Entretien avec Gérard Neyrand


par Audrey Minart
le 15 févr. 2018

« La tâche des couples est aujourd’hui complexe »

  Auteur de « L’amour individualiste », Gérard Neyrand est sociologue,
  avec une primo-formation en psychologie clinique,
  et professeur à l’université de Toulouse.
  Dans son ouvrage, il évoque les nombreux paradoxes
  que le couple moderne se doit d’affronter,
  tiraillé entre l’individualisme et l’idéal de fusion amoureuse.

   Lien vers l'ouvrage

   Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

 

 

 

Vous écrivez que l’amour est « indéfinissable ». Quelles en sont les conséquences ?

J’insiste effectivement sur le fait que l’amour est à la fois une référence extrêmement forte dans le système familial et conjugal, mais qu’en même temps il ne peut pas véritablement être défini. La conséquence est qu’il peut exister de multiples interprétations de ce qu’il est, et que quand les partenaires conjugaux parlent d’amour, ils ne font pas toujours référence à la même chose. Par ailleurs, dans la mesure où le terme est assez indéfinissable, il y a des formes d’amour qui s’avèrent différentes, ou divergentes, d’autant que les sentiments ressentis sont susceptibles de varier, alors qu’il n’y a qu’un terme pour le définir, celui d’amour.

Vous soulignez qu’il est aussi très difficile d’exprimer des sentiments négatifs ou hostiles, alors que l’ambivalence est incontournable dans tout sentiment d’amour ?

Bien sûr. La clinique, notamment psychanalytique, nous a appris que les sentiments sont souvent ambivalents, et que seul leur versant positif est valorisé. Les plus négatifs sont refoulés, déniés, passés sous silence… Or, beaucoup de conflits, voire de séparations, sont liés à ce masquage de l’aspect ambivalent du sentiment amoureux, d’autant plus fort que le sentiment ressenti l’est.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise la conjugalité moderne ? Au-delà de l’individualisme dont vous parlez, que l’on relie souvent à l’augmentation des divorces…

Il est vrai que je parle d’individualisme dans mon titre, et que le relier à l’amour peut paraître contradictoire, puisque l’amour est censé être altruiste. Nous sommes aujourd’hui dans un individualisme contemporain qui est à la fois politique et économique, mais qui a investi, en quelques sortes, la sphère de l’intimité. Il y a des paradoxes dans la façon dont on utilise le terme d’ « individualisme ». C’est souvent pour formuler une critique, puisqu’il valorise le retour sur soi, alors qu’il a aussi un côté tout à fait positif qui est l’affirmation du sujet et de l’autonomie des personnes. Ainsi, les couples contemporains sont de plus en plus référencés à l’amour, qui est devenu le motif essentiel de formation du couple et de son maintien, ce qui diffère des époques antérieures où les aspects économiques et patrimoniaux étaient plus présents. Et cela rend le couple beaucoup plus fragile, parce que le sentiment amoureux est difficile à définir, et qu’il est susceptible d’évoluer rapidement, jusqu’à se transformer en son contraire.

Vous évoquez aussi une « tentative de réinstitution du couple face à la montée des incertitudes ». N’est-ce pas également paradoxal ?

Si, et cette tentative on la voit dans le mariage pour tous. Il s’agit de légitimer l’union homosexuelle que l’on a essayé de détourner en 1999 avec le PACS, qui donne pourtant moins de droits, et n’a pas la même valeur symbolique. Nous sommes dans un contexte où les divorces augmentent, tout comme les unions libres et les discours de remise en perspective des mariages, notamment féministes, dénonçant la domination masculine à travers les institutions. Et tout cela est venu saper la dimension institutionnelle du mariage, même s’il a moins perdu en dimension symbolique.

L’entente conjugale serait « le résultat d’un équilibre instable » qui requiert, pour durer, une « désillusion constructive ». Cela a l’air bien compliqué... Comment lier les individualités et le caractère symbiotique d’une union conjugale ?

Je trouve effectivement que la tâche des couples est aujourd’hui complexe et ardue, compte tenu de la contradiction qu’il peut exister entre l’affirmation de l’autonomie individuelle et la volonté de vie conjugale. Jusqu’aux années 1960 environ, on parlait surtout de son conjoint comme de sa « moitié », dans une vision très fusionnelle de l’union. Le passage à la deuxième modernité familiale à la fin des années 1970 a été porteur d’un autre modèle de couple, comme de famille : il s’agit plus d’un modèle d’union de deux personnes qui gardent une certaine autonomie l’une vis-à-vis de l’autre, qui peuvent avoir des loisirs qui ne sont pas communs, des activités chacune de leur côté, tout en formant un couple. Et ça ne remet pas en question le fait qu’il y a une dimension fusionnelle dans l’union, notamment dans son aspect sexuel, où le sujet perd les limites de son moi. Dans le meilleur des cas. Mais le reste du temps, la logique d’affirmation des individualités aboutit à promouvoir un couple où les individus conçoivent leur partenaire comme moyen de réalisation personnelle, au même titre que d’autres facteurs : loisirs, travail. Il est impliqué dans ce projet de réalisation de soi, mais en même temps compte tenu du haut niveau d’attente à son égard, et de l’idéalisation du rapport amoureux, il est susceptible d’être défaillant relativement facilement. D’où, effectivement, les désillusions, si l’on veut que le couple dure. Il ne peut y avoir durée que si l’on accepte un certain degré de désillusion par rapport à l’utopie conjugale idéaliste qui caractérise la période de passion amoureuse. Puis, il y a une réorganisation du sentiment amoureux, d’autant plus difficile à analyser et à identifier que l’on ne sait pas bien ce qu’est l’amour.

Quid de l’injonction à la fidélité ? C’est un paradoxe : la société semble davantage la tolérer, et en même temps elle apparaît de plus en plus insupportable pour le partenaire ?

Je me suis appuyé sur le livre de ma collègue Charlotte Le Van sur les infidélités conjugales qui cite une enquête montrant que l’injonction de fidélité s’est accrue ces dernières décennies. Plus de 80% des personnes interrogées disaient qu’elle avait grande importance pour eux, alors que la fréquence des rapports extraconjugaux a augmenté aussi. C’est d’autant plus paradoxal que la raison concrète, objective, pour laquelle l’exigence de fidélité à l’époque du mariage institutionnel, avait été posée depuis des millénaires, a objectivement disparu : la possibilité d’avoir un enfant en dehors du couple officiel. Elle a disparu grâce, bien sûr, à la diffusion des moyens modernes de contraception. Aujourd’hui, quand on fait un enfant, c’est une décision conjugale. Donc c’est paradoxal cette injonction à la fidélité, alors que l’on peut aujourd’hui éviter les naissances « illégitimes ».

Qu’est-ce que l’enfant fait au couple individualiste ?

C’est une question compliquée… Je ne pense pas que le couple soit lui-même individualiste. C’est l’amour qui l’est. Le couple aujourd’hui est un duo, mais je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il est individualiste. Il est composé de personnes qui ont une visée individualiste en même temps qu’une visée conjugale, ce qui est un des nombreux paradoxes de la conjugalité contemporaine. Donc dans ce contexte, l’enfant est bien un projet commun, mais quand il arrive, les couples ne sont pas toujours très bien préparés. Ne serait-ce que parce que beaucoup ont vécu une vie de couple avec des contraintes relativement faibles, vie que l’enfant vient perturber. Cela demande une restructuration de la vie conjugale. Et en même temps, quand on est dans une logique individualiste de réalisation personnelle, où chacun doit se réaliser et s’épanouir, le partenaire conjugal est un instrument privilégié de cette réalisation personnelle, et l’enfant va aussi être investi par cet objectif. Il peut aussi, d’une certaine façon, être posé en concurrence pour la réalisation de soi, ou par rapport au partenaire conjugal. Surtout si, en sa présence, les relations sont moins bonnes. Il y a de plus en plus de séparations conjugales avec de très jeunes enfants : on a l’impression que c’est bien l’arrivée de l’enfant qui a remis en question l’équilibre du couple.

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