Judith Dupont


par Judith DUPONT,
le 9 juil. 2013

Judith Dupont est psychanalyste.
Elle a créé en 1970 la revue Le Coq-Héron qu'érès publie depuis 2002.

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Judith Dupont, vous êtes psychanalyste d'origine hongroise. Vous avez créé il y a 44 ans la revue Le Coq-Héron qu'érès publie depuis 2002. Dans le numéro 213 qui vient de paraître, vous avez souhaité exhumer des articles issus de vos archives qui trouvent aujourd'hui un intérêt renouvelé. Cela vous a donné l'occasion, dans l'éditorial, de brosser un rapide historique de cette revue originale qui a toujours réservé une place importante à la psychanalyse au-delà de nos frontières et que votre mari Jacques, imprimeur, a accompagné et soutenu si longtemps. Mais vous restez très discrète sur le rôle primordial que vous avez joué dans cette longue aventure. J'aimerais que vous nous racontiez un peu votre itinéraire, assez exceptionnel, qui vous a amenée à côtoyer un nombre important de personnes de qualité en France et à l'étranger. Comment êtes-vous arrivée en France ?

 Judith Dupont : Je suis arrivée en France à l’âge de 12 ans, en 1938. Ma famille a décidé d’émigrer après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie : nous étions d’origine juive, et, surtout, mon père, éditeur, publiait une revue et des auteurs antifascistes. Le choix de la France s’imposait par l’attachement de mes parents à ce pays et les nombreux amis qu’ils y avaient. Ma mère, peintre, y passait chaque année plusieurs mois et y faisait souvent des expositions. Elle a peint notamment des portraits de Michael et Alice Balint, Sándor Ferenczi, Marie Bonaparte, Mélanie Klein, Enid Balint, Margaret Mahler etc.,  et a participé à plusieurs congrès de psychanalyse où elle a dessiné de nombreuses caricatures (comme les lecteurs du Coq-Héron le savent bien[1]).

 

MFDS : Quelle a été votre rencontre avec la psychanalyse ?

JD : Il se trouve que la psychanalyse m’a donc, en quelque sorte « accueillie à ma naissance ». Ma grand-mère, Vilma Kovács a été patiente, puis élève, amie et collaboratrice de Sándor Ferenczi. Sa fille aînée, ma tante Alice, a épousé Michael Balint. Tout ce monde était très uni et les discussions professionnelles allaient bon train. Évidemment je n’y comprenais rien, mais je baignais dans cette atmosphère. Malgré les séparations dues à la guerre, cette sorte « d’imprégnation » a dû jouer son rôle.

               

MFDS : Quels liens avez-vous gardé avec la Hongrie ?

JD : Avec la Hongrie, pays fasciste et qui est en train de le redevenir, aucun. Mais j’ai gardé mes amitiés d’enfance et je garde un contact chaleureux avec les enfants de ces amis, aujourd’hui disparus. Et puis, restent la littérature, la musique, et même la cuisine…

 

MFDS : Peut-on dire que votre connaissance de plusieurs langues a influencé à la fois votre  approche théorique de la psychanalyste et votre pratique clinique ?

JD : Je ne saurais  pas le dire. En tout cas, cela m’a permis de nourrir le Coq-Héron de nombreuses traductions de textes inédits en français, et ce depuis ses débuts.

 

MFDS : Avez-vous exercé en institution avant d'ouvrir un cabinet ?

JD : Oui, dans plusieurs. Notamment dans la polyclinique de Jenny Aubry, au collège de Saint-Maximin, au centre Etienne-Marcel, au centre de Guidance infantile de Soissons et Laon, dans le service de pédiatrie de l’Hôpital de Corbeil-Essonnes… J’y ai beaucoup appris et je m’y suis fait quelques amis fidèles. Ainsi tout un groupe d’analystes canadiens qui travaillaient au Collège de Saint-Maximin en effectuant leur formation en France. Ils font toujours partie de mes amis.

 

MFDS : Quelles ont été les circonstances de la création de la revue Le Coq-Héron ?

JD : Une certaine somme d’argent est venue entre les mains d’un petit groupe de travailleurs du centre Etienne-Marcel (psychologue, rééducateurs, analyste, assistante sociale…). Argent indéfinissable, puisqu’il provenait d’un patient privé et payant, mais traité au Centre où j’étais de toute façon payée. Une fois le traitement terminé, nous avons décidé d’utiliser cette somme pour fonder une revue ; une idée quasiment tombant sous le sens pour la fille d’un éditeur et écrivain et femme d’un imprimeur.

 

MFDS : Comment la rédaction a-t-elle été constituée ?

JD : Au début, c’est le petit groupe des fondateurs qui a constitué la rédaction. Puis d’autres s’y sont adjoints, Bernard This parmi les premiers. Ensuite elle s’est régulièrement modifiée au fil des départs et des arrivées de nouveaux membres. La longévité de la revue s’explique par la générosité de notre imprimeur, mon mari Jacques Dupont, qui acceptait parfois d’attendre des mois, voire une année, pour se faire payer. Mais la revue est toujours parvenue à régler ses dettes.

 

MFDS : Quels étaient les objectifs de la revue ?

JD : Le premier objectif de la revue était double : permettre aux travailleurs du centre Etienne-Marcel de parler de leurs idées et de leur pratique. Ainsi quelques écrits du professeur de mathématique de l’Hôpital de jour, Pierre Lavalle, ont fait l’objet d’un document de travail spécial très apprécié. Mais dès le début aussi, le désir de faire connaître en France des textes d’auteurs étrangers jamais traduits en français, a fait partie de notre projet. Quatre articles de Vilma Kovács ont paru dans le Coq-Héron, ainsi que les œuvres complètes d’Alice Balint, notamment sa « Psychologie de la nurserie », publiée autrefois par les éditions Gallimard dans une traduction plus que fantaisiste et que nous avons retraduite. Un autre objectif s’est peu à peu précisé : privilégier les discussions, voire les controverses, plutôt que de sélectionner les seuls écrits qui rencontraient majoritairement notre accord. Cette disposition était favorisée par la diversité d’appartenance des psychanalystes travaillant au centre Etienne-Marcel. Cette diversité, nous l’avons inscrite dans nos statuts : tout article soutenu ne fût-ce que par un seul rédacteur doit paraître, avec le droit de tous ceux qui ont des critiques à formuler de les  exprimer en parallèle avec l’article. Un article ne peut être refusé qu’à l’unanimité.

 

MFDS : Comment avez-vous pu obtenir des articles inédits écrits par des personnalités importantes du monde analytique ?

JD : Ma famille, ainsi que moi-même avions de nombreux contacts dans le monde analytique. Certains nous donnaient des articles par amitié ou relation familiale, comme Michael et Enid Balint, ou Margaret Mahler (autrefois camarade de classe d’Alice Balint). D’autres auteurs, comme Françoise Dolto, nous ont donné des articles par amitié pour notre entreprise et pour la « multiorientation » du journal. Mais lors des congrès auxquels l’un ou l’autre de nous avait l’occasion d’assister, nous n’hésitions pas à demander à tel auteur dont l’exposé nous a plu, de nous autoriser à publier leur article. Pratiquement personne n’a refusé et c’est ainsi que nous avons pu publier des écrits de Masud Khan, Ralph Greenson ou le mexicain Cesarman qu’on peut lire dans notre n° 213 constitué à partir des archives du Coq-Héron.

 

MFDS : Aujourd'hui encore la revue a une place à part dans le paysage analytique : elle n'est rattachée à aucune école ou institution, elle n'est pas dogmatique et accueille des travaux issus de divers courants analytiques ; elle s'intéresse à des thématiques aussi bien cliniques que culturelles et reste ouverte sur l'international. Comment la revue est-elle organisée ? Quel est son fonctionnement ?

JD : Comme je viens de le dire, cette disposition est présente depuis les débuts et inscrite dans les statuts. Elle n’est pas toujours facile à mettre en œuvre. Il est toujours plus facile de rejeter une idée, voire une personne, que d’expliquer par écrit pourquoi on s’oppose à elles. Mais jusqu’à présent, la discussion au sein de la rédaction a toujours permis de surmonter ce genre de réticences. De fait, la revue s’est souvent entendue reprocher le fait de ne pas avoir de « ligne ». Constatation parfaitement exacte, mais assumée et même cultivée. Une excellente revue, aujourd’hui malheureusement disparue, « Controverses », partageait cette position.

Une autre disposition du Coq-Héron, relativement peu souvent rencontrée dans les revues psychanalytiques, est de publier des écrits provenant de domaines autres que le domaine psychanalytique, pour peu qu’un psychanalyste y trouve son compte. C’est ainsi par exemple que nous avons publié une pièce de théâtre d’Alain Didier-Weill.

 

MFDS : Quelles sont les perspectives pour l'avenir ?

JD : Les perspectives d’avenir ne sont pas plus brillantes pour le Coq-Héron que pour les autres revues, voire même pour les livres. Les techniques se modernisent à une vitesse vertigineuse, et tout comme les autres publications, le Coq-Héron doit réfléchir en permanence comment s’y adapter sans renoncer à sa raison d’être. Les problèmes matériels sont à résoudre au coup par coup, mais ce n’est pas là le seul facteur qui entre en jeu. Le destin même de la psychanalyse exerce son influence. Faire des projets dans le monde actuel semble risqué. Il nous faut surtout de la souplesse, de l’inventivité et la capacité de résoudre les problèmes à mesure qu’ils se présentent. Je dirais que les perspectives sont tellement ouvertes qu’il me semble imprudent de vouloir les définir.

 

MFDS : La revue souhaite organiser en 2014 un colloque autour de Ferenczi, psychanalyste hongrois qu’elle a contribué à faire connaître, notamment par la traduction de nombreux textes. En quoi la pensée de Ferenczi a-t-elle encore aujourd’hui une actualité ? 

JD : On pourrait plutôt dire que la pensée de Ferenczi a peu à peu gagné en actualité, et le processus n’est pas terminé. Si Ferenczi a été aussi mal reçu en son temps par la majorité de ses collègues, c’est que ses recherches étaient très en avance sur la pratique de son époque. Les premiers psychanalystes ont essayé de structurer leur pratique et leur pensée sur le modèle universitaire. Leur ambition, celle de Freud en premier, était de faire de la psychanalyse une science. Ils étaient sensibles, bien sûr à l’aspect affectif de leur pratique, mais ne savaient pas trop comment en tenir compte… ou ne pas en tenir compte. Ferenczi était pleinement conscient, semble-t-il, de l’importance primordiale du facteur affectif, et ce de la part du patient comme de l’analyste. Ses recherches portaient en grande partie sur la manière de gérer au mieux, dans la mesure du possible, cet élément ingérable. Or les formes actuelles des pathologies ne peuvent pas être abordées autrement, ce dont tout le monde nes’est pas encore pleinement aperçu. Nous avons donc encore beaucoup à apprendre de Ferenczi. C’est là-dessus que portera le colloque projeté pour mars 2014.


[1] Le numéro 200 qui marque les 40 ans de la revue a reproduit des caricatures d’Olga Székely-Kovàcs. La « Galerie de portraits d’ancêtres » comportant  de 65 caricature réalisées lors de différents congrès de psychanalyse en 1924 (les originaux de ces portraits ont été offerts à Freud) et 1971  a été à cette occasion réservée aux abonnés du Coq-Héron.

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