Serge Tisseron


par Serge TISSERON,
le 10 juil. 2013

Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie habilité à diriger des thèses. Auteur de nombreux ouvrages sur les relations que nous entretenons avec les images et les écrans, il a participé à la rédaction de l’avis de l’Académie des sciences L’enfant et les écrans (2013).


Le 6 novembre 2013, Serge Tisseron a reçu le FOSI Award remis par The Family Online Safety Institute, pour sa contribution exceptionnelle à l'encouragement des pratiques sécurisées des enfants et de leurs familles sur internet.

 

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Serge Tisseron, vous êtes  psychiatre et psychanalyste, docteur en psychologie habilité à diriger des Thèses (HDR) à l'université Paris 7 Denis Diderot. Depuis de nombreuses années, vous publiez des essais personnels, notamment sur les secrets de famille, nos relations aux images et les bouleversements psychiques et sociaux entraînés par le numérique. Vous avez contribué au rapport de l'Académie des sciences : « L'enfant et les écrans » paru en 2013. Parmi vos nombreux éditeurs, les éditions érès ont accueilli un ensemble important de vos articles dans ses revues (Enfances et psy, Spirale, Les cahiers dynamiques, Connexions, Dialogue, VST, Le coq-héron, Reliance) et ses ouvrages collectifs. En 2009, nous avons publié Les dangers de la télé pour les bébés dans la collection « 1001BB » qui venait relayer la pétition lancée en 2008 pour interdire la présence de la chaîne télévisée pour les bébés. Cette année, vous avez souhaité mener une campagne, que l’on pourrait qualifier de santé publique, pour inciter les adultes éducateurs (parents et professionnels) à maîtriser l’usage des écrans par les enfants. Le livre à paraître dans la collection « 1001 et + » s’intitule 3-6-9-12 Apprivoiser les écrans et grandir. Il est précédé et accompagné par l’édition d’affiches qui seront largement diffusées dans différents réseaux dès la rentrée (Enseignement catholique, municipalités comme Belfort, associations diverses) mais qui sont aussi destinées à être exposées dans les écoles, les crèches, les PMI, chez les pédiatres, etc. Vous avez souhaité que ces affiches en recto/verso soient gratuitement téléchargeables et imprimables à partir du site érès. Pouvez-vous nous expliquer cet engagement militant ?

Serge Tisseron : Beaucoup de parents, mais aussi de professionnels, s’inquiètent aujourd’hui des conséquences possiblement catastrophiques d’une surconsommation d’écrans de toutes sortes. Certains parlent même d’addiction, alors que cette expression n’est acceptée par aucune instance scientifique internationale, et qu’elle vient d'être récusée à la fois par l’académie de médecine[1] et par l’académie des sciences[2]. Mais en même temps, il est stupéfiant de voir l’extraordinaire pauvreté des propositions qui sont faites pour guider les parents. On ne peut pas en effet se contenter de dire « les écrans nous polluent » ou « ils nous envahissent » alors que c'est bel et bien nous qui allons les chercher pour les introduire dans nos vies quotidienne. Une extraordinaire démagogie se développe ainsi autour de cette question des écrans, pour ne pas dire un fond de commerce, dans lequel la culpabilisation des usagers est à tous les rendez-vous. Mais cela ne répond évidemment pas aux questions que les parents se posent : par exemple, à quel âge offrir à son enfant sa première console de jeux personnelle ou son premier téléphone ? Combien d’heures un enfant peut-il accéder aux écrans chaque jour ? À quel âge commencer à fixer des limites, et lesquelles ? Confrontés à la fois aux propositions des industriels et aux exigences grandissantes de leurs enfants, ils ne savent plus sur quelles règles se baser pour décider. Certains tentent de maintenir à tout prix les repères dans lesquels ils ont eux-mêmes grandi, au risque de creuser un peu plus le fossé qui les sépare de leurs enfants, tandis que d’autres cèdent aux sirènes des fabricants de tablettes tactiles et font le pari d’introduire le plus tôt possible les innovations technologiques dans la vie de leur enfant. Cet ouvrage est destiné à leur indiquer une troisième voie. Elle tient en quatre chiffres : « 3-6-9-12 ».

 

MFDS : A quel moment et comment vous est venue cette idée ?

ST : En 2007. Je vous rappelle qu’à cette époque, précisément le 16 octobre, la chaîne pour bébés Baby First a commencé à émettre sur le territoire français. J’ai immédiatement réagi en installant deux jours plus tard, le 18 octobre 2007, sur le site squiggle.be, une pétition en ligne pour demander l’interruption de ces chaînes dangereuses pour les bébés. Puis, deux jours plus tard,  j’ai proposé à deux collègues, les professeurs Pierre Delion et Bernard Golse, de signer ce même texte avec moi pour lui donner une audience plus grande. C'est ainsi qu'il est paru le 25 octobre sous nos trois signatures dans le journal Le Monde. Ce mouvement, soutenu par le CIEM[3], a eu un impact considérable puisque les chaînes de télévision pour enfants de moins de trois ans ont été obligées d'afficher un avertissement sur le caractère nuisible pour les enfants des programmes qu'elles diffusent. Mais très vite, j'ai été confronté à un autre problème. Beaucoup de parents m’ont dit : Et après 3 ans ? Et la console ? Et les jeux vidéo ? Et Internet ? Pour leur répondre, j’ai alors inventé ce que j’ai appelé « la règle 3-6-9-12 ». Mon but était de proposer quelques repères simples pour qu’ils sachent quand introduire les écrans dans la vie de leur enfant. C’est pour ça que cette règle sonne comme une comptine enfantine facile à mémoriser ! Et en plus, ces conseils sont calés sur quatre étapes essentielles de la vie des enfants : l’admission en maternelle, l’entrée en CP, la maîtrise de la lecture et de l’écriture, et le passage en collège. C'est aussi une façon d’utiliser les écrans pour introduire de nouveaux rituels. Il y a eu une époque où le cadeau de la première montre ou de la première cravate signait le passage de l'enfance à l’âge adulte. Les nouveaux outils technologiques peuvent aujourd'hui remplir le même rôle. Cette règle a eu très vite beaucoup de succès. En 2011, l’Association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA) l'a reprise à son compte, a imprimé des flyers et encouragé ses adhérents à en informer les parents. Puis, en 2013, l'académie des sciences s'en est fait l'écho dans l'avis qu'elle a publié sur « L'enfant et les écrans ». Mon désir est maintenant que chacun puisse s’en emparer.

 

MFDS : Quelles en sont les grandes lignes ?

ST : Elle contient des conseils de portée générale et d'autres plus spécifiques. Les conseils généraux portent sur le fait que les parents doivent limiter le temps d'écrans de leurs enfants à tout âge, leur apprendre à s’autoréguler, soutenir la sélection et la qualité des programmes qu'ils regardent et les inviter à en parler. Quant aux conseils spécifiques, ils concernent les cinq tranches d'âge définis par les chiffres 3-6-9-12. En effet, les effets des écrans sont souvent minimisés dans la petite enfance et  perçus de façon disproportionnée à l'adolescence.

Avant trois ans, tout d’abord, l’enfant a essentiellement besoin d’interagir avec son environnement en utilisant ses cinq sens. Beaucoup d'études montrent aujourd'hui que la télévision nuit au développement des bébés, et cela même quand il semble jouer sans la regarder alors qu'elle fonctionne dans la pièce où il se trouve. Il faut donc le plus possible éviter les écrans, et installer l'enfant devant un programme prétendument pour lui. D'abord, il n'y en a pas, et ensuite, la très grande majorité des jeunes enfants sont déjà confrontés trop longtemps à la télévision, tout simplement parce qu'ils grandissent dans des familles où elle reste allumée.

Entre trois et six ans, on conseille d’offrir à l’enfant du temps pour imaginer, jouer, bricoler avec son environnement, penser avec ses dix doigts. Il vaut donc mieux éviter les consoles de jeux personnelles. L'enfant qui ne sait pas encore lire risquerait de développer un jeu purement sensorimoteur qui lui ferait rapidement oublier beaucoup d'autres activités nécessaires à cet âge.

Entre six et neuf ans, l'enfant découvre les règles du jeu social. Il peut le faire en jouant à des jeux partagés avec ses camarades, mais à condition que ce soit en présence réelle. S'il voit ses parents aller sur Internet, il en est forcément curieux, et il est important de lui expliquer comment fonctionne cet espace. Cela ne nécessite pas forcément de l'y introduire.   

À partir de neuf ans, l’enfant découvre internet en le pratiquant, mais il vaut mieux l'y accompagner pour que cet apprentissage se fasse en toute sécurité. Il doit en effet prendre conscience de trois règles de base qui régissent cet espace : tout ce que l'on y met peut tomber dans le domaine public, tout ce que l'on y met y restera éternellement, et tout ce que l’on y trouve est sujet à caution, c'est-à-dire qu'il ne faut jamais le croire avant d'en avoir la confirmation par d’autres sources.

Enfin, à partir de 12 ans, l’enfant peut surfer seul sur internet, mais les parents doivent convenir avec lui d’horaires de navigation, mettre en place un contrôle parental, et ne pas le laisser avoir une connexion illimitée la nuit. Mais, au-delà de ces « accords », ils doivent lui faire confiance.

 

MFDS : Constate-t-on l’apparition de nouvelles pathologies, de nouveaux malaises en relation avec les écrans ?

ST : Les technologies numériques sont un outil formidable, à condition de savoir s’en servir. Or cet apprentissage n’est pas seulement technique. Il concerne aussi la capacité d’en réguler les usages, et de se guider dans leur exploration grâce à la culture qu’on a acquise. Si on n’a pas acquis un minimum de culture, on risque de s’arrêter à chaque page d’internet et de perdre son chemin. La « pensée zapping » est souvent en rapport avec le fait que les écrans ont été introduits trop tôt, ou trop massivement, dans la vie de l’enfant, avant qu’il ait développé un stock suffisant de connaissances et des capacités narratives. Celui qui n’a pas eu la possibilité d’inventer ses propres jeux avant 3 ans, et qui n’a pas été encouragé à construire ses repères temporels, court, plus que les autres, le risque de ne pas pouvoir s’autoréguler.

Et pour celui qui en est capable, rien n’est encore joué, car tout ce que nous faisons sans les écrans peut être fait encore mieux avec eux… y compris les pires activités. Grâce à eux, nous pouvons travailler plus vite, rencontrer des personnes ressources où qu’elles soient, mais aussi fuir le monde, harceler sans être identifié, papillonner d’une relation à une autre, s’égarer, etc. C’est pourquoi le plus souvent, les écrans ne créent pas de nouveaux troubles, mais donnent une nouvelle apparence à des troubles qui ont toujours existé, comme la dépression ou la phobie sociale.

 

MFDS : Vous appelez à encourager les bonnes pratiques. Qu’est-ce que cela signifie ? Les écrans utilisés dans de bonnes conditions contribuent-ils à enrichir le monde de nos enfants ?

ST : Les conseils qui découlent de la règle 3-6-9-12 vont dans trois directions. Il s’agit d’abord de l’apprentissage de l’autorégulation. Il est réalisé en fixant au jeune enfant des tranches horaires pour regarder des programmes spécifiques, de préférence sur DVD, et en établissant des contrats avec l’enfant plus grand. Le second axe de la règle 3-6-9-12 concerne la pratique de l’alternance : elle repose sur l’importance de varier les stimulations et d’encourager l’enfant à développer des activités qui mobilisent ses cinq sens et ses dix doigts. Enfin, le troisième axe fort est l’accompagnement. Il consiste à faire raconter à l’enfant ses expériences d’écrans de façon à développer l’intelligence narrative en contre-point de l’intelligence spatialisée. En effet, aidé par l’adulte, l’enfant apprend à construire le récit de ce qu’il a vu, et passe de la pensée spatialisée propre aux écrans à la pensée linéaire du langage parlé ou écrit. Les écrans, le plus souvent, ne sont pas, malheureusement, des espaces de sens pour l’enfant. Ils peuvent le devenir à partir du moment où l’enfant leur en donne dans l’échange avec un adulte. C’était l’objet de mon premier ouvrage sur les images publié en 1996 et intitulé Y a t il un pilote dans l’image ? La réponse était évidemment qu’il n’y en a qu’un seul : le spectateur lui-même, à condition d’y être éduqué.

 

MFDS : Pensez-vous qu’il suffise de dénoncer les dangers des écrans et de donner des conseils aux parents pour être suivi ?

ST : Bien sûr que non. Je ne suis pas naïf à ce point. Si la mauvaise information des usagers était la raison principale des abus d’écrans, la mise en évidence vigoureuse et argumentée de leurs dangers devrait suffire à la faire baisser. Or il faut bien constater que ce n’est pas le cas. On peut, à mon avis, en donner deux raisons. La première est que les écrans sont aujourd’hui largement utilisés pour tenter d’oublier les difficultés et les souffrances de la vie quotidienne, exactement comme l’alcool, les anxiolytiques ou les antidépresseurs, dont nos compatriotes sont de très gros consommateurs. Par ailleurs, ils sont l’objet d’enjeux commerciaux considérables qui s’appuient sur des publicités agressives et mensongères. Cela a été le cas des chaînes de télévision destinées aux enfants de moins de trois ans, et c'est ce que montrent aujourd'hui certaines campagnes en faveur des tablettes tactiles pour les bébés.

Et du coup, puisque les alertes sur les effets négatifs de la surconsommation d’écrans sont pratiquement sans effets, l’important est maintenant de faire des propositions concrètes pour que la situation change. Il y aurait un grand danger à l’oublier et à se contenter de se demander quel est le degré de dangerosité des écrans. Cette attitude ouvre la voie à toutes les surenchères démagogiques, voire populistes. Nous ne ferons évoluer notre rapport aux écrans que tous ensemble, à travers des actions concrètes et ciblées qui concernent toutes les tranches d’âge. La règle « 3-6-9-12 », aussi importante soit-elle, n’est pas suffisante. Elle n'est qu'un élément du dispositif qui va nous permettre, tous ensemble, d’apprivoiser les écrans.

 

MFDS : Justement, quelles sont les autres éléments de ce dispositif ?

ST : Dans mon livre, j’évoque plusieurs formes d’action qui ont en commun de rompre les solitudes et de réinventer les liens. Certaines s’appuient sur les enseignants, d’autres impliquent les jeunes dans leurs pratiques créatrices, et d’autres encore mobilisent les associations susceptibles de regrouper parents, enseignants et enfants autour d’objectifs précis et ponctuels. En pratique, ce sont le Jeu des Trois Figures en classes maternelles, le module pédagogique à destination des enseignants du primaire réalisé par l’académie des sciences et la Main à la pâte[4], les festivals des créations adolescentes et enfin la « dizaine pour apprivoiser les écrans ». C'est maintenant à nous de nous en emparer et de les mettre en place partout. Ces actions sont évoquées, argumentées et relayées sur le site Internet www. apprivoiserlesecrans.com créé parallèlement à la campagne d’affiches et au lancement du livre. Apprivoiser les écrans est un nouveau défi collectif. Personne ne le peut seul,mais tous ensemble, nous le pouvons.


[1] Dans un avis du 1er mars 2012.

[2] Dans un avis du 22 janvier 2013, publié sous le titre L'enfant et les écrans.

[3] Collectif interassociatif enfance et médias

[4] Pasquinelli E., Zimmermann G., Bernard-Delorme A., Descamps-Latscha B., Les écrans, le cerveau… et l’enfant, un projet d’éducation à un usage raisonné des écrans pour l’école primaire. Guide du maître, cycles 2 et 3. Paris, Le Pommier (il correspond aux recommandations 4 et 10 et au paragraphe 8.6 de l’avis de l’académie).

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