Jean-Louis Laville


par Jean-Louis LAVILLE,
le 1 janv. 2005

Nous accueillons un nouveau directeur de collection et dans le même temps un nouveau courant de pensée et de recherche : nous sommes donc heureux de présenter Jean-Louis Laville, sociologue, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), titulaire de la chaire « Relations de service » et codirecteur du LISE : Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (CNRS-CNAM, Paris). Il s’intéresse à l’analyse de nos sociétés du côté de l’économie. Bien évidemment, il ne s’agit pas pour lui de cautionner le système d’économie libérale dans lequel nous vivons – il n’aurait dans ce cas pas sollicité érès pour cela ! – mais d’en analyser les failles, les ruptures, les ouvertures et les niches qui s’y développent, les conséquences sociales, l’évolution des représentations liées au travail, les perspectives de changement, etc. C’est d’ailleurs cette idée qui a décidé du titre de la collection « Sociétés en changement». Jean-Louis Laville, pouvez-vous nous expliquer votre itinéraire, vos choix d’objets de recherche, vos engagements…?

L’économie a pris une telle place dans la période contemporaine qu’il est devenu impossible d’envisager une démocratisation de la société sans démocratisation de l’économie. Or, pour de multiples raisons, cette perspective reste difficile à envisager parce qu’on a eu coutume de considérer que l’économie suivait un cours naturel, qui pouvait juste être amendé à la marge par des correctifs sociaux.

C’est donc la crise de ce compromis entre économique et social symbolisé au XXe siècle par les social-démocraties européennes qui appelle un nouvel ensemble de réflexions, comme cela a été souligné par des auteurs comme Habermas. Il ne s’agit pas de se draper dans une pose postmoderne dans laquelle il n’y aurait plus qu’individus et tribus, mais au contraire de reprendre dans un nouveau contexte des interrogations récurrentes depuis l’avènement de la modernité démocratique.

Autrement dit, se confronter à la question de l’invention d’une social-démocratie pour le XXIe siècle ou d’un nouveau rapport entre économie, social et environnement.

Du point de vue de la recherche, je m’inscris dans un mouvement qui se renforce depuis deux décennies au niveau international, et qui oppose à l’économie orthodoxe une sociologie économique abordant l’économie comme une construction sociale et un processus institutionnalisé. Dans cette nouvelle sociologie économique, se retrouvent un certain nombre de thématiques qui avaient été à l’origine de la sociologie générale et qui s’étaient un peu perdues dans l’accumulation des sociologies spécialisées.
 

Pouvez-vous nous expliquer le sens de votre démarche, qui nous a d’ailleurs convaincus de vous faire confiance, lorsque vous nous avez sollicités ?

On connaît les restructurations dans le domaine de l’édition. La situation est très proche de celle que décrivait Schiffrin dans L’édition sans éditeur, d’un côté un petit nombre de maisons d’édition très concentrées qui ont besoin d’un seuil de rentabilité tel qu’il leur interdit toute prise de risque ; de l’autre côté
des maisons d’édition universitaire qui publient des livres préfinancés, et qui sont donc peu enclines à un effort commercial. Le travail d’éditeur et de directeur de collection suppose de pouvoir se situer entre ces deux extrêmes, c’est-à-dire de pouvoir faire connaître à un public qui vient en librairie des ouvrages dont le contenu est original. Cette possibilité de ménager des rencontres entre auteurs et public est pour moi la raison d’être de l’édition, sans pour autant sous-estimer les contraintes économiques. Il me semble que ce travail si difficile à préserver dans la conjoncture actuelle peut être mise en oeuvre avec
érès.


Un de vos collègues, Vincent de Gaulejac, vous a précédé de deux ou trois ans en nous proposant de poursuivre au sein d’érès la collection « Sociologie clinique » qu’il avait créée chez DDB. Nous avions à l’époque saisi cette opportunité pour ouvrir plus largement notre catalogue sur le champ de la sociologie. Finalement, il s’agissait pour nous d’offrir un regard différent sur des sujets que nos auteurs traitaient jusqu’alors plutôt d’un point de vue psychologique ou psychanalytique. Avec « Sociétés en changement », nous nous tournons vers des domaines nouveaux mais en gardant l’approche humaniste qui nous caractérise. Je sais que vous avez toujours bien collaboré avec Vincent de Gaulejac. Pouvez-vous nous dire quels sont vos points communs et en quoi vos travaux se distinguent de ceux qu’il dirige ?

Effectivement, j’ai toujours apprécié le travail d’édition de Vincent de Gaulejac. C’est vrai que la qualité des ouvrages publiés par érès dans la collection « Sociologie clinique » a sûrement été l’un des facteurs expliquant notre prise de contact. Je pense à certains ouvrages que j’ai particulièrement aimés en tant que lecteur comme ceux d’Eugène Enriquez, Claudine Haroche1 et celui de Florence Giust-Desprairies2. Il y a donc pour moi des résonances entre ce qui est fait dans « Sociologie clinique » et ce que je vais présenter dans « Sociétés en changement ».
D’ailleurs, cette possible complémentarité a été, je crois, confirmée par les interventions que nous avons faites,Vincent et moi, dans le cadre d’une séance commune du dernier congrès de l’Association internationale des sociologues de langue française. Ce qui spécifie l’approche de « Sociétés en changement », c’est peut-être l’articulation d’une sociologie critique et d’une sociologie « possibiliste » au sens de Hirschman. En même temps qu’un travail critique, il s’agit de mettre l’accent sur toutes les expériences et les pratiques sociales qui ouvrent le champ des possibles.


Trois titres paraîtront dans le premier semestre 2005. Vous les avez choisis, notamment, pour baliser la direction que vous souhaitez donner à la collection. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Les deux premiers ouvrages vont paraître en mars 2005.

Le premier, La société flexible, fait le point sur les formes et les conséquences de la flexibilité du travail aujourd’hui. Il faut souligner combien cette élaboration collective permet, grâce à l’intégration des différentes parties, de trouver des angles inédits pour aborder la flexibilité. Il est rare d’avoir ainsi un dialogue aussi réussi entre les disciplines (philosophie, économie, gestion, sociologie). L’ensemble constitue une véritable somme des connaissances disponibles sur ce sujet.

 

Le second, Sociologie des services : entre marché et solidarité est un ouvrage personnel, plus court.Alors que l’on parle beaucoup de mondialisation, il s’intéresse aux changements induits par un autre phénomène, celui de la tertiarisation. La plupart des livres consacrés à ce sujet ne sont centrés que sur les services marchands. Cet ouvrage veut montrer que les changements entraînés par l’économie de services ne concernent pas que les activités de service. Il analyse ainsi la montée des relations de service dans les entreprises privées, mais aussi au sein du secteur public et des associations. Cette comparaison encore peu pratiquée fait apparaître la variété des configurations de service et débouche sur une réflexion transversale qui souligne l’importance de prendre en compte la dimension institutionnelle et pas seulement celle des organisations.
En fait, le retour à une typologie classique de la sociologie (société et communauté) montre que les scénarios pour l’avenir ne sont pas écrits : au projet d’une domination du marché complétée par une solidarité philanthropique s’oppose la visée d’une nouvelle phase de développement de la solidarité démocratique articulée à une économie plurielle et non réduite au marché. L’avenir des services dépendra des exigences que nous serons en mesure de faire valoir en tant que prestataires et usagers.Au-delà des préoccupations spécialisées, des différences de métiers et d’engagement, il s’agit de mettre en évidence les questions que nous pose le passage à ce que certains n’hésitent pas à appeler la société des services.

 

Le troisième ouvrage, Action publique et économie solidaire, est une réalisation étonnante. Cette publication résulte d’une coopération entre des acteurs de la société civile, des responsables politiques et des chercheurs, entre le Brésil et la France ; il sera publié en mai 2005, « année du Brésil ». Dans ces deux pays, se sont développées dans les vingt dernières années des pratiques d’économie solidaire émanant de nouvelles formes d’organisations de la société civile. Le problème désormais posé est celui du lien à l’action publique ; cet ouvrage dresse un bilan des politiques publiques qui ont émergé dans ce domaine, aux niveaux local, régional et national. C’est aussi le pari d’un livre coécrit par des chercheurs et des responsables politiques à partir de leurs points de vue respectifs et dans un dialogue fondé sur l’exigence mutuelle. Je crois que les relations entre les divers correspondants des deux pays ont été d’autant plus riches qu’elles ont bénéficié de la longue durée. Pour la première fois, démocratie participative et nouvelles formes d’économie essaient de discuter ensemble puisque l’enjeu est bien le même : construire cet « autre monde » que le contenu des expériences étudiées laisse entrevoir. Le néolibéralisme n’est pas une fatalité et les échanges internationaux regroupés dans ce volume illustrent combien l’action concrète a succédé à la résignation. En Europe comme en Amérique du Sud, même si le chemin est long et escarpé, « l’autre mondialisation » est en marche. Ce livre répond aussi à une demande de la part d’un certain nombre de collectivités locales (municipalités, régions…) qui sont en train de mettre sur pied des politiques en faveur de l’économie solidaire. Dans ce sens, ce bilan a pour objet de préparer les étapes suivantes.

 

A quel public vous adressez-vous en priorité ? Les lecteurs d’érès sont-ils susceptibles
d’y trouver matière à réflexion ?

Le lectorat visé est évidemment universitaire, mais ces livres sont rédigés de telle façon
qu’ils puissent concerner un public plus large, celui des citoyens se posant des questions sur notre devenir collectif. Après une période de triomphe du néolibéralisme, il y a en effet des signes multiples de nouvelles formes d’engagement soucieuses de se réapproprier la question
de l’économie.

 

Y aura-t-il des débats publics autour des questions que vous explorez ?

Dans la logique de ce que je viens d’indiquer, chacun des ouvrages fera l’objet de débats
publics mis sur pied avec des réseaux et des associations s’intéressant au sujet dont ils traitent. Cela correspond aussi à une conception de la recherche que de vouloir alimenter les
débats publics à partir de celles-ci. Le chercheur peut contribuer de façon modeste à
une autoréflexivité dont il est loin d’avoir l’exclusivité.

Pour les deux premiers ouvrages, deux colloques sont en préparation à l’automne 2005 à Louvain-La-Neuve, et début 2006 à Paris. Ils reviendront sur la possibilité d’une Europe sociale dans une société de « flexibilité » et de « services ».Y a-t-il encore une place pour un modèle social européen au XXIe siècle ?

Action publique et économie solidaire donnera lieu à un colloque international qui se tiendra en juin prochain à Nantes sur ce thème avec la communauté urbaine et d’autres partenaires, ainsi que nos interlocuteurs brésiliens. Pour cette rencontre comme pour les autres, des informations seront données notamment sur le site des éditions érès.

 

1- Eugène Enriquez, Claudine Haroche, La face obscure des démocraties modernes, érès, 2003
2- Florence Giust-Desprairies, L’imaginaire collectif, érès, 2003.

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