Jacques Faget


par Jacques FAGET,
le 1 janv. 2001

Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre : Luc Fauconnet nous a quittés brusquement ce mois de novembre 2000 et je suis encore sous le choc de l’émotion. Notre rencontre avec celui qui deviendra un ami fidèle, discret et efficace, remonte aux années 1990, alors qu’il était la tête pensante et la cheville ouvrière du Bulletin du CLCJ. C’est Georges Hahn qui avait fait sa connaissance à Bordeaux où il résidait alors, et il s’était rapidement intégré à notre petite équipe. Editeur dans l’âme, il avait accepté de créer et de diriger au sein des éditions Erès la collection « Trajets » qui a entraîné notre réflexion sur les tâches sociales de la justice. Ainsi en 1992, paraissaient deux ouvrages, Déviances et déviants de Jacques Ellul et Justice et travail social de Jacques Faget, dont les titres illustrent parfaitement le combat qui a guidé sa vie. Par la suite, il accompagna la sortie de 10 autres ouvrages jusqu’à celui de Claire Denis prévu pour février.

Profondément attachés à Luc et à son action, nous avons souhaité poursuivre le travail entamé dans cette collection qui aspire à faire évoluer les pratiques et les mentalités en promouvant, comme le dit Jacqueline Morineau, une culture de la paix. Aussi avons-nous demandé à Jacques Faget, ami de Luc avec qui il a travaillé de nombreuses années et qui est auteur de deux ouvrages dans la collection « Trajets », de nous aider à soutenir ce projet ambitieux et nécessaire.

Jacques, tu as accepté de continuer le sillon qu’avait commencé à creuser Luc en dirigeant la collection « Trajets. » Avant de nous dire ta conception de la collection et ce qu’il te semble important de privilégier pour l’avenir, peux-tu retracer, pour nous et pour nos lecteurs, l’itinéraire professionnel et militant de Luc ?

Jacques Faget : Après avoir renoncé à une carrière de chanteur qui tendait les bras à sa voix profonde, Luc dépensa son énergie au profit des jeunes déviants dans le cadre de la prévention spécialisée. Puis il fut choisi en 1981 pour diriger une association naissante, l’ARESCJ, dont l’objectif était de lutter contre la détention provisoire par le recours au contrôle judiciaire socio-éducatif. « Une mesure intelligente, efficace et économique », comme il le répétait. Dès lors il ne cessa de rechercher une meilleure articulation entre travail social et système judiciaire des majeurs (pour les mineurs la dynamique fut antérieure) dans le but d’humaniser une bureaucratie aveugle et anachronique.

Le développement rapide de cette social-justice nécessita en 1985 la création d’une instance nationale, le CLCJ (comité de liaison des associations de contrôle judiciaire) pour fédérer les associations qui se multipliaient. Luc, en tant que délégué général donna, grâce à son charisme et à sa puissance de travail (les tableaux de bord qu’il publia dans le Bulletin permettent de mesurer l’ampleur du pèlerinage qu’il mena de Brest à Besançon, depuis La Rochelle jusqu’en Avignon et aux ors du ministère de la Justice), une âme à ce mouvement. Il se battit comme un lion pour assurer sa pérennité financière, parvint à rassembler autour d’une philosophie commune des énergies associatives brouillonnes et s’efforça durant plus de 12 ans de maintenir, non sans mal, un dénominateur éthique commun.
Pour ce faire, il organisa de nombreux colloques, constitua de multiples commissions de réflexion, impulsa et coordonna plusieurs recherches depuis celles de Philippe Geminel sur le contrôle judiciaire jusqu’à l’évaluation nationale de la médiation pénale en 1997 qui ne fut, hélas, jamais publiée. Son objectif était, pour reprendre ses termes, de « changer nos idéologies, nos méthodes, nos idées reçues » par la réflexion collective et la confrontation des points de vue « car une fois pour toutes, convenons que nous avons intérêt à nous connaître et à apprendre les uns des autres ».

 

M-F D-S : Et il est bien dommage qu’il n’ait pas davantage écrit de textes auxquels nous reporter maintenant qu’il n’est plus là pour aiguiser notre conscience.

JF : Oui, il écrivit peu lui-même et ne s’exprima que lors de quelques articles et dans ses éditoriaux. Par contre il sut, avec une force de conviction peu commune, faire écrire les autres dans une publication, le Bulletin du CLCJ, qui rassembla de 1986 à 1994, plusieurs centaines d’auteurs de toutes disciplines, depuis les intellectuels les plus prestigieux jusqu’aux praticiens de l’invisible. Cette revue représentait dans son esprit à la fois la vitrine du mouvement et un outil de réflexion et d’expression pour ses membres. Il eut quelques difficultés, pour des raisons internes au CLCJ, à en maintenir la parution mais réussit cependant à ranimer (en 1997 et 1998) un Nouveau Bulletin autour du projet qu’il résumait en 5 mots : « Affinité, amitié, attachement, connexion, lien. »
 

M-F D-S : C’est dans ce cadre qu’il nous fit connaître cet outil formidable pour la construction d’une justice de réparation qu’est la médiation. C’était bien avant que ce mot, employé à tort et à travers, n’envahisse les journaux.

JF : Infatigable défenseur d’une action sociale multiforme (permanences d’orientation pénales, enquêtes de personnalité, contrôle judiciaire socio-éducatif...) au sein des logiques répressives, il assura en effet avec une foi inébranlable la promotion de la médiation. Il en comprit très tôt la portée, comme en témoigne un numéro thématique du Bulletin publié en 1986, et fit de la collection « Trajets », le vecteur le plus spécialisé au plan national sur ce sujet.

Dans les vœux qu’il formula dans son Nouveau Bulletin pour l’année 1998, il souhaitait que « le gouvernement adopte le programme 30 000, pas plus de 30 000 détenus dans les prisons françaises », qu’une loi du 1er avril 1998 « offre aux tribunaux la possibilité de ne plus prononcer des peines de prison », entraînant que « des dizaines d’établissements pénitentiaires soient rasés ou réhabilités en MJC ». L’idéal de Luc pour un monde plus juste, plus tolérant et plus chaleureux, n’a jamais été érodé ni par l’âge ni par les conflits professionnels récents qui l’avaient profondément ébranlé. Il était comme moi convaincu que ce sont les utopies qui sauvent le monde de la barbarie. Maintenant qu’il est parti rejoindre Aristide, Félix, Jacques, Léo, Georges et les autres au paradis des chanteurs de liberté, il nous faut prendre le témoin.

 

M-F D-S : Je sais que tu partages avec Luc de nombreuses idées, mais tu as eu un itinéraire bien différent. Peux-tu nous en dire quelques mots et nous donner quelques pistes sur la manière dont tu souhaites développer la collection ?

JF : J’ai été comme Luc chanteur dans les cafés-théâtres, ce qui nous a beaucoup rapprochés. Par contre, nous n’avons pas emprunté les mêmes chemins sociaux. Issu de la bourgeoisie gersoise, j’ai eu un parcours universitaire classique de juriste puis de sociologue. C’est en tant qu’avocat que j’ai pris conscience des injustices sociales et que mon engagement s’est construit. Grâce à une thèse consacrée aux alternatives à l’emprisonnement, j’ai pu intégrer les rangs du CNRS et de l’université et me consacrer à la recherche. Mes thèmes de prédilection, l’accès au droit, les modes alternatifs de régulation des conflits, les politiques pénales et de prévention de la délinquance m’ont naturellement permis de croiser les intérêts de Luc.

J’ai accepté de poursuivre le travail entrepris par Luc dans la collection « Trajets » parce que je me considère, du fait de notre grande communion de pensée, comme un de ses héritiers légitimes. Du coup, même s’il se peut que j’apporte ma marque personnelle aux voyages intellectuels de la collection, je souhaite continuer à approfondir la réflexion sur la médiation et tous les modes alternatifs et démocratiques de règlement des conflits, thèmes sur lesquels la collection a acquis une
grande notoriété. Je voudrais également permettre, dans un domaine en pleine effervescence, la diffusion de travaux portant sur les innovations sociales et judiciaires.

 

M-F D-S : Nous le disions, si Luc a beaucoup fait écrire les autres et si son action a été infatigable, comme l’écrit son ami Jacques Bertin – dont nous reproduisons l’article qu’il lui a consacré en février 2000 dans la revue Politis, alors que Luc venait de s’installer comme « marchand de vins » à Marseille – il a peu écrit lui-même. Un de ses derniers articles est paru dans le numéro 480 (avril 1999) de Lien social. Nous ne résistons pas à l’envie de vous faire partager l’un de ses combats.

 

UNE PETITE DÉLINQUANCE BIEN ENCOMBRANTE


« [...] Nous sommes abreuvés d’un discours où la criminalité ne ferait qu’augmenter. Le fait n’est pas nouveau puisqu’on peut le retrouver de la Grèce antique à nos jours. Le fait nouveau est que la criminalité “grave” : homicides, atteintes aux moeurs, tend plutôt à se stabiliser et que l’angoisse des citoyens, celle qui est censée créer le sentiment d’insécurité, se fonderait plutôt sur la “petite délinquance”. Or il est remarquable que la “petite délinquance” n’ait fait l’objet d’une définition scientifique ou juridique. Ce concept semble appartenir à tout un chacun, il paraît évident que l’on sait de quoi l’on parle...

Mais enfin, de quoi s’agit-il ? Appels téléphoniques malveillants, blessures involontaires, exhibition sexuelle, abandon pécuniaire de famille, vol simple, filouterie, fait de tracer des inscriptions, signes ou dessins, sur les façades, diffamation non publique, menaces diverses, abandons divers (ordures, animaux, armes, épaves de véhicules, etc.), conduite sans permis, chasse sur terrain d’autrui, vidange de plan d’eau sans autorisation, retrait de la provision après l’émission d’un chèque, etc. Il existe actuellement (fichier NATINF) 35 000 incriminations possibles !
 

Mais un vol simple, si j’en suis la victime, vais-je le considérer comme de la “petite délinquance” ? Alors on va bon train : l’insécurité est associée à la petite délinquance, pour faire bon poids on y amalgame une dose d’incivilité et on demande aux jeunes de porter tout cela. Mais qui a commencé ? Qui a élevé – éduqué – ces jeunes ? Les infractions au Code de la route sont souvent commises en famille, le même père qui remplit sa déclaration d’impôts en cachette brûlera un feu rouge avec ses enfants à l’arrière du véhicule ; sans faire aussi grave, le même n’hésitera-t-il pas à jeter un emballage perdu par la fenêtre de sa voiture ? Comment ses enfants se comporteront-ils au volant dans quelques années ? Comment les enfants dont les parents ont été raquettés par les gendarmes de Rivesaltes accepteront-ils de respecter les messieurs qui portent un uniforme ? Sans multiplier les exemples, je dirai que la “petite délinquance” n’est pas une invention des jeunes. Elle s’inspire des modèles que nous leur avons contruits.
 

Mais cette situation de flou a des conséquences multiples. Nous en évoquerons seulement deux. La première est celle qui concerne les adultes et plus particulièrement les travailleurs sociaux : on ne considère pas comme une “bétise” ce qui est un délit. On devrait d’ailleurs y prêter la plus grande attention car le “récidivisme” (toutes les formes de réitération) concerne surtout les petits délits.
 

La seconde est celle qui concerne les magistrats car les délits d’atteinte aux biens de faible gravité (la plus grande part de cette “petite délinquance” toujours à définir) restent sanctionnés par des maxima totalement déconnectés de la réalité : le vol simple, souvent vol à l’étalage, est passible de trois ans d’emprisonnement.
 

Ne serait-il pas préférable que les peines prévues par le législateur soient adaptées, proportionnées à la gravité de l’atteinte portée à la collectivité, effectivement prononcées, suivies d’une exécution rapide et visible, efficace pour préserver l’avenir de la personne et le trouble de la victime. Une telle évolution est possible.
 

Dans l’arsenal des mesures inventées depuis quelques décennies et même récemment, la justice pourrait piocher davantage. A la condition que magistrats et travailleurs sociaux, chacun à sa manière en première ligne, acceptent de travailler les uns avec les autres. »
 

Luc Fauconnet, Lien social, n°480, 1er avril 1999
 

LUC FAUCONNET : INFATIGABLE
 

« A Marseille, là-haut, en montant vers la gare Saint-Charles, on pouvait le déranger dans sa cave à vins toute neuve. Luc Fauconnet, 58 ans, origine ouvrière, famille communiste, études techniques. Puis 30 ans dans l’enfance inadaptée ou la prévention de la récidive des adultes, comme éducateur puis directeur d’établissement ou de service. Jeune retraité. Marchand de vins jusqu’à son décès prématuré. Il fut un des fondateurs, au début des années quatre-vingt, d’une association socio-éducative de contrôle judiciaire. L’idée était simple : le contrôle judiciaire socio-éducatif (dit autrement : l’accompagnement de la personne) évite la récidive. Ce sont des prévenus (des “mis en examen”, dit-on aujourd’hui) en attente de tribunal qu’on tente de réinsérer. Le fait qu’ils ne soient pas encore jugés, évidemment, est un bon stimulant. “Ce sont toujours les associations qui ont pris des initiatives dans ce domaine”. Toujours bon à rappeler... Ces actions ont toujours un aspect expérimental. Il est faux que – une idée à laquelle il faut tordre le coup – le libéralisme soit le seul lieu de l’expérimentation, c’est cela aussi que prouve le mouvement associatif... Le “sociocul” est le lieu de l’expérimentation, de l’invention de la société. Et de toute façon beaucoup plus que le service public...
 

C’est Badinter, dit-il, qui accepta d’appuyer ce type d’action en 81. Le développement fut spectaculaire entre 82 et 85. Avec des bénévoles dans les années 70/80, puis dans un mélange de professionnels et de bénévoles ensuite. De faux bénévoles, souvent, des retraités payés (très peu) à “l’acte”. L’acte étant le suivi d’un prévenu pendant un certain temps.
 

Après avoir été responsable national de cette association, et comme ces gens-là sont infatigables, Luc Fauconnet a développé depuis 10 ans son action vers la “médiation pénale” : la mise en relation de l’auteur du délit et de sa victime dans le but de tenter d’inventer des réparations. Là aussi, le bénévolat ne suffit pas, certes, mais l’esprit militant est indispensable. Là-dessus, il a pris sa retraite, tout en continuant à s’occuper d’une collection de livres sur la médiation pénale, et en septembre a ouvert L’entre-pots. »
 

Jacques Bertin, Politis, février-mars 2000

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