Bernadette Allain-Launay et Serge Vallon


par Bernadette ALLAIN-LAUNAY, Serge VALLON,
le 30 août 2007


Marie-Françoise Dubois Sacrispeyre : D’emblée, j’avais pensé constituer un duo de directeurs de collection et je t’ai également sollicité, Serge. Psychanalyste à Toulouse, rédacteur en chef de la revue Vie sociale et traitement (publiée par érès depuis 4 ans), tu as aussi a dirigé l’école d’éducateurs des CEMEA pendant des années. Nous avions publié deux ouvrages issus de ta thèse dans la collection « Actualité de la psychanalyse » dirigée par Serge Lesourd : L’espace et la phobie et Journal d’une analyse (érès, 1996). Ton expérience institutionnelle, de supervision d’équipe, de formateur, doublée d’une vision très pertinente du monde médico-social et de son bouillonnement, me semblait très complémentaire de celle de Bernadette.

J’ai eu de la chance que vous acceptiez tous les deux de vous plonger dans l’aventure éditoriale et que votre « couple » fonctionne !
Qu’est-ce qui vous a poussés à répondre favorablement à ma proposition ?


Bernadette Allain-Launay : Sans doute le fait d’être à une place privilégiée, à l’écoute quotidienne des questions posées par les travailleurs sociaux et médico-sociaux.
Le côté passionnant de mon métier de documentaliste a toujours été pour moi de « coller » aux besoins de chaque chercheur d’information, et d’exercer une veille documentaire permanente sur l’évolution du secteur, pour répondre de façon pertinente aux demandes les plus diverses. Les ouvrages théoriques, bilans, états des lieux, dictionnaires, ne manquent certes pas dans ce domaine, et les collections en sciences humaines sont nombreuses et riches. Mais je ressentais souvent des manques dans les publications existantes, face à de nombreux utilisateurs en désarroi, confrontés à de délicates situations professionnelles, et recherchant des écrits susceptibles de les aider. Nombreux sont ceux qui repartaient déçus par des ouvrages trop théoriques, pas assez ancrés dans le quotidien du travail de terrain, qu’ils soient professionnels ou étudiants. C’est pourquoi ta proposition, Marie-Françoise, m’a intéressé d’emblée. Créer une collection pouvant aider les acteurs sociaux à mieux comprendre leurs métiers, en cerner les différents aspects et évolutions, mais aussi les amener à prendre du recul, à se distancier de leurs ressentis et émotions, à remettre en question leurs pratiques, me paraissait répondre à un besoin profond de ces travailleurs de l’humain, souvent démunis face aux multiples difficultés de toute relation d’accompagnement et d’éducation. Cette aventure éditoriale est donc, pour moi, un prolongement riche et stimulant de ma vie professionnelle, un aboutissement, une ouverture.

Serge Vallon : Pour moi, cela a été la conviction qu’il faut encore des livres pour transmettre. Transmettre la culture, l’expérience des uns aux autres et même les rêves et les espoirs ! Mon activité de responsable éditorial de VST, ainsi que l’activité de formation des travailleurs sociaux et des psychologues cliniciens à l’université, m’ont convaincu de cela. La formation nécessite des passeurs : les livres en sont un.

La proposition d’Eres d’une collection de poche était pour moi aussitôt associée à la « Bibliothèque de l’infirmier », jadis publiée au sein des CEMEA par les éditions du Scarabée aujourd’hui disparues. Sous l’impulsion de Georges Daumezon et Germaine Le Guillant, mes illustres prédécesseurs, elle a suscité des trésors comme les textes de Tosquelles, de Gentis, Racine… qui étaient les acteurs de l’humanisation institutionnelle de la psychiatrie d’après-guerre. Donc une fidélité à ce passé et à la dette. Il y a aussi le souvenir personnel des méthodes actives de ma scolarité et de la Bibliothèque de travail de Freinet. Ces petits livres étaient au fond de la classe, toujours disponibles, avec l’imprimerie où nous composions nos propres textes. Fidélité à ce passé créatif et à ces maîtres bienveillants.

 

BAL : Quant à notre « couple », avec le recul de ces cinq ans de cohabitation, ton idée de duo m’apparaît effectivement positive pour « Trames ». Chacun apporte du grain à moudre, ses réseaux, ses compétences spécifiques, ses méthodologies diverses… La discussion est riche, les courriels multiples, les réunions conviviales et animées, et l’humour toujours présent au-delà des désaccords (indispensables à toute vie de couple !). Tout cela construit, je l’espère, une collection vivante, ouverte à la diversité, à la multiplicité des idées et des approches.
 

MFDS : Pendant plusieurs années, nous nous sommes réunis régulièrement chez érès pour travailler à la mise en œuvre de la collection, bien avant qu’elle ne voit véritablement le jour…

BAL : C’est lors de ces réunions, après de longs débats, qu’est né le titre, « Trames », symbolique de ce que nous tentons de construire. La trame, cet « ensemble de fils entrelacés pour constituer un tissu », mais aussi « structure d’un réseau » (petit Robert), c’est celle que nous nous efforçons de tisser pour offrir à nos lecteurs un panorama chaque année plus ouvert, du champ social et médico-social.

Nous avons défini ensemble une charte de la collection : faire mieux connaître les métiers, les différents publics concernés, les établissements et les modes de prise en charge, en proposant au lecteur un état des lieux, une analyse critique, des illustrations pratiques basées sur du vécu de praticiens.

SV : Au présent, dans l’abondance apparente des publications, il y a dans « Trames » l’idée de publier des textes accessibles au professionnel comme à l’étudiant en formation. Accessibles par le prix et le style d’écriture, qui fassent le point, ouvrent le débat et l’approfondissement ultérieur. Contrairement au Wiki-collage, savoir insipide grapillé sur internet, il ne faut empêcher ni l’accès aux sources savantes ni la prise de position subjective de l’auteur. Il y a l’enjeu renouvelé de la lisibilité et de l’engagement. Nous avons suscité et accompagné – grâce à la patience de Bernadette – des textes inédits pour des professionnels éducatifs de base comme les moniteurs éducateurs, pour des publics injustement délaissés comme ceux des MAS, avec Philippe Chavaroche. Il faut que les accompagnants d’aujourd’hui - comme ceux de la rue - puissent témoigner et formaliser sans dogmatisme leur expérience. Il faut que les accompagnants classiques, ceux des Instituts de rééducation (nouveaux ITEP) ou des hôpitaux de jour, puissent faire le point et repenser leurs projets avec des témoignages de praticiens confirmés. « Trames » s’y emploiera. Nous avons accueillis des auteurs confirmés et connus comme Jacques Ladsous et Philippe Gaberan tout autant que des « primo-écrivants ».

 

MFDS : Avec sa vingtaine de titres, dont la plupart connaissent un certain succès, la collection « Trames » a maintenant une bonne visibilité. Comme le disait Serge, certains titres illustrent parfaitement son projet.

BAL : Parmi les titres variés qui explorent des domaines si diversifiés, quatre titres se détachent pour moi comme étant emblématiques d’une collection visant à donner une plus grande visibilité aux métiers éducatifs sanitaires et sociaux si souvent mal repérés.
Deux ouvrages de Philippe Gaberan d’abord : Cent mots pour être éducateur, dictionnaire pratique du quotidien, brosse un tableau à la fois impliquant, décapant et profondément éthique, des métiers de la relation éducative, même si son parti pris de mots clés non soumis à l’ordre alphabétique peut être un peu déroutant ; Moniteur-éducateur, écrit en collaboration avec Patrick Perrard, fait exister et valorise ce métier si peu reconnu jusque-là, ainsi que ceux qui l’exercent.

J’ai également un grand attachement pour le livre sur Le travail de rue rédigé par un collectif émanant de nombreuses associations toulousaines s’occupant de personnes à la marge, SDF, toxicomanes, prostitués. Ecrit par un ensemble de travailleurs de l’ombre œuvrant souvent la nuit, dans la rue, seuls face à la souffrance des grands exclus de notre société, il ne laisse pas indemne et son approche de l’accompagnement peut apporter beaucoup, tant aux professionnels en exercice qu’aux jeunes travailleurs sociaux attirés par ces publics.

Le quatrième est celui de Philippe Chavaroche, Travailler en MAS : l’éducatif et le thérapeutique au quotidien. Il décrit au jour le jour la spécificité du travail auprès des personnes polyhandicapées, avec un infini respect pour cette population en grande souffrance. Sans nier les dangers d’usure et de découragement liés à la pénibilité de ces fonctions, il dégage des outils et des moyens tirés de sa propre expérience de ce genre d’établissement et de public, pour donner sens et valeur à ce difficile engagement.

SV : Mon espoir serait de rééditer davantage de textes « historiques » comme celui de Gentis, Les schizophrènes (mais les problèmes de droits sont parfois insolubles) ainsi que des témoignages permettant de s’ouvrir à des comparaisons européennes. Le catalogue montre que nous n’avons pas hésité à publier des textes proches de l’essai comme Questions de discipline d’Eirick Prairat et récemment la belle méditation de Gaberan, dont parle Bernadette, Cent mots pour être éducateur. Puisse « Trames » faire épanouir cent fleurs de cette qualité avec la complicité de nos lecteurs !
 

MFDS : A l’automne, deux nouveaux titres paraissent, qui ouvrent sur des champs que la collection n’a pas encore beaucoup explorés : sur la psychiatrie adulte avec Vivre et dire sa psychose, et sur des acteurs de l’action sociale, importants car ils ont été à l’origine historique de sa création, dont ils ont accompagné le développement et la professionnalisation, et qui restent souvent indispensables : les bénévoles.

SV : Oui, nous publierons bientôt des textes de psychiatrie, un peu trop minorés dans notre catalogue (Que les auteurs se le disent !). Donc un ouvrage original de Jean-Paul Arveiller sur le bénévolat social et un texte inédit sur le vécu de la psychose. Chose rare, ce dernier ouvrage a été composé à partir d’entretiens avec des patients racontant leur vécu de la maladie, il est le résultat d’une recherche menée par une équipe d’anthropologues et de médecins sous l’égide de L’association culturelle de Saumery et la Fédération des Croix-Marine.
 

MFDS : Comment envisagez-vous la poursuite de la collection ? Quels sont les projets à moyen et long terme ?

BAL : « Trames » est lancée, elle appartient maintenant à ses auteurs, existants et à venir, ainsi qu’à ses lecteurs. Pour l’avenir, nous « tramons » bien sûr de multiples projets. Certains à court terme, sur les relais assistantes maternelles, le métier d’aides médico-psychologique (AMP), l’art-thérapie. D’autres à plus long terme. Il existe par exemple peu d’écrits récents sur de nombreux handicaps, notamment physiques et sensoriels. Par ailleurs, après le livre de Philippe Berthaut, La chaufferie de langue, sur les ateliers d’écriture, les techniques éducatives de tous ordres (équithérapie, expériences artistiques, autres médiations) nous paraissent intéressantes à explorer. Enfin suite aux différents ouvrages sur les MAS et le milieu ouvert, nous aimerions publier d’autres titres sur les établissements et structures de prise en charge pour enfants et adultes handicapés.

SV : Il faudra aussi faire le point sur les dispositifs thérapeutiques à temps partiels et sur le suivi de populations marginalisées.

BAL : Que les auteurs désireux d’écrire sur leurs pratiques se manifestent donc, pour nous aider à couvrir le plus largement possible le champ social et médico-social, sous les angles les plus divers, avec toujours le souci propre aux éditions érès, d’une réflexion engagée, sous le signe de l’éthique et du sens de l’humain.

SV : La réflexion sur les dispositifs de soins et d’éducation doit accompagner l’usage des références théoriques. La fausse neutralité gestionnaire – baptisée « étude de qualité » - ne dispense d’aucune réflexion politique et théorique, pas plus en psychiatrie ou dans le médico-social que dans tout système de santé ou de solidarité. « Trames » a publié les réflexions claires de Jacques Ladsous sur l’Action sociale, étayées par les Etats généraux correspondants.

Massification et suspicion peuvent entraîner jusqu’à une inconsistance de tout savoir, voire la disqualification de tout témoignage d’expérience. Il s’y ajoute ce que j’appelle l’instantanéisme. Un livre publié il y a cinq ans paraît très ancien ! Nous devons lutter contre cela pour ne pas réinventer l’eau tiède, même si chaque génération professionnelle doit se réapproprier un répertoire de références, d’exemples, voire de grands hommes ! Ainsi on va redécouvrir les vertus des collectifs comme ceux des internats après les voir honnis. Ainsi on va prôner l’effort d’apprendre contre le plaisir de savoir, comme si c’était opposable. Ainsi on va valoriser l’implication de l’acteur éducatif ou soignant après avoir requis son effacement derrière des protocoles. Nous n’effacerons pas ces contradictions mais nous devons, modestement mais pédagogiquement et éthiquement, accompagner nos lecteurs.

Une collection comme « Trames » doit ainsi pour être utile et efficace donner un savoir accessible qui ne dissimule pas les arcanes de sa construction, ni les a priori de son auteur ni les contradictions de son objet. On retrouve le Gai savoir nietzschéen à l’usage de l’Honnête homme de notre voisin Montaigne !
 

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