Entretien avec Michèle Forestier


par Audrey Minart
le 24 juil. 2018

« Ce n’est pas parce que l’on marche tôt que l’on réussira mieux sa vie »

     Michèle Forestier est kinésithérapeute, elle a accompagné pendant de nombreuses années
     des bébés présentant des retards de développement et de la marche.
     Paru en 2011, son ouvrage
De la naissance aux premiers pas,
     présente le parcours du nourrisson « couché sur le dos » à la station debout.
     Il vient d’être réédité aux éditions érès, avec quelques ajustements,
    afin de mieux répondre aux interrogations des parents et professionnels,
    entre autres sur l’augmentation des cas de déformations crâniennes,
    liées en partie à la moindre mobilité des bébés d’aujourd’hui.
    L’occasion de rappeler qu’il est important, pour le développement moteur
     d’un enfant de ne pas entraver ses mouvements.

    Lien vers l'ouvrage
   
    Propos recueillis par Audrey Minart

 

 

Vous expliquez dans votre ouvrage qu’il n’y a pas forcément besoin, pour que les enfants apprennent à marcher, d’une intervention des adultes. Cela peut-il aller jusqu’à se révéler contre-productif ?

En effet. Comme je le dis souvent : le petit humain est programmé pour marcher. Certains enfants ont besoin d’être aidés… Mais, si les conditions sont réunies, ce n’est pas le cas de la majorité. Le problème actuellement est que l’on enferme beaucoup les bébés dans des appareillages qui les empêchent de bouger, d’expérimenter, d’explorer leur environnement. On entrave alors leur mobilité, et ils risquent de marcher plus tard.

 

Vous insistez également sur l’importance de l’utilisation de la partie haute du corps, ce que l’on aurait tendance à oublier… Notamment en les tenant par les bras pour les aider à marcher quand ils manquent encore d’équilibre.

Oui, complètement. Pour tenir debout correctement, il faut un ancrage au sol. Si l’on est suspendu à la main de l’adulte, cela ne peut pas se faire. Il est par ailleurs crucial de coordonner le travail entre le haut et le bas du corps… Si un bébé est assis ou debout trop tôt, ce travail ne peut pas se faire suffisamment longtemps, et l’enfant peut rencontrer plus tard des difficultés de coordination. Le haut du corps sert également à se protéger.

 

Globalement, que ne doit-on jamais faire ?

D’abord on ne devrait jamais poser un enfant assis s’il ne sait pas déjà se déplacer au sol. Souvent, quand on voit que le bébé tient la station assise, on l’installe ainsi en pensant qu’il est mieux. Sauf qu’il peut rester bloqué dans cette position s’il ne sait pas encore se faufiler partout en rampant ou à quatre pattes. Il faut donc attendre qu’il se déplace et ensuite il trouvera comment s’asseoir tout seul. Deuxième chose à ne pas faire : l’inciter à marcher alors qu’il ne sait pas se mettre debout tout seul. Troisième chose : pas d’appareillages entravant leur mobilité, comme les youpalas.

 

Dans quels cas serait-il selon vous opportun de consulter ?

Par exemple, si l’on voit que la tête du bébé est déformée d’un côté, ou trop plate à l’arrière. C’est de plus en plus le cas chez les nourrissons, parfois dès la naissance, en tout cas dans les tous premiers mois, la prévention est fondamentale. Entre trois et quatre mois, s’il ne maintient pas sa tête ou qu’il ne la relève pas quand on le pose sur son ventre. Entre six et huit mois, s’il n’attrape ses pieds quand il est sur le dos ou ne se retourne pas, ou s’il ne maintient pas son dos quand on le porte dans ses bras. Si cela est pris en charge avant ses sept mois, il ne devrait pas y avoir de problème par la suite. Mais malheureusement, on attend parfois trop longtemps. Entre 9 et 10 mois, si l’enfant ne bouge pas beaucoup, est bloqué assis, s’il se déplace sur ses fesses ou plus tard s’il arrive à marcher, mais pas à se protéger.

 

Si l’immense majorité du temps ces problèmes peuvent se résorber assez facilement, il semble y avoir une inquiétude grandissante, chez les parents, au sujet du développement de leur enfant. Partagez-vous ce constat sur la marche ? Comment un professionnel peut-il les rassurer ?

En effet il s’agit d’une inquiétude globale, pas forcément centrée sur la marche… Les parents semblent de plus en plus inquiets quant à la manière dont ils s’occupent de leur bébé. Les générations précédentes étaient moins à l’affût de tout. Et pour les rassurer, dans mon domaine, j’insiste beaucoup sur la mobilité du bébé. Nous sommes trop axés sur la marche debout, et oublions trop souvent qu’il se déplace avant de marcher, ce qui lui permet déjà d’acquérir une autonomie et d’entrer en relation avec les autres. Il faut ainsi toujours mettre en avant ce que leur bébé sait faire. Il vaut également mieux éviter de comparer les enfants entre eux.

 

Justement, vous soulignez dans votre ouvrage qu’il existe de grandes différences inter-individuelles, notamment entre dix et vingt mois. Certains marchent très tôt, autour de dix mois, d’autres toujours pas à quatorze… Mais est-ce vraiment important ?

Ce n’est pas parce que l’on marche tôt que l’on réussira mieux sa vie ! L’important est de donner à l’enfant la liberté de bouger. Quatorze mois ce n’est pas si tard pour marcher ! Et pourtant, à cet âge, c’est la première question que l’on pose aux parents : marche-t-il ? Mais s’il n’est pas prêt, c’est tout simplement que ce n’est pas le moment…. On risque même, si on le pousse, de l’inquiéter. Je préfère un bébé de quatorze mois qui ne marche pas mais grimpe partout, fait du quatre pattes, s’assoit, plutôt qu’un autre qui marche tôt mais ne sait pas se mettre debout tout seul, ni ne sait comment se protéger... Certes, s’ils marchent tôt cela veut dire que la maturation de leur cerveau était suffisante pour en arriver là. Mais l’important est surtout qu’un bébé bouge.

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