents faisaient l’effort de se contenir, ils gagneraient en autorité et les enfants pourraient leur faire davantage confiance. L’interdiction les y aiderait, et leur parole serait probablement davantage respectée.

Il faut agir au niveau de la loi, car, comme je l’ai montré dans ce livre, et comme le dit Maurice Godelier dans la postface, « la violence éducative est fondamentalement un fait social, et non l’effet d’une pulsion agressive ancrée pour l’éternité dans notre psychisme ».

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