Philippe Gaberan


par Philippe GABERAN,
le 2 sept. 2016

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Philippe, tu es depuis le mois de janvier 2015 directeur à l’ifrass en charge du pôle éducation spécialisée et nous sommes contents de te retrouver à Toulouse. Ceux qui te connaissent – et ils sont nombreux car tes ouvrages parus chez érès sont de véritables best-sellers dans leur catégorie – ont suivi l’itinéraire professionnel qui t’a conduit du métier d’éducateur spécialisé à la soutenance d’une thèse en sciences de l’éducation1, puis à la fonction de formateur et de chercheur à Bourg-en-Bresse après un court passage à Toulouse à l’école d’éducateur des ceméa, devenue depuis Erasme, et enfin au rôle de directeur de l’etes de Marvejols sans oublier ton travail de chroniqueur à Lien social.

Nous nous réjouissons de ce rapprochement géographique pour plusieurs raisons. Au plan amical tout d’abord car c’est bien agréable de se retrouver pour boire un verre ou manger une pizza après une pièce de théâtre !

Il a, par ailleurs, facilité ta participation au comité de rédaction de la revue Empan que nous publions depuis 2002 et qui a fêté tout récemment ses 25 ans lors d’une journée à l’institut Saint-Simon avec la présence de ses fondateurs, Rémy Puyuelo, Paule Sanchou, Pierre Teil et Maurice Capul. Avec Lin Grimaud, tu as plus particulièrement coordonné le numéro anniversaire Travail social, le moment de transmettre (n° 100, janvier 2016).

Ta présence à Toulouse nous a également donné l’occasion de t’associer aux Regards croisés, petites conférences sociétales que nous menons depuis quelques années avec le Théâtre national de Toulouse et avec le Centre régional des lettres (crl), dans l’objectif de créer des ponts, de croiser nos intérêts pour l’écrit, le théâtre et la transmission2.

Nous avons aussi cette année accueilli ensemble Michel Lemay lors de son passage à Toulouse à la fois chez Ombres blanches et à l’ifrass, où nous avons pu constater son engagement dans la formation des jeunes générations de travailleurs sociaux.

Et ce 2e semestre de l’année 2016 ne sera pas en reste au plan des événements érès/Philippe Gaberan ! Le premier est sans aucun doute la parution de ton prochain ouvrage Oser le verbe aimer en éducation spécialisée. Il est la suite logique de La relation éducative (érès, 1e édition en 2003) qui sera réédité en septembre. Le titre est un peu provocateur car il vient questionner le dogme de la distance professionnelle. Peux-tu nous expliquer ta démarche et le projet de ce livre ?

Philippe Gaberan : Tout d’abord permets-moi de te remercier de me donner de nouveau la parole dans ce bel espace de rencontre qu’est la lettre érès. Pour moi, la marque de fabrique des éditions érès réside tout d’abord en son équipe qui, malgré les difficultés propres à toute entreprise, relaie et renouvelle ce désir de transmettre qui anime tout auteur d’ouvrage ou contributeur à une revue. Ce désir de transmettre est un point qui nous rapproche au moins tout autant que le fait de partager une pizza à la sortie du tnt (sourire).

Pour en revenir à ce nouvel ouvrage et à son titre, Oser le verbe aimer en éducation spécialisée, je suis convaincu que la provocation réside moins dans l’utilisation du verbe « aimer » en éducation spécialisée que dans la dénonciation d’un discours dominant qui veut donner à croire que, dans le cadre d’une relation éducative, « aimer » ça ne fait pas professionnel ! Cette société est malade d’elle-même, elle qui veut se persuader qu’aimer n’est pas chose sérieuse, ou en tout cas moins sérieuse que faire de l’argent, souvent même au détriment du sens à être. Et pour autant, il n’y a rien de nouveau dans un tel parti pris ; les sociétés qui badinent le plus avec l’amour sont celles qui sont les plus embarrassées par les changements opérés en leur sein par les progrès des sciences et des techniques. La fascination pour le transhumanisme en est une belle illustration contemporaine ; elle n’est au fond que l’ultime visage prêté par l’homme à cette illusion de pouvoir faire face aux évolutions des temps présents en tournant le dos à sa condition. C‘est là où l’embarquement dans les métiers de l’humain devient plus que jamais nécessaire et passionnant. Il y a un véritable enjeu à penser la relation éducative comme étant une relation d’amour ; c’est-à-dire comme étant avant tout une rencontre (qui est bien plus qu’un contact ou un simple face-à-face), par laquelle l’éducateur référent, parvenant à voir et à entendre par-delà ce que le symptôme donne à voir et à entendre, impulse ce que j’appelle le point d’inflexion. C’est-à-dire l’espace-temps à partir duquel la personne accompagnée retrouve du sens à être et adopte une nouvelle trajectoire de vie. Il ne s’agit donc pas de prendre à contre-pied la notion de juste distance, mais de comprendre pourquoi « ça marche », la relation éducative. Parce que ça marche et ça marche bien plus souvent que les professionnels ne le reconnaissent eux-mêmes.

MFDS : Le 2e événement est ton accord pour codiriger avec Daniel Terral la collection « L’éducation spécialisée au quotidien » que nous avions créée en 1995 avec Joseph Rouzel et qui a connu des succès éditoriaux d’importance dont le plus emblématique est De l’éducation spécialisée de Maurice Capul et Michel Lemay paru en 1996 et qui est à l’origine du 3e événement… Comment envisages-tu avec Daniel l’avenir de cette collection ? Quels sont les axes principaux à développer ?

PG : Dans les années 1980, nous étions quelques-uns, acteurs de terrain et pour la plupart d’ailleurs publiés aux éditions érès, à porter l’ambition d’une parole d’éducateur qui ne soit ni un bricolage de notions empruntées aux sciences humaines ni un pur jargon compris seulement par les gens du métier. Il y avait alors une véritable urgence à faire entendre notre parole pour cesser d’être considérés comme des « infans » ! En ce domaine, un bon bout de chemin a été fait, avec l’appui des éditions érès et notamment de la collection « Trames ». Désormais, il faudrait pouvoir aller plus loin de sorte à dégager les fondements praxéologiques des métiers de l’éducation spécialisée ; c’est un chantier dont pourrait se saisir la collection « L’éducation spécialisée au quotidien ». Il y a un véritable défi à encourager et soutenir la publication d’ouvrages rédigés par des auteurs passés à la fois par le champ de la pratique et le domaine de la recherche universitaire. Sans faire de l’éducation spécialisée une discipline à part, il s’agit d’encourager une conceptualisation propre à cette activité spécifique. Le but serait de réunir un comité de lecture capable de repérer des auteurs et des textes rédigés dans une forme à la fois exigeante sur le plan conceptuel et accessible sur le plan de la pensée pratique. Avec Daniel, nous nous donnons deux ans pour d’abord constituer ce comité de lecture et ensuite parvenir à un rythme de publication assez soutenu pour redonner de la vie et de la couleur à cette collection.

MFDS : Le 3e événement concerne les journées d’études « L’éducation spécialisée : pour quoi faire ? » qu’érès organise à Toulouse les 25 et 26 novembre prochains avec ton soutien et celui d’un petit comité3. À l’occasion des 20 ans de la parution de leur livre, nous avons eu envie de réunir autour de nos aînés, Maurice Capul et Michel Lemay (qui sera présent), des acteurs de l’éducation spécialisée de différentes générations pour débattre ensemble de l’avenir de l’éducation spécialisée, à partir des continuités et des ruptures ayant marqué son histoire. En quoi cette rencontre t’a semblé pertinente, toi qui es tellement impliqué dans la formation des jeunes et futurs professionnels ? Au sein du comité, tu as beaucoup insisté sur l’importance d’inviter des personnes qui, sans avoir forcément les mêmes positions sur ces questions très politiques, pourraient construire un débat instructif…

PG : L’époque est trop chahutée et trop en prise avec un risque de déshumanisation pour se payer le luxe de vaines disputes entre quelques aspirants à la gloire médiatique… Comme chaque fois en temps de crise, le devenir de l’éducation, et notamment de l’éducation spécialisée, redevient un enjeu de société majeur. En posant cette question « L’éducation spécialisée : pour quoi faire ? », ces journées des 25 et 26 novembre 2016 doivent être l’occasion de montrer que la ligne de fracture ne passe pas entre de prétendus progressistes et de supposés immobilistes mais entre, d’une part, ceux qui veulent faire table rase du passé pour aller de l’avant et, d’autre part, ceux qui œuvrent au maillage des outils de la modernité avec les valeurs de l’humain. C’est la raison pour laquelle nous avons, avec érès, invité à débattre ensemble des personnalités sans doute aussi différentes que la députée Brigitte Bouguignon, dont le rapport a permis d’apaiser les esprits autant que d’influer le plan gouvernemental d’action sociale, ou que le chercheur Michel Chauvière, dont les engagements et les prises de position critiques sont clairement identifiées. Sous l’autorité de ces figures emblématiques que sont Michel Lemay et Maurice Capul, ce ne sont pas moins de trois générations de professionnels qui sont appelées à se rencontrer, à inspirer les débats et la mise en œuvre de la formation professionnelle et de la recherche en travail éducatif et social.

MFDS : En 2017, nous avons prévu une nouvelle édition du livre De l’éducation spécialisée augmentée d’une préface/avant­-propos/introduction sous la forme d’un entretien entre Michel Lemay et toi, Maurice Capul ayant décliné pour des raisons de santé. Je sais que vous avez commencé le dialogue au-dessus de l’Atlantique. Les journées de novembre seront certainement une étape dans cette réalisation. Peux-tu nous dire quels vont être les axes forts de cette discussion ?

PG : À la relecture De l’éducation spécialisée, me sont revenues comme en pleine gueule l’extrême actualité de cet ouvrage et la dette que nous avons à l’égard de Michel et de Maurice. Tout y est… les thèmes majeurs questionnant le sens de l’éducation spécialisée. Aussi l’interview menée dans le cadre de cette réédition est l’occasion de tisser ensemble les apports de De l’éducation spécialisée et ceux de la trilogie de Michel Lemay consacrée aux Forces et souffrances psychiques de l’enfant4, dont le tome 3 vient de paraître, afin de revisiter deux recommandations fortes formulées par Michel Lemay : le maintien d’une nécessaire approche éclectique du métier, laquelle ne serait ni une juxtaposition de disciplines ni un relativisme de la pensée, et un rejet absolu de l’à peu près dans l’approche thérapeutique et éducative. J’endosse pleinement cette volonté de Michel Lemay de hisser les métiers de l’éducation spécialisée à un haut niveau de savoir, composé à la fois d’une expérience pratique rigoureuse et d’une non moindre exigence conceptuelle.

 

  1. Ce travail a donné lieu à ton premier livre publié en 1998 dans la collection « Connaissances de la diversité » sous le titre De l’engagement en éducation (érès, 1998).
  2. Regards croisés, petites conférences sociétales tnt/érès/crl : rencontre du 16 janvier 2016 « Faits divers et spirale de la violence » animée par Laure Ortiz, professeur agrégé des universités en droit public et présidente de l’asso­cia­tion Sciences po-Europe, avec Louise Vigneaud, assistante de Richard Brunel, metteur en scène de Roberto Zucco et directeur de la Comédie de Valence, Christophe Bergon, metteur en scène de Sur une île et fondateur de lato sensu museum, et Philippe Gaberan. enregistrement de la rencontre disponible sur le site des éditions érès (fiche auteur de Ph. Gaberan).
  3. Composé de Joseph Rouzel, Gabrielle Garrigue, François Hébert, Philippe Fabry, Jean-Marie Vauchez, Jean-Sébastien Alix.
  4. Le développement infantile. Tome 1, érès, 2014. Les aléas du développement du développement infantile. Tome 2, érès, 2015. Approches thérapeutiques : espoirs et inquiétudes. Tome 3, érès, 2016.

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