Jean-Louis Le Run


par Jean-Louis LE RUN,
le 1 janv. 2006


Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : La revue enfances & PSY travaille à la fabrication de son trentième numéro qui sera consacré à une question que tout le monde, parents ou professionnels de l’éducation et du soin, s’est posée à un moment ou à un autre : Quand consulter un psy ? Cette interrogation est assez emblématique du projet d’ enfances & PSY. Jean-Louis Le Run, pédopsychiatre, chef d’un intersecteur de psychiatrie parisien, en est le rédacteur en chef depuis le début de la revue, soit dès 1997. Avec trois de ses collègues également pédopsychiatres, Patrice Huerre, Didier Lauru et Laurent Renard, ils ont sollicité les éditions érès pour les aider à créer une revue trimestrielle « pour accompagner et promouvoir le travail en équipe et en réseaux de tous ceux qui protègent, aident, soignent des enfants et des adolescents ». Danièle Guilbert, éditrice chevronnée, que je connaissais depuis longtemps car elle avait travaillé au Centurion avec Georges Hahn, notre gérant fondateur, les accompagnait de son enthousiasme et de son rprofessionnalisme. Erès a donc accepté à son tour de se jeter dans l’aventure ! Car c’est une véritable aventure que de créer de toutes pièces une revue ! Peux-tu, Jean-Louis, nous raconter comment et pourquoi vous, Patrice, Didier, Laurent et toi, avez décidé de consacrer du temps, de l’énergie à un tel projet ?

Jean-Louis Le Run : Effectivement, c’est une aventure passionnante. J’avais le sentiment, il y a une dizaine d’années, qu’il manquait dans la presse professionnelle une revue reflètant le caractère partenarial du travail quotidien auprès des enfants et des adolescents en difficulté et de leurs parents. Patrice Huerre, Didier Lauru, et Laurent Renard, à qui j’ai proposé de monter une revue lors d’une journée de l’API (association des psychiatres d’intersecteurs) à Orléans en 1995, partageaient ce point de vue, et très vite nous avons travaillé ensemble pour bâtir un projet. Nous nous connaissions depuis la fin de l’internat de psychiatrie ; nous étions encore jeunes praticiens mais déjà bien investis dans le métier. Tous quatre d’orientation psychanalytique, nous avions envie de sortir des sentiers battus, de créer quelque chose d’original, d’utile et de qualité. Mais nous souhaitions que le sérieux n’exclue pas l’humour.

A cette époque, le travail en réseau – qui est une reformulation du « travail dans la communauté » si cher aux fondateurs du secteur de psychiatrie dans les années 1960 comme Lucien Bonnafé – connaissait un nouvel essor et devenait à la mode. La pratique de l’intégration scolaire, le développement de la prévention lié aux avancées de la psychiatrie du bébé et à celles de la psychiatrie de l’adolescent, amenaient encore davantage les équipes de psychiatrie infanto-juvénile à sortir de leurs structures propres pour aller rencontrer les autres professionnels dans les écoles, les collèges, les lycées, les circonscriptions d’assistantes sociales, bref tous les lieux où l’on s’occupe d’enfants. Les fameuses synthèses où se retrouvent autour d’une table tous ceux qui partagent le fait d’intervenir auprès d’un même enfant et de sa famille me semblaient refléter une pratique ouverte, partagée, respectueuse de l’autre et riche d’enseignement pour peu qu’on ne se situe pas en posture de celui qui sait, mais qu’on écoute l’autre avec le souci d’apprendre quelque chose. Il fallait parler de ce travail et retrouver dans une revue le plaisir de partager ces regards différents et complémentaires.

Le premier projet s’appelait Métis, comme cette divinité grecque de l’intelligence, dont ont si bien parlé Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne, une intelligence rusée, habile, qui sait s’adapter aux réalités mouvantes qui l’entourent pour mieux les circonvenir, qui s’oppose à Thêtis, l’intelligence de la raison et de l’ordre. Nous aimions bien ce titre qui contenait aussi par assonance l’idée de métissage implicite dans notre projet ; mais ce titre était déjà pris et n’évoquait pas directement le champ de l’enfance. Nous avons trouvé le titre définitif à Marseille au cours d’un colloque de l’API. Nous avons élaboré le projet de contenu de la revue et cherché un éditeur. Mais il a fallu effectivement que Danièle Guilbert, qui venait de quitter Bayard où elle s’était longtemps occupée du Journal de psychanalyse de l’enfant, se joigne à nous quatre pour que nous rencontrions érès et que notre projet se concrétise.

 

MFDS : Dès le début, vous avez constitué un comité de rédaction pluridisciplinaire comportant des pédiatres, des éducateurs, des psychologues, des orthophonistes, des psychomotriciens, des puéricultrices… et même si au fil des ans il s’est renouvelé, vous avez conservé et peut-être même accentué cette caractéristique de la revue. Il y a quelques années, Jean-Philippe Raynaud, pédopsychiatre lui aussi, professeur et chef d’un intersecteur de psychiatrie à Toulouse, est venu remplacer Laurent Renard dans le comité de direction. Nous nous sommes réjouis de voir ce rapprochement géographique avec érès !

JLLR : Il y avait aussi, et il y a toujours, un représentant des magistrats, des travailleurs sociaux, des enseignants et bien sûr des psychanalystes ! La couverture de la revue porte une grande esperluette (&) qui correspond au signe « et » : tout un symbole que nous avions choisi avant que France Telecom ne se l’approprie !

La pluridisciplinarité est la condition sine qua non de ce projet. Elle s’est révélée une source d’enrichissement considérable, chacun amenant sa culture professionnelle propre et des ouvertures précisément vers son champ professionnel. Nous avons branché des gens qui partageaient ce même esprit d’ouverture, de curiosité et de légèreté, d’humour car nous ne voulions surtout pas faire un pensum.C’était aussi, et ce sont toujours, des praticiens reconnus de leurs pairs et bien informés des problèmes et questionnements qui animent leur champ professionnel. Nous essayons de garder cet état d’esprit et sommes vigilants en particulier à ce que les textes soient bien écrits et soient accessibles à tous les professionnels : refuser le jargon de chapelle oblige à clarifier ses concepts pour les communiquer !
 

MFDS : Pour y avoir assisté plusieurs fois, les réunions du comité sont animées et sympathiques. Peux-tu nous dire quels principes vous avez retenus pour décider des numéros et de leur constitution ? Y a-t-il des numéros qui ont marqué plus particulièrement la vie de la revue ?

JLLR : Les comités de rédaction, un jeudi soir par mois, sont un moment de plaisir. Cette revue est pour nous une sorte de hobby qui doit rester amusant, excitant, et où chacun, à défaut d’être rémunéré (nous sommes tous bénévoles), doit trouver son compte. Nous essayons de rajouter le minimum de contraintes inutiles et d’oeuvrer dans la bonne humeur, même si nous sommes extrêmement sérieux et rigoureux. L’intérêt des échanges et de l’élaboration qu’un numéro impose à ses pilotes et au comité de rédaction compense les efforts nécessaires et les transforme en partie de plaisir !

Les principes sont simples : un dossier, des rubriques. Le dossier par son thème et son traitement doit intéresser tous les âges de l’enfance et un maximum de professions. Les rubriques, qui ne sont pas toutes présentes dans chaque numéro, sont variées : Ailleurs, Fiche info, Enfances de l’art, Réseau, Post-scriptum, Lectures croisées.

Paradoxalement, ce sont elles qui nous donnent le plus de mal, car les énergies tendent à se focaliser sur le dossier qui prend de plus en plus de place. Nous allons veiller à revenir aux proportions initiales deux tiers, un tiers. Pour ce qui concerne le dossier, nous essayons, à travers les différents aspects abordés, de traiter le thème en profondeur. Le comité de rédaction fournit un gros travail : chaque article est lu par six personnes, analysé, commenté et nous n’hésitons pas à refuser ou à demander des modifications.

Quant aux numéros qui ont le plus marqué la revue, il est difficile de répondre car ils sont nombreux. Le premier évidemment était un challenge, avec un titre approprié : « Questions d’origine » : il fallait tout créer, y compris la maquette que nous avons particulièrement soignée, et cela reste un moment fondateur.

Dans « L’enfant écartelé » nous avons abordé un vrai problème de société dans toutes ses dimensions et c’est devenu un numéro de référence, maintenant épuisé que nous envisageons d’actualiser dans une version « livre ». Il en va de même pour « Graines de violence » qui reste tout à fait pertinent aujourd’hui. D’autres numéros ont marqué une collaboration avec quelqu’un d’extérieur comme celui sur « L’enfant excité » avec Marie-Luce Verdier Gibello, qui, depuis, est devenue un compagnon de route et a piloté deux très bons dossiers « Qu’est-ce qu’apprendre ? » et « Le mal d’apprendre ». Ou encore « Travailler avec des groupes », piloté par Pierre Privat qui reste une référence sur cette pratique, très utile aux professionnels.

 

MFDS : En 2004, la revue a dû faire face à une épreuve imprévue, puisque Danièle Guilbert qui était un élément central pour son fonctionnement a eu des ennuis de santé. Il a fallu bricoler des solutions de rechange pour finalement arriver à une réorganisation. Aujourd’hui, après quelques retards, la revue aborde 2006 avec 4 numéros qui devraient tenir leurs promesses. Peux-tu nous en parler ?

JLLR : Nous regrettons beaucoup que Danièle qui a eu un rôle si important ne puisse continuer. Mais c’est ainsi, et sans le dévouement de Christiane de Loustal qui nous aide maintenant sur le plan logistique et d’Anne Leclerc qui a rejoint l’équipe pour les aspects éditoriaux, nous aurions été bien mal en point.

Le prochain numéro portera sur le thème « quand consulter un psy ? » ; c'est toute la question de l’adresse par les partenaires et celle des indications que ce dossier cherche à préciser.

Puis viendra « Les liens d’amitié » sur les copains, l’importance du groupe des pairs, les éphémères et pourtant indispensables copinages du bébé à l’adolescent.
Ensuite « Les marques corporelles », qui évoquera les inscriptions sur le corps, qu’elles soient subies (accident, génétique) ou choisie (tatouage, piercing...) : comment ce qu’elles donnent à voir est-il compris par les professionnels et les sociologues ou les anthropologues ?
Fin 2006 sortira « L’enfant et ses espaces » ou comment l’espace vient à l’enfant, comment se construit-il une spatialité ?
Comment les adultes, architectes, professionnels de l’enfance, aménagent-ils l’espace et accompagnent-ils l’enfant et l’adolescent dans sa découverte ?

 

MFDS : Depuis le début de notre collaboration, vous avez toujours accompagné le travail rédactionnel de rencontres avec vos lecteurs à l’occasion de colloques ou de journées d’études, à Paris ou en province. C’est une façon de provoquer des échanges, de confronter des points de vue et de créer une dynamique autour de la revue. En décembre, a eu lieu à Paris une journée sur l’enfant dans l’adoption, en écho avec le numéro 29 paru à cette occasion.

JLLR : Il nous semblait important d’accompagner sur le terrain la rencontre entre professionnels que propose la revue, c’est la raison des colloques. Nous en organisons un, tous les ans en décembre à Paris, mais aussi un ou deux en province, souvent avec une association partenaire comme à Toulouse en juin 2005 sur L’enfant écartelé, avec Jean-Philippe Raynaud. Il s’agit d’offrir une occasion de rencontre qui sorte des habituels colloques psys mais qui propose un échange vraiment pluridisciplinaire. Ces journées connaissent beaucoup de succès car elles brassent un public professionnel très diversifié.
Le colloque sur « L’enfant dans l’adoption » coïncidant avec la sortie du numéro sur ce thème était réussi car nous avons pu donner la parole à des personnes aux points de vue très différents en évitant le caractère souvent trop passionnel des débats sur ce sujet – reflet de la déchirure qui marque ces enfants.

 

MFDS : En 2006, quels sont les rendez-vous que la revue donnera aux professionnels de l’enfance ?

JLLR : Les prochains colloques sont en lien avec les numéros à venir que je viens d’évoquer : en mars à Besançon « Quand faut-il consulter un psy ? » et en décembre à Paris probablement sur « Les marques corporelles ». Nous pensons organiser en automne 2006 quelque chose en province mais l’endroit et le thème sont en cours de définition.
 

MFDS : En 2001, nous savons décidé de créer ensemble une collection « Enfances & PSY », dont la direction a été confiée à Danièle Guilbert, pour prolonger la réflexion initiée dans la revue à travers des ouvrages d’auteur ou des livres collectifs(1).

En 2006, un nouvel élan est donné à la collection avec la parution de deux titres correspondant à deux dossiers de la revue qui ont été rapidement épuisés et qui font l’objet de nombreuses demandes : « Questions d’autorité » sous la direction de Patrice Huerre et Danièle Guilbert et « Signaler, et après ? » sous ta direction avec Antoine Leblanc et Françoise Sarny. A cette occasion, nous avons décidé de modifier la maquette, particulièrement austère, du début, et de lui donner une impulsion plus tonique. Comment envisages-tu la poursuite de cette collection ?

JLLR : Ces titres sont particulièrement d’actualité, l’un portant sur une question de société ou l’éclairage psy est enrichi par des approches sociologiques, judiciaires, ou le regard enseignant. A l’heure où la démagogie et les gesticulations s’emparent des politiques et des médias, il n’est peut-être pas inutile d’offrir une réflexion approfondie. « Signaler et après » porte sur le thème très spécifique du signalement judiciaire, problème épineux auquel tout professionnel de l’enfance a un jour été confronté et qui pose la question, elle aussi d’actualité, de la parole de l’enfant. Alors oui, une nouvelle couverture ou plutôt une nouvelle collection dont nous peaufinons le concept. Nous pensons poursuivre en gardant notre identité et en publiant, à côté des ouvrages collectifs qui favorisent l’interdisciplinarité, des auteurs capables de toucher un public plus vaste et de faire ainsi partager et connaître les réflexions des praticiens sur les grandes questions concernant l’enfance et l’adolescence.
 

MFDS : Quel bilan tires-tu de ces bientôt dix années d’existence d’ Enfances & PSY ?

JLLR : A répondre à tes questions, à évoquer l’histoire d’Enfances & PSY, son actualité et ses projets, je me rends compte du chemin parcouru… Sans prétention on peut dire qu’Enfances & PSY est devenue une revue de référence touchant beaucoup de professionnels : ils y trouvent, à côté du plaisir de lecture immédiat, des pistes de réflexion pour leurs recherches du fait du caractère sinon exhaustif du moins très étoffé des dossiers et du sérieux des articles proposés. Comme il y a une vingtaine d’articles par numéro, ce sont environ six cents auteurs qui ont écrit dans la revue !

Plus que jamais nous devons poursuivre ce travail, dans un contexte qui devient de plus en plus difficile pour les enfants, et où toutes les institutions qui oeuvrent dans le champ de l’enfance en difficulté voient leurs pratiques menacées par la place grandissante du gestionnaire et de l’économique et la prépondérance accordée au facilement évaluable, calibrable, etc. La dynamique de réseau pourtant prônée par les tutelles risque d’avoir bien du mal à se faire valoir, et donc à se maintenir ; en donnant la parole à ses acteurs, Enfances & PSY espère modestement contribuer à la promouvoir.

Je tiens à souligner, pour conclure, la qualité du partenariat noué avec toi et toute l’équipe d’éres – Jean Sacrispeyre, Liliane Gestermann, Ginette Carmona et les autres. Vous savez faire preuve de souplesse sans rien perdre de votre professionnalisme : c’est cette collaboration dans l’estime réciproque et une authenticité affective que nous apprécions beaucoup, qui permet à la revue de continuer à se développer.


 

(1) La collection Enfances & PSY compte actuellement cinq titres :
Nicolas Geissmann, Découvrir Bion, explorateur de la pensée (2001) ;
Sous la direction de Patrice Huerre et Didier Lauru, Les professionnels face à la sexualité des adolescents (2001) ;
Sous la direction de Patrice Huerre et Laurent Renard, Parents et adolescents, des interactions
au fil du temps (2001, rééd 2003) ;
Danielle Flagey, Mal à penser, mal à être, troubles instrumentaux et failles narcissiques (2002, rééd 2003) ;
Sous la direction de Didier Lauru et Jean-Louis Le Run, Figures du père à l'adolescence.

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