Entretien avec Claire Bonnelle


par Céline Minart
le 21 févr. 2019

“Le médiateur n’est pas thérapeute, mais par le cadre qu’il pose et sa posture, il va produire un travail psychique"

    Médiatrice et formatrice, intervenante en analyse de la pratique professionnelle,
    Claire Bonnelle imagine, dans 
La médiation d’Adèle, un travail de médiation mené auprès d’un couple
    qui se déchire pour la garde de ses enfants.
 Une invitation à nous décrire son travail de médiation,
    qui consiste ... souvent, selon elle, à aider les couples à se séparer psychiquement.

    Propos recueills par Audrey Minart

 

 

 

 

Pourquoi avoir fait le choix d’écrire un roman plutôt qu’un essai ?

Claire Bonnelle : Pour le plaisir d’écrire. Aussi parce qu’il me semble que l’approche théorique, que je connais, ne peut guère montrer toute la finesse et la subtilité d’un processus de médiation. Ce que permet un roman. L’idée est d’attirer des lecteurs qui ne chercheraient pas a priori un ouvrage théorique, mais pourraient néanmoins se laisser prendre dans l’intrigue.

Vous avez fait le choix d’un narrateur omniscient. Vous entrez donc « dans la tête » de la médiatrice, comme des deux membres du couple. Comment avez-vous travaillé pour restituer, de manière crédible, ce que tous peuvent ressentir ?

CB : Si l’histoire que je raconte est totalement fictive, je me suis bien évidemment appuyée sur mon expérience de médiatrice depuis quinze ans. Je ne voulais pas proposer une médiation idéale, facile, ni un échec flagrant. Dans cette histoire, les débuts sont difficiles : la médiation piétine. Et ça, c’est réaliste : les médiateurs ne sont pas magiciens. Il y a quelque chose qui opère dans la difficulté.

Finalement quel est le rôle d’un médiateur dans un contexte de divorce ?

CB : C’est de produire un travail de séparation – psychique – entre deux personnes. Le médiateur n’est pas thérapeute, mais par le cadre qu’il pose et sa posture, il va induire un travail psychique. Ce processus d’individuation-séparation va permettre à chacun de se sentir exister en dehors du regard de l’autre, en étant plus autonome, d’accepter l’irréductibilité de la différence avec l’autre, et ainsi pouvoir choisir son propre chemin de vie. Si l’objectif, ici, est de traiter du problème de garde d’enfants, ce n’est en réalité que la partie émergée de l’iceberg. En dessous, il y a en réalité une difficulté à renoncer à une relation, à un idéal.

Votre rôle consiste donc, en fait, à les aider à se séparer ?

CB : Tout à fait. J’essaie de montrer dans ce livre que quand un couple se sépare, le processus de séparation psychique n’est pas forcément abouti, c’est d’ailleurs ce qui produit des conflits.

Quand on vous lit on est frappé par la difficulté chez chacun à écouter l’autre...

CB : Bien sûr. Il est très compliqué d’écouter l’autre quand on nourrit trop d’attentes à son égard. Par exemple, quand il est aussi parent de notre propre enfant et qu’on attend de lui qu’il se conforme à notre manière de penser l’éducation. Chacun veut convaincre au lieu d’accepter. Là, ce couple est très intéressé par la communication, mais en a une vision très théorique, idéalisée.

Quels peuvent être les premiers signes, dans une médiation, qui suggèrent que quelque chose s’assouplit, se modifie, s’apaise ?

CB : Cela peut se situer à différents niveaux. Là dans ce roman, à un moment, les personnes commencent à moins parler de l’autre et à réfléchir plutôt à ce qu’elles veulent pour elles-mêmes. Pour moi, c’est un des signes d’individuation. Ou quand elles arrivent à dire : « Ce que tu penses ou fait, ça m’est égal ! » On ne sait jamais en fait dans ce roman, comme dans n’importe quelle médiation, ce qui agit. Dans la profession, on dit que la médiation a réussi quand les personnes, une fois sorties du conflit, affirment que le médiateur n’y est pour rien. C’est ce que j’ai essayé de suggérer dans ce livre.

Vous avez une expression intéressante, au sujet de l’accusation si répandue de « pervers narcissique » : il s’agirait d’un « sauf-conduit qui exonère son porteur d’y voir sa propre implication dans l’affaire ». N’est-il pas justement crucial, et d’ailleurs au-delà de la médiation, de lutter contre ces catégorisations hâtives ?

CB : Tout à fait. D’ailleurs, la jeune femme n’en parle qu’au début. Plus ensuite. Si je l’évoque dans le roman, c’est que c’est une étiquette qu’on nous présente très fréquemment. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de pervers narcissiques, simplement j’essaye de mettre chacun au travail, y compris celui qui traite l’autre de « pervers narcissique ».

Quels sont les principaux écueils à éviter dans une médiation ?

CB : Celui, par exemple, de coller exactement à la demande des personnes. Elles veulent gagner du côté de la raison, c’est-à-dire convaincre l’autre par des arguments rationnels. Mais ce n’est pas de là que viendra l’apaisement. Nous savons que ce qui se joue n’est pas au niveau de la rationalité, mais relève davantage de la relation affective. Du lien.

Justement, vous les amenez dans le roman à parler de leur rencontre, d’une époque où ils s’aimaient encore… Est-ce systématique ? Cela aide-t-il ?

CB : On le fait quand on peut, mais certaines personnes refusent absolument de parler du passé. Cependant, quand c’est très conflictuel, c’est quasiment un passage obligé. On leur demande comment ils se sont rencontrés, pourquoi ils se sont choisis, et aussi ce qui a été difficile. L’objectif est qu’ils parlent de leur vécu depuis leur propre place.

N’êtes-vous pas vous-même affectée face à des conflits parfois très violents ?

CB : En effet, c’est difficile. En tant que médiatrice je suis touchée. Mais c’est mon travail que de traiter cela ailleurs, en supervision par exemple, ou en analyse de la pratique.

N’est-il pas parfois tentant de pencher davantage du côté d’un des membres du couple ?

CB : Parfois, certes, je me sens plus proche de l’un d’entre eux, ou bien il y en a un qui m’agace davantage que l’autre… Mais je ne pense pas les choses en termes de torts, de mauvaise personne, de fautes. C’est aussi mon travail que de faire preuve de bienveillance avec chacun d’entre eux. Nous sommes formés à cela, même si c’est toujours à remettre au travail.

Parmi les couples que vous avez aidés en médiation, certains se sont-ils remis ensemble ?

CB : Cela m’est arrivé deux fois. Mais puisque nous ne revoyons pas les personnes après la médiation, en fait, nous ne savons rien des suites. Ce qui est certain c’est que, pour nous médiateurs, ce n’est jamais un objectif. 

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