Nicole Landry-Dattée (par Audrey Minart)


par Nicole LANDRY-DATTEE,
le 24 août 2017

Couverture   La perte d’un parent atteint d’un cancer est toujours traumatique pour les enfants,
   mais plus encore quand le secret a été gardé sur la maladie.
   Psychanalyste, Nicole Landry-Dattée a fondé en 1994 des groupes de parole
   à leur attention, qu’elle anime au sein de l’Institut Gustave Roussy.
   Dans son ouvrage, elle cherche à faire comprendre aux parents l’importance
   d’informer leurs enfants sur la situation, afin de non seulement les aider à se préparer
   psychologiquement à la pire des éventualités, mais aussi pour préserver le lien de confiance.

    Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

 

 

 

Pourriez-vous expliquer en quoi consiste ces groupes de paroles pour enfant ?

Quand je suis arrivée à l’Institut Gustave-Roussy, j’ai été frappée par le fait que l’on m’appelait très souvent pour me dire de venir rapidement, car une personne venait de décéder et que ses enfants ignoraient encore tout de la situation. On m’appelait donc dans des situations doublement traumatiques : celle de la perte d’un parent, mais aussi la découverte du mensonge. Dans ma pratique libérale, j’ai reçu de nombreux adultes qui avaient vécu de telles situations dans l’enfance, et qui s’étaient ensuite mal construits. Nous avons donc réfléchi à la manière d’aider les parents à parler de leur maladie à leurs enfants pour qu’ils sachent quelle épreuve la famille est en train de traverser. C’était pionnier à l’époque de proposer ces groupes d’enfants, auxquels les parents assistaient, placés derrière leurs enfants. Le principe est de ne pas les placer sous le regard l’un de l’autre, ce qui permet à l’enfant d’exprimer plus librement ce qu’il ressent par rapport à la maladie. Un peu comme dans la situation analytique où, allongé, on ne voit pas l’analyste, ce qui favorise l’expression de la pensée. Mais avant qu’ils s’expriment, on leur diffuse un petit film destiné à leur expliquer ce qu’est le cancer, à partir de questions déjà recueillies avant que les groupes n’existent. Le fait est que les enfants posent d’abord beaucoup de questions médicales, puis sur les effets du traitement ; perte de cheveux, fatigue… Aborder ces questions au préalable permet de cimenter la confiance dans le groupe. Les questions plus émotives, comme « J’ai peur qu’il meure », viennent ensuite.

Pourquoi ne faut-il pas leur cacher la maladie ?

Tous les enfants que j’ai rencontrés m’ont dit qu’ils voulaient qu’on leur dise la vérité. Mais « avec des mots gentils ». Il est tout de même nécessaire d’amortir le choc. Cela dit, on n’emploie jamais le mot « guérir », on dit plutôt que tout le monde s’efforce de soigner le parent. Cela permet à l’enfant d’avancer dans sa pensée, tout en accompagnant le parent quelle qu’en soit l’issue : si la maladie est vaincue et le parent en rémission, l’enfant constate qu’on ne le considère pas comme quantité négligeable. Idem si la maladie s’aggrave : cela le prépare progressivement au décès avec le sentiment de devoir l’accompagner jusqu’au bout. Les enfants souhaitent également le plus souvent que ce soit leurs parents, ceux en qui ils ont le plus confiance, qui leur disent cette vérité. Il ne faut donc pas les tromper. Par ailleurs, leur dire, c’est aussi leur donner confiance en eux-mêmes, un moyen de leur assurer que ce qu’ils pressentent, que ce qu’ils ont perçu, est vrai, et juste : il se passe quelque chose qui nous inquiète tous. Il peut ainsi faire confiance à ce qu’il ressent et pense. Le nœud de cette problématique est donc la confiance. Je suis également frappée par leur insistance à montrer qu’ils sont forts et souvent, dans ces groupes, les parents sont surpris de constater que les enfants peuvent raisonner, non pas comme des adultes, mais comme de véritables personnes qui réfléchissent. Ils ont aussi la capacité de poser des questions existentielles. Ce sont de vrais philosophes ! Le but du livre est donc d’aider les parents à réaliser qu’il est important qu’ils parlent à leurs enfants, de leur montrer qu’ils sont non seulement capables d’entendre ce qu’on leur dit mais aussi d’affronter l’épreuve quand ils sentent qu’ils peuvent s’appuyer sur les adultes. Après, je comprends les adultes malades, que je reçois également. Ils sont souvent perdus, et veulent protéger l’enfant. Mais ce que je tente de leur montrer c’est qu’en pensant protéger l’enfant, ils font l’inverse : ce qu’il imagine, en l’absence de mots, est souvent pire que la réalité. Car même quand on ne leur dit rien, ils sentent quelque chose. Ce que les parents ignorent souvent, c’est que l’angoisse circule, même s’il y a silence. Informer l’enfant sur le cancer de son parent, c’est l’aider à se préparer psychiquement, notamment à l’éventualité d’une dégradation.

Faut-il quand même garder le secret sur certaines informations ?

Très honnêtement, je pense que l’on peut tout dire à un enfant… sans forcément aller dans tous les détails, sauf s’il les demande. La vraie question c’est de savoir quand le dire et comment le dire. Les adultes demandent souvent un temps à eux pour digérer l’information, pour assimiler ce qu’il leur arrive. L’annonce du diagnostic du cancer c’est un choc, pour la personne concernée et l’entourage. Il ne faut donc pas le dire trop vite, au risque de le dire mal, surtout que dans l’inconscient collectif, le mot « cancer » équivaut à la mort. Il faut donc dire les choses à partir de ce que l’enfant constate : l’arrêt du travail par exemple. Il faut le préparer petit à petit, pour amortir le choc. Faute de pouvoir l’éviter.

Quelles conséquences chez l’enfant, lorsqu’on lui cache la vérité sur la maladie ?

D’abord, la perte de la confiance. Et quand on n’a plus confiance en personne, il est difficile de nouer des relations dans la vie. Cela peut notamment mener à des dépressions infantiles qui traînent, et que l’on ne détecte pas parce que l’on croit par exemple à de l’hyperactivité. Mais la dépression infantile ne disparaît pas à l’âge adulte… Elle s’aggrave. Cela vaut donc le coup de faire de la prévention. L’autre conséquence, c’est l’instabilité. Ces enfants devenus adultes seront dans l’incapacité de créer des relations stables, parce que dès qu’ils vont sentir qu’ils s’attachent, et ça je l’ai compris dans les analyses d’adultes, ils vont rompre le lien pour éviter de subir deux fois la même chose, c’est-à-dire une perte brutale. Plutôt que de risquer de subir la situation passive vécue enfant, ils vont donc prendre une attitude active. On retrouve aussi cela dans les situations de séparation des parents pendant l’enfance. Il y a aussi des risques de délinquance, de prise de drogue, et ce dès la pré-adolescence… En fait, ils soignent leur dépression infantile qui n’a pas été détectée. Le seul traitement qui fonctionne c’est la psychothérapie.

Vous parliez de ces enfants philosophes… Que peuvent-ils apprendre aux adultes sur la vie et la mort ?

Cela tient un peu de leur naïveté, mais en même temps ils nous apprennent une certaine acceptation de l’impuissance... L’adulte devrait pouvoir tout. L’enfant sait qu’il ne peut pas tout. « Si personne ne veut que la mort arrive, elle arrive quand même. » (Martin, 5 ans)

 

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