Joseph Rouzel et Daniel Terral


par Joseph ROUZEL, Daniel TERRAL,
le 1 sept. 1999

Après avoir exercé de nombreuses années comme éducateur spécialisé, Joseph Rouzel est aujourd’hui psychanalyste. Il est formateur à l’IRTS de Montpellier. Bien connu du secteur social et médico-social par ses articles dans Lien social, VST et Empan, il questionne par ses prises de position une éthique de l’acte dans les professions sociales.

Daniel Terral dirige la collection L'éducation spécialisée au quotidien, fondée par Joseph Rouzel, aux éditions érès.

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : En 1995 avec la parution de votre livre « Parole d’éduc », nous lancions la collection L’éducation spécialisée au quotidien. Donnant la parole aux acteurs de l’éducation spéciale, elle a pour ambition d’apporter des réponses concrètes aux questions : Que font les éducateurs ? Qui sont-ils ? En 4 ans, des éducateurs, dont certains sont devenus chef de service, enseignant ou même psychiatre, ont relevé le défi de dire et d’écrire à leur façon ce qui fait l’essence du travail éducatif ; des psychologues ont pu prendre la plume pour éclairer depuis leur place ce « métier impossible ». Et les lecteurs nous ont prouvé qu’ils adhéraient à ce projet.

Vous avez pourtant décidé de renoncer à la fonction de directeur de collection et de passer la main, en douceur, à Daniel Terral, que par ailleurs nous connaissons bien. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs les raisons de votre
choix ?

Joseph Rouzel : Tout d'abord je dois vous remercier d'avoir fait ce pari. La partie n'était pas gagnée d'avance d'ouvrir une collection aux éducateurs spécialisés. J'avais l'intuition que les éducateurs sur le terrain avaient des choses à faire savoir sur leur pratique. Une pratique obscure, subtile, très difficile à saisir. Vous avez soutenu d'emblée ce projet, sans quoi rien n'aurait été possible. C'était la première collection en France entièrement consacrée à l'éducation spéciale. Depuis, l'idée s'est répandue et différents éditeurs s'y sont mis.
 

Quatre ans plus tard il y a dix ouvrages parus, dont certains, comme "De l'éducation spécialisée" de Maurice Capul et Michel Lemay, sont devenus des références pour les praticiens.
 

Dans ce cas, me demandez-vous, pourquoi arrêter la direction de la collection ? Tout simplement parce que depuis quelque temps je suis essentiellement occupé par le travail et la réflexion psychanalytiques. Je ne quitte pas complètement le champ éducatif, puisque Freud se plaisait à définir l'analyse comme "une post-éducation". Mais il m'a fallu faire des choix. Mon champ d'action a longtemps été l'éducation spécialisée ; c'est de cette expérience que j'ai tiré certains de mes ouvrages et les idées pour étayer cette collection. Mais depuis quelques années j'ai quitté ce qu'on appelle "le terrain", pour un autre. Je suis actuellement formateur à l'IRTS de Montpellier où j'assure un enseignement à partir de la psychanalyse et j'ai ouvert un cabinet depuis trois ans. Quant à mes choix d'écriture et d'édition, ils sont également orientés par le champ analytique. On ne peut pas être partout !
 

Cependant je dois dire que je quitte la direction de cette collection avec regret. Je crois qu'elle est aujourd'hui reconnue et appréciée par les professionnels. Il fallait donc un professionnel de l'éducation pour prendre le relais. On ne peut guère trouver mieux que Daniel Terral, qui est un ami de longue date, et dont j'apprécie la pratique d'écriture et le souci qu'il porte à soutenir une écriture de la pratique. Mais je quitte en douceur puisque je mènerai au bout deux manuscrits sur lesquels je me suis engagé auprès de leurs auteurs : Remy Puyuelo qui nous donnera un témoignage sur plus de dix ans de direction d'un centre psychothérapique à Toulouse et Jacques Loubet qui nous parlera de son expérience clinique d'éducateur en internat dans un institut de rééducation. Et pour les nouveaux ouvrages, je continuerai à donner un coup de main à mon ami Terral aussi longtemps que nécessaire. D'autre part comptez sur moi pour continuer à défendre cette collection lors de mes divers déplacements et auprès de mes élèves. De cette collection, j'en suis, mais pas le propriétaire. J'ai essayé d'en être le passeur. Passeur de paroles et d'écrits d'éducateurs trop souvent méconnus. Je suis fier d'avoir pu mener ce travail jusqu'à ce terme. Grâce à vous. Vous avez su soutenir ce projet et prendre des risques. Il est vrai qu'une rumeur imbécile disait alors que les éducateurs non seulement n'écrivaient pas, mais de plus qu'ils ne lisaient pas. Ensemble aujourd'hui, nous avons fait la preuve du contraire.

 

MFDS : Daniel, tu as accepté la proposition conjointe de Joseph et des éditions Erès de poursuivre le projet de la collection L’éducation spécialisée au quotidien, nous nous en réjouissons tous. Cette collaboration prolonge et enrichit nos relations amicales instituées depuis notre travail commun autour de la publication de ton livre, en 1996, Traces d’erre et sentiers d’écriture, entre folie et vie quotidienne. Certains de nos lecteurs te connaissent donc déjà, mais il n’est pas inutile que tu puisses ici te présenter.

Daniel Terral : Depuis de longs mois déjà, Joseph et toi me pressiez d’une réponse que je tardais à donner. Il y a diverses raisons à cela : la confiance d’un ami se manipule avec tellement de précautions, telle un cadeau délicat. Quand ils sont deux à s’y mettre, c’est tout de même bien qu’ils me reconnaissent quelque qualité pour cette investiture, quelque compétence à poursuivre la tâche. Mais il y avait encore la question de ma propre disponibilité, à considérer que diriger une collection est un travail particulier qui exige attention et soutien et surtout cette nécessité d’y consacrer du temps, celui-là non indéfiniment extensible. Et mes fonctions actuelles de responsable d’un établissement médico-social et d’un service d’intervention à domicile déterminent l’essentiel de mon emploi du temps.
 

L’éducation spécialisée, voilà un secteur professionnel auquel je suis toujours resté fidèle : j’ai été de longues années éducateur, auprès d’enfants, d’adolescents, puis ailleurs d’adultes, psychotiques ou autistes, marqué par l’enseignement de François Tosquelles et l’amitié de Fernand Deligny, qui à eux deux auront balisé mon domaine de préoccupation et d’action, du thérapeutique à l’éducatif.
 

En parallèle mes pérégrinations intellectuelles et universitaires m’ont fait investir le large champ des sciences humaines et sociales, à travers la psychologie puis la philosophie, pour m’orienter ensuite vers la sociologie et l’histoire, avant que d’obtenir un diplôme de 3e cycle en Anthropologie sociale et ethnologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris). Prestigieuse institution que je continue de fréquenter dans le cadre de deux groupes de travail au sein du Centre d’études des mouvements sociaux, regroupant des chercheurs questionnés par le champ social de la folie se soutenant d’une démarche psychanalytique. Tandis que le Collectif de recherches sur le handicap et l’éducation spécialisée m’offre à l’université de Lyon II, autour de Charles Gardou — que je retrouve dans cette maison Erès — un autre (parce que différent) espace de réflexion à partir de pratiques de terrain, lieu d’un commun compagnonage avec l’enfance handicapée.
 

C’est bien ce terrain-là que je continue d’explorer d’un bout à l’autre de mes propres écrits, parus au fil des ans dans plusieurs revues professionnelles et universitaires de notre secteur, ou ayant fait l’objet d’ouvrages, seul (comme tu l’évoquais Marie-Françoise) ou en collaboration (sous la direction de Charles Gardou, dans Professionnels auprès de personnes handicapées, érès 1997).
 

Et toujours ce terrain dont je propose l’exploration minutieuse aux étudiants de l’IRTS de Reims auprès desquels j’interviens depuis quelques années, comme aux lecteurs plus réguliers de VST (Vie sociale et traitements, revue du champ social et de la santé mentale des CEMEA) dont je suis depuis longtemps membre du comité de rédaction, avec l’ami Joseph.

 

MFDS : Les lecteurs pourront juger de la richesse, de l’éclectisme et en même temps de la constance de ton parcours personnel et professionnel. Je pense que cela constitue un terreau fertile pour la collection. Peux-tu nous donner quelques pistes sur la manière dont tu souhaites à l’avenir diriger cette collection.

DT : Joseph nous rappelait tout à l’heure que l’invention de la collection L’éducation spécialisée au quotidien avait pour volonté première de faire face à la « rumeur imbécile » qui disait que les éducateurs non seulement n’écrivaient pas mais de plus qu’ils ne lisaient pas. Dans mon livre, je m’attachais à valider votre projet et l’intitulé de la collection : j’y soutenais qu’écrire est en soi une pratique autre de/dans l’intervention éducative. Je ne me départis pas de ce projet, ma position d’aujourd’hui consiste à en témoigner. Au-delà même de la collection, son argument reste tout à fait d’actualité, et il est urgent d’y répondre. Il s’agit toujours, en publiant des écrits d’éducateurs ou de professionnels qui font équipe avec eux, de rendre publique cette activité laborieuse, souterraine, vivace, et ce qu’elle produit de pensée et de connaissances singulières. Maurice Capul et Michel Lemay parlent de ces « écrivains-chercheurs-éducateurs » qui donnent plus que des récits de leur expérience professionnelle.
 

L’expérience ne requiert pas toujours une vie institutionnelle avancée. Je suis très intéressé à voir, et sans doute à (re)découvrir combien de jeunes éducateurs en formation sont capables d’écrire leur première rencontre, inaugurale d’un métier, avec tel ou tel enfant fou ou handicapé, fils de banlieue ou de la misère ordinaire. Il n’est qu’à suivre dans l’élaboration de leur rapport de stage ce jeune homme ou cette jeune femme, tout frais ES ou ME de ces dernières semaines, pour savoir que c’est aussi par l’écriture qu’ils deviennent d’authentiques professionnels. En attendant que se confirme la qualité exemplaire d’un réel style d’écrivain que j’accompagnerai volontiers dans son élaboration, je pense qu’il y a une place à trouver ou à fabriquer pour eux dans la collection, place qui témoignera qu’une telle démarche précoce est possible. Mieux encore qu’elle est possible dans la poésie — poièsis — c’est-à-dire dans la création, et non dans l’illusoire extension et duplication de tristes, stériles et dangereuses (selon leur emploi) méthodes éducatives où l’enfant, l’adolescent, l’adulte handicapé ou inadapté est ce morceau de viande que l’on cuisine ganté, avec des pinces, dans un laboratoire aseptisé. Quant à moi, je suis du Sud-Ouest gourmet, et pas friand du tout de cette cuisine-là. Quand bien même on repeint la souillarde.
 

MFDS : Je reconnais là l’humaniste militant, poète et utopiste, que j’apprécie, mais je te sais aussi attaché à la terre et bon vivant, ce qui rassure l’éditeur que je suis. Je te fais donc confiance pour proposer à nos lecteurs des ouvrages personnels qui donnent à réfléchir, qui ouvrent sur le champ des possibles.

DT : Ecrire est un temps difficile. Oui, infiniment, inlassablement, incomparablement difficile (en cela cousin germain très probablement de ce « métier impossible » que, reprenant Freud, tu évoquais tout à l’heure). Je ne fais là que citer ce splendide écrivain, ce merveilleux conteur qu’est Jean Giono. Mais je conclurai plutôt sur cette injonction, que je n’ai de cesse de reprendre d’un autre latin, Cicéron — lequel ne pouvait imaginer s’adresser à des éducateurs — : « S’il ne se passe rien, écris pour le dire ». Ces éducateurs que Joseph appelle « bricoleurs du quotidien » et dont le travail quotidien et d’écriture se situe pour moi au bord de l’inouï, j’inclinerais plutôt à les voir « orpailleurs du quotidien ». L’infime récolte faite, les voilà capables de faire scintiller des bribes d’humain de ce gâchis d’enfants monstres, infirmes, handicapés, simples voyous, garnements de passage et autres « graines de crapules ». Dans cette alchimie qui fait du plomb de l’or, ou du destin, des hommes, le geste d’écrire est au cœur même du savoir-faire de l’artisan, compagnon éducateur.

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