Pierre Suesser et Michel Chauvière


par Michel CHAUVIERE, Pierre SUESSER,
le 1 janv. 2012

Pierre Suesser, pédiatre, spécialiste en santé publique, 
membre du collectif
Pasde0deconduite (voir le site du collectif).

Michel Chauvière, docteur en sociologie, directeur de recherche au CNRS, membre des états générEux pour l'enfance (voir leur site).
 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Pierre Suesser, vous êtes pédiatre en protection maternelle et infantile, président du syndicat national des médecins de PMI, et membre actif du collectif Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans. Les éditions érès soutiennent depuis le début les initiatives de Pasde0deconduite qui, avec sa pétition forte de 200 000 signatures, a mobilisé massivement les professionnels de la petite enfance et les parents. Nous avons ainsi publié trois volumes (Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! en 2006 ; Enfants turbulents : l'enfer est-il pavé de bonnes préventions ? en 2008 ; Les enfants au carré ? Une prévention qui ne tourne pas rond en 2011) élaborés à la suite des débats professionnels et citoyens que le collectif a suscité et, en 2011 également, le manifeste Petite enfance : pour une prévention prévenante. En 2012, dès le mois de janvier, le collectif relance le débat et passe à l'action, si l'on peut dire, car plutôt que de se concentrer sur les dérives de la politique actuelle, il met en lumière les multiples pratiques existantes concernant ce travail de prévention prévenante auprès des jeunes enfants et de leur famille. Ainsi le prochain livre du collectif qui paraîtra à l'occasion du Forum des pratiques de prévention prévenante pour la petite enfance des 27 et 28 janvier constitue un tournant dans la vie du collectif. Pouvez-vous récapituler l'histoire de ce collectif ?

PasDe0DeConduitePierre Suesser : Le collectif Pasde0deconduite s'est constitué en janvier 2006, au lancement de l'appel « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans », texte de mobilisation de professionnels de santé, de la petite enfance ou de l'éducation et de citoyens en réponse à l'expertise collective de l'INSERM sur le trouble des conduites chez l'enfant, et à sa récupération par le pouvoir politique. L'expertise préconisait un dépistage précoce de troubles arguant que certains comportements d'enfants seraient prédictifs d'une évolution vers la violence et des conduites asociales. Elle faisait la part belle aux approches déterministes du développement des jeunes enfants, sous l'empire d'un usage réducteur de la biologie et de la génétique. Ces préconisations, alors reprises par le ministre de l'Intérieur, rabattaient la prévention sur des outils de dépistage prédictif et, face à la turbulence bruyante de certains tout-petits abusivement assimilée aux prémices de la délinquance, entendaient en neutraliser leur souffrance en les enfermant dans des carcans pharmaceutiques ou rééducatifs.
Le collectif s'est d'emblée constitué pour faire échec au rapt des bébés par les politiques de lutte contre la délinquance. Pour cela il se situe sur le double terrain de la réponse scientifique et citoyenne. Scientifique en explicitant la nocivité d'une prévention prédictive dont les effets de prophétie auto-réalisatrice sont bien connus des pédagogues et des psychologues. Citoyenne en rejetant la confusion des rôles entre les sphères de la santé et de l'éducation et celles de la police et de la justice.
L'appel signé par 200 000 personnes, l'interpellation des politiques et le débat scientifique de fond que Pasde0deconduite a mené furent couronnés de succès :
  - le gouvernement a reculé et retiré les mesures prévoyant un dépistage précoce de troubles du comportement de la loi de prévention de la délinquance ;
  - l'INSERM a pris l'engagement de modifier ses procédures pour les expertises dans le domaine psychopathologique, notamment en faisant appel à l'ensemble des disciplines concernées, dont les sciences humaines, et en associant aux chercheurs les acteurs de terrain ;
  - le Comité consultatif national d'éthique a rendu en février 2007 un avis qui valide largement le point de vue développé par Pasde0deconduite. Il rejette toute confusion entre prévention et prédiction ; il alerte sur la médicalisation excessive et sur le recours aux psychotropes chez les enfants ; il rappelle la nécessité du secret médical ; il dénonce la tentation de réduire une personne à des paramètres fragmentaires qui débouche sur un risque d'arbitraire et d'exclusion.
Depuis six ans, le collectif poursuit sa réflexion et son action : trois colloques scientifiques et de société, et cinq ouvrages, veille scientifique, institutionnelle et politique.
Il continue à sensibiliser et informer les responsables politiques et administratifs, à dialoguer avec les sociétés savantes, les organisations professionnelles, les syndicats, les associations de parents, etc., toujours en lien avec les médias : conférences de presse, communiqués, interviews, émissions...
Nous avons ainsi exprimé notre préoccupation face aux pratiques de dépistage de masse qui s'installent notamment en milieu scolaire et qui, sous couvert de « promotion de la santé mentale », visent à généraliser des programmes stéréotypés d'« éducation comportementale », en ignorant le contexte des difficultés singulières qui peuvent concerner ou affecter tel enfant, différemment d'un autre. Enfin, le collectif a défendu une recherche qui prend en compte tous les abords théoriques et relie les disciplines entre elles, une recherche qui n'est pas soumise aux intérêts financiers des lobbies pharmaceutiques.
 

MFDS : Comment ce concept de « prévention prévenante » a-t-il émergé de votre travail ?

PreventionPrevenantePS : Parallèlement à notre travail critique envers les déviations prédictives de la prévention psychologique, nous proposons et valorisons constamment des pratiques de prévention existantes qui ont prouvé leur pertinence ainsi que des dispositifs innovants dans les domaines de la prévention médico-psycho-sociale pour les enfants. Nous oeuvrons pour l'articulation cohérente, mais non coercitive, des prises en charges sociales, psychologiques, médicales ou judiciaires et de la prévention, sans confusion des genres.
Le concept de prévention prévenante s'est progressivement précisé tout au long des débats, de la réflexion, des controverses. Il correspond aux mille et une pratiques, existantes mais pas toujours reconnues, dont les textes rassemblés dans le nouvel ouvrage du collectif Pasde0deconduite, La prévention prévenante en action, témoignent : des expériences vivantes et multiformes qui structurent, poursuivent ou inventent les formes possibles d'une prévention globale, pluridisciplinaire, efficace, humanisante et éthique.
Les conditions et les qualités d'une prévention prévenante pour la petite enfance s'appuient sur la référence humaniste et intègrent des notions comme : le respect du temps de l'enfant et des parents, le soutien à leur capacité à renouer la confiance, le crédit à l'enfant des chemins qu'il saura trouver, un regard professionnel soucieux, non du seul « trouble », mais aussi de ce qui est investi et mobilisable par l'enfant et son entourage, une approche personnalisée de l'aide ouverte aux effets de rencontre et de surprise, un travail sur le sens et non seulement d'observation du comportement de l'enfant, une conception non linéaire de son développement.
Cette prévention prévenante requiert donc une approche globale, multidimensionnelle et pluridisciplinaire, des pratiques discrètes, cohérentes et particularisées, une contextualisation des difficultés de l'enfant, le respect des histoires et des choix de vie des familles. Une prévention qui s'ajuste à la singularité et à la liberté des processus du développement psychique et de parentalité.
 

MFDS : Comment le collectif va-t-il poursuivre son action ? Alors que l'échéance électorale approche, avez-vous trouvé des candidats prêts à défendre une politique de prévention pour la petite enfance conforme à votre conception de la prévention prévenante ?

ForumPS : Le collectif Pasde0deconduite organise un Forum des pratiques de prévention prévenante pour la petite enfance les 27 et 28 janvier 2012 à l'Institut de psychologie de Boulogne-Billancourt. Une cinquantaine d'organismes publics, privés ou associatifs, issus de secteurs diversifiés y présenteront leur projet et y exposeront les fondements qui le sous-tendent. Ils concourent par leurs pratiques à préserver et développer l'approche humaniste et éthique de la prévention pour la petite enfance dont la France a une longue et riche expérience. Permettre leur rencontre, leur confrontation, leur dissémination constitue l'enjeu de ce forum !
Plusieurs débats seront organisés autour des trois registres de prévention auprès des enfants et des familles : par l'accompagnement dans la vie quotidienne, par le soutien face aux aléas de la vie, par l'aide médico-psycho-sociale lors des accidents de la vie. Nous recevrons également des responsables politiques et institutionnels, ainsi que les candidats à l'élection présidentielle, que nous avons invités à débattre sur le thème : Une prévention prévenante, en rhizomes : quelle politique ?
Vous aurez peut-être alors la réponse à votre question concernant la position des candidats à ce sujet. En tout cas nous mettrons toute notre force de conviction, avec celle des milliers de parents, de citoyens et de professionnels qui nous accompagnent, pour que tous, candidats et responsables politiques ou institutionnels, reprennent à leur compte les orientations humanistes et prévenantes pour la prévention psychique, que le Comité consultatif national d'éthique a exposées dans son avis de 2007.
 

MFDS : En même temps que La prévention prévenante en action, paraît le Plaidoyer pour la cause des enfants qui a été conçu par le collectif Les états générEux pour l'enfance dans lequel Michel Chauvière, sociologue, chercheur au CNRS, connu pour vos travaux sur le travail social, vous êtes largement impliqué. Pouvez-vous nous expliquer la naissance et l'action de ce nouveau collectif ?

PlaidoyerMichel Chauvière : Au printemps 2010, à l'annonce des états généraux de la protection de l'enfance directement impulsés par le gouvernement, assez spontanément, dans plusieurs collectifs et mouvements vigilants, a germé l'idée d'organiser des contre états généraux, pour faire connaître l'état des lieux et le profond mécontentement des acteurs de la politique de l'enfance, professionnels mais aussi familles, collectifs d'enfants et autres militants d'éducation populaire, envers une politique gouvernementale globalement contre-productive et néfaste pour les enfants. Il n'a pas été difficile de trouver un mode d'action adapté et, mieux encore, une identité commune. C'est ainsi qu'est apparue la formule signifiante : « États générEux pour l'enfance ».
Deux sortes de rendez-vous ont alors été projetés. Un écrit collectif, sous la forme d'un Cahier de doléances en faveur de la cause des enfants, et la tenue d'un forum des états générEux pour l'enfance.
Suite à un simple appel, une centaine de contributions a été récoltée en quelques semaines seulement, émanant d'organisations très diverses, représentant bien les différents visages de la société civile. Restait à les mettre en forme et surtout à les rendre accessibles très vite. Cela fut également réalisé en un temps record, grâce à de précieux appuis militants.
Ainsi de très nombreuses organisations - collectifs, associations, syndicats - et personnalités se sont rassemblées, le 26 mai 2010 à l'occasion du forum des états générEux pour l'enfance. Nous étions donc présents, actifs, riches de nos doléances et de nos propositions, ce dont fourmille le Cahier de doléances de 218 pages, au demeurant fort bien reçu par les militants de la cause. Un vrai programme de gouvernement !
Puis, le jour J des états (si peu) généraux mais « officiels », nous étions à nouveau dans la rue et certains même dans la salle à la Sorbonne, avec nos cahiers, de façon à ne plus laisser se déployer sans résistance, les effets d'annonce sans aucun engagement sérieux, auxquels nous sommes hélas très habitués. La cause des enfants mérite mieux. Elle n'est pas seulement de protection, au demeurant trop souvent dévoyée vers la contention, la mise à l'écart de ceux qui dérangent, le contrôle des comportements. Elle mérite d'être première et centrale, dessinant au contraire une enfance multiple et surtout des pratiques généreuses, où les droits de l'enfant soient enfin respectés, où tout enfant soit reconnu comme un sujet au monde dès sa naissance avant même que d'être un adulte en devenir, et où son développement se nourrisse de liberté et de singularité. C'est un devoir d'avenir. Mais qui peut l'entendre dans la surenchère politico-médiatique ?
 

MFDS : Comment a été pensé cet ouvrage ? Y aura-t-il d'autres initiatives de ce collectif ?

MC : Il fallait donc ne pas lâcher, reprendre notre bâton de pèlerin. C'est la raison principale du nouvel ouvrage. Après accord des 80 organisations concernées, un petit noyau de six personnes, avec l'aide d'une journaliste spécialisée, s'est attelé à une synthèse, en cherchant à donner du relief aux principales analyses et suggestions, en essayant de respecter la parole de chacun. Une gageure, bien sûr ! Je ne sais pas si nous avons parfaitement réussi cet exercice. La suite le dira. Reste qu'il nous faut par tous les moyens peser de tout notre poids dans la période préélectorale qui s'ouvre. Cet ouvrage doit y contribuer, avec d'autres initiatives.
D'ores et déjà, la problématique des états générEux est relayée par différentes organisations, dans leur presse ou à l'occasion de leurs congrès ou journées de travail. C'est comme cela que se forme une nouvelle conscience partagée et une nouvelle volonté politique, dans un état démocratique. Mais c'est aussi en évaluant collectivement ce qu'est l'investissement d'une société pour ces enfants qu'on peut juger de sa situation. Bien mieux que le triple A ! Rappelons-nous toujours que la France est régulièrement taclée par le comité des droits de l'enfant de l'ONU pour sa politique intérieure. Qu'on songe simplement aux enfants dans les centres de rétention, aux expulsions, aux économies sur l'école, à la déqualification des professionnels, à l'image véhiculée d'une enfance qui serait une menace pour la société plutôt qu'une richesse ! Il reste donc beaucoup à faire. Puisse cet ouvrage y contribuer, pour sa part.

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